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    Femmes au travail

    Nancy Boutin, Joanie Lamothe, Nancy Tanis et Emmanuelle Mancuso du projet Relance on participe.
    Photo: Jacques Nadeau Nancy Boutin, Joanie Lamothe, Nancy Tanis et Emmanuelle Mancuso du projet Relance on participe.
    L'entrée massive des femmes sur le marché du travail a contribué à changer bien des choses au Québec, à commencer, bien sûr, par de meilleures chances de mener la vie professionnelle de leur choix, mais aussi par une redéfinition même de la réussite professionnelle. Mais tout n'a pas changé, du moins pas encore.

    «La montée de la présence des femmes surle marché du travail a été l'une des plus grandes révolutions du XXe siècle», dit la professeure de relations industrielles de la Télé-université de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), Marie-Josée Legault. «Elle a aidé l'indépendance économique des femmes, elle a amené une réduction du nombre de naissances, elle a incité les hommes à plus s'impliquer dans la vie de la famille et elle a propulsé à l'avant-plan la question de la conciliation famille-travail.»

    Il n'est pas nouveau que les Québécois disent accorder plus d'importance à leur vie familiale et affective qu'à toute autre chose, explique Mathieu Gagné, directeur de recherche à la firme de sondage Léger-Marketing. «On voit toutefois clairement que cette priorité a tendance à prendre de plus en plus de place et que la définition de la réussite professionnelle repose de plus en plus sur la notion de conciliation famille-travail.»

    Les résultats du sondage Léger Marketing-Le Devoir semblent toutefois contredire ces faits. À la question: «Quel aspect de votre travail souhaiteriez-vous modifier en priorité pour améliorer votre qualité de vie?», c'est d'abord à l'augmentation du salaire (43 %) que les Québécois ont pensé, bien avant des facteurs de conciliation travail-famille. comme la diminution des heures travaillées (23 %) ou la réduction de la charge de travail (7 %). La réduction du stress (22 %) arrive troisième, et l'idée de changer de patron bonne dernière (6 %). Fait notable, on n'observe pas de différence significative entre les résultats chez les hommes et ceux chez les femmes.

    «C'est un beau paradoxe, admet Mathieu Gagné. On aurait pu s'attendre logiquement à ce que le désir de disposer de plus de temps libre arriverait en premier. D'un autre côté, les Québécois ne sont pas réputés travailler tellement d'heures par rapport aux autres Canadiens, et d'autres enquêtes d'opinion nous ont permis de constater combien la classe moyenne se sent aujourd'hui pressurisée financièrement.»

    Cette contradiction n'est qu'apparente, estime de son côté la chercheuse Marie-Josée Legault. Des études ont montré que plusieurs travailleurs québécois consacreraient une augmentation de leur salaire à la réduction de leur temps de travail.

    «Les travailleurs ont rarement le nombre d'heures qu'ils voudraient, observe le spécialiste en économie du travail à l'UQAM, Philip Merrigan. Ceux qui travaillent à temps plein voudraient travailler moins, ceux qui travaillent à temps partiel voudraient plus d'heures, et les travailleurs autonomes vont de l'un à l'autre sans pouvoir rien n'y faire.»

    Les deux côtés de la médaille

    Il ne fait pas de doute, selon l'économiste, que les femmes ont connu, collectivement, un grand succès professionnel au cours des dernières décennies. Les changements ont été, en effet, importants. La proportion de Québécoises de 15 ans et plus occupant un emploi (taux d'emploi) est passée de 37,4 % en 1976 à 57,2 % en 2007. Leurs revenus ont également augmenté par rapport à ceux des hommes. Il y a dix ans, leur rémunération moyenne, en comparaison de la leur, accusait un retard de 28,2 %. Cet écart avait baissé à 22,9 % en 2007. De plus, les femmes sont maintenant majoritaires dans les nouvelles cohortes de certaines professions prestigieuses, comme celle de médecin.

    «Quand j'ai commencé dans le métier, les enseignantes perdaient encore leur emploi dès qu'elles tombaient enceintes, se souvient Marthe Van Neste, une retraitée du monde de l'éducation de 70 ans. Alors quand je me suis mariée, j'ai quitté mon travail. Je me suis arrêtée pendant huit ans pour m'occuper de ma famille.»

    L'augmentation de la proportion de femmes sur le marché du travail a eu pour heureux effet d'augmenter le revenu des ménages à une époque où les salaires ont plutôt eu tendance à stagner (voir autre texte en page A1). L'autre côté de la médaille est qu'elle a aussi contribué à augmenter le degré de stress des couples, qui courent désormais sans cesse entre la maison, l'école et le travail, sans parler de l'épicerie, du garage, des parents vieillissants et des matchs de soccer de la petite.

    L'ordinateur, le téléphone cellulaire et Internet permettent d'en faire plus, mais engendrent aussi une nouvelle forme de fatigue. «Le travail n'a plus de lieu ni d'heure», déplore Marie-Josée Legault. Et avec la pression qui ne cesse d'augmenter au travail, on assiste à une explosion des cas de maladies professionnelles. Cette détérioration des conditions de travail se traduit notamment par une forte augmentation du nombre de congés de maladie ainsi que par la consommation de médicaments contre les maux physiques, le stress, l'insomnie, la dépression, etc.

    Ma vie en Californie

    Bruno Gagnon et Louise Forest étaient tous deux pharmaciens au début de la trentaine lorsqu'un chasseur de têtes a proposé à Bruno d'aller travailler pour une entreprise pharmaceutique de San Diego, il y a une dizaine d'années. «Nous sommes partis en nous disant qu'on ne resterait probablement pas plus d'un an ou deux», raconte-t-il. Ils sont encore en Californie aujourd'hui.

    «La réussite professionnelle a toujours été quelques chose d'important pour moi, dit Bruno qui est maintenant l'équivalent de vice-président dans une compagnie de San Francisco. J'ai toujours été bon à l'école. J'avais une maîtrise en pharmacie. Je voulais faire une belle carrière et j'ai été servi, ici. J'ai grimpé les échelons comme je n'aurais jamais pu le faire à Montréal.»

    L'histoire est tout à fait différente pour sa conjointe, qui a commencé par faire un baccalauréat en études françaises avant d'en faire un autre en pharmacie pour améliorer ses perspectives d'emploi. Arrivée en Californie, elle hésite d'abord à investir le temps et l'argent pour suivre les cours d'appoint qui lui auraient donné le droit de pratiquer aux États-Unis. Puis, deux enfants sont arrivés dans un pays où les services de garderie coûtent une véritable fortune et où l'horaire des écoles n'est pas commode. De fil en aiguille, Louise est restée à la maison. «Je ne peux vraiment pas dire que ma vie professionnelle soit une réussite, se désole-t-elle. Je me suis consacrée pleinement à réussir ma vie familiale.»

    Bien qu'il trouve fantastique de vivre dans une ville comme San Francisco, Bruno confirme que la Californie n'est pas exactement l'endroit rêvé pour la conciliation famille-travail. «Les Montréalais se plaignent des bouchons, vous devriez voir ceux qu'il y a ici! Et puis les gens ici ne pensent qu'au travail. Ils ont toujours le nez dans leur Blackberry et ne prennent même pas le temps de dîner. Ils n'ont que deux semaines de vacances par année et il arrive souvent qu'ils ne les prennent pas toutes.» Se sentant lui-même menacé par l'épuisement professionnel, Bruno vient tout juste de commencer à travailler pour une nouvelle entreprise, où les heures de travail devraient être moins longues.

    Louise dit aussi beaucoup aimer son environnement de vie, mais admet s'ennuyer de sa famille et de ses amis. Un retour au Québec reste toujours dans les plans même si cette perspective semble s'éloigner un peu plus chaque jour. «Plus les garçons grandissent, plus ce sera difficile, dit-elle. Ce sont des Américains.»

    Très, très durs et très, très lents

    De plus en plus interpellés sur ces questions, les gouvernements au Canada essaient tant bien que mal de répondre au besoin d'une meilleure conciliation famille-travail. Une récente étude comparative sur les normes minimales en vigueur dans 180 pays, menée par l'Institut de recherche sur les politiques sociales et de santé de l'Université McGill, est arrivée à la conclusion que le Québec s'en tirait plutôt bien dans ce domaine. On y saluait notamment son réseau de garderies à 7 $ et son nouveau régime de congé parental, qui comprend une période réservée aux pères et qui est ouvert aux travailleurs autonomes. On aurait pu y ajouter également la loi sur l'équité salariale.

    Les employeurs se rendent graduellement compte, eux aussi, qu'ils devront tôt ou tard répondre aux demandes de plus en plus pressantes de leurs employés féminins et masculins en matière de conciliation famille-travail, dit la chercheuse Marie-Josée Legault. «Mais c'est très, très dur et les progrès sont très, très lents.» Les plus grandes organisations arrivent plus facilement à accorder une certaine flexibilité parce que plus les effectifs sont gros, plus la marge de manoeuvre est élevée dans leur organisation du travail. Ce n'est pas le cas des PME, où chaque employé est souvent le seul à pouvoir accomplir certaines tâches importantes.

    «On a vu des compagnies dans le secteur des technologies offrir toutes sortes d'avantages censés améliorer la qualité de vie, comme une salle de sport, la semaine de quatre jours ou le télétravail», rapporte Claude Paquet, vice-président associé à la firme de consultant en gestion de ressources humaines Dolmen Capital Humain de Montréal. «Mais ces gens faisaient tellement d'heures au travail qu'ils dormaient presque sous les bureaux. Ce n'est pas cela la conciliation famille-travail.»

    Stop ou encore ?

    Selon le psychologue spécialisé dans l'aide aux gestionnaires d'entreprises, les gens devront se faire une raison. «À moins d'être un sportif professionnel, il n'est pas possible à la fois de travailler peu, d'être peu stressé et d'être payé un salaire mirobolant. Il faut prendre le temps de s'arrêter pour faire des choix.»

    Les experts se demandent encore quelle tournure prendra tout ce phénomène, dit la professeure Marie-Josée Legault. «On ne sait pas ce que les gens qui font l'expérience de la conciliation famille-travail vont en conclure. On ne sait pas si les femmes vont vouloir continuer à rester sur le marché du travail. Il y a des tendances minoritaires dans la littérature sur les femmes qui viennent contester le retour au travail des femmes. Qui disent que ce n'est pas un progrès pour les femmes parce que leur degré de stress est trop grand et que le partage des tâches domestiques n'est pas aussi avancé que l'on croit. On verra.»
     
     
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