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Et rater sa vie ? Comment on s'y prend ?

Québec— Pour «vraiment» rater sa vie, il faut s'employer à le faire «de façon inintéressante», affirme l'écrivain français Dominique Noguez. Émule de Swift et de sa Modeste proposition, Noguez a produit un manuel désopilant, il y a quelques années: Comment rater complètement sa vie en onze leçons (Payot, 2002), où l'on finit, en creux, à trouver une sorte de définition des vies réussies.

«Trop de malheur tue le malheur. Le héros tragique finit par rire de l'accumulation des coups du sort (et nous avec lui) et le martyr, ivre de ses propres endomorphines, par jouir de son supplice. Or le ratage s'accommode mal de l'hilarité et de la jouissance. Le vrai raté se traîne dans l'accablement et la grisaille. Il n'a aucune compensation, aucun plaisir.»

Des modèles? Don Quichotte? Ah non, le «héros» de Cervantès, estime Noguez, finit par tirer certaines leçons, et un certain profit, de ses malheurs. C'est là, en fait, un ratage réussi. En quelque sorte, «c'est le b.a.-ba du ratage: ce n'est pas tout d'être malheureux, il faut encore que ce malheur ne serve absolument à rien.»

Une vraie vie ratée, «il faut que ça reste terne et médiocre», a déjà expliqué Noguez au Devoir. C'est «une vie dans laquelle il n'y aucune branche à laquelle on puisse se raccrocher». Attention à toute tentation du record, «un record de malheur, par exemple». Il faut que tout soit «inabouti», qu'il n'y ait rien qui puisse nous sauver de la débâcle, expliquait-il. «Le mot "grisaille" pourrait convenir pour qualifier la vie ratée.»

En commençant à travailler sur son manuel, Dominique Noguez avait l'esprit plutôt badin. «Je suis parti comme ça, avec l'idée de réfléchir à ce qui nous rend malheureux et puis d'en faire du plaisir, pour amuser quelque peu le lecteur. Pour m'amuser moi aussi.»

Mais à un moment donné, l'entreprise rigolote tourne au sérieux: «Je me suis aperçu que c'était un vrai problème, que ça posait un tas de questions philosophiques, ne serait-ce que: comment peut-on juger de la valeur de la vie de qui que ce soit? Ça dépend des témoins, des époques. Une vie qui paraît ratée aujourd'hui peut, un siècle plus tard, si on la réexamine, être considérée comme un succès. C'est très relatif.»

Que faire alors? «Pour m'en sortir, je me suis affranchi de la philosophie ou de la morale en optant pour la voie des mathématiques.» Ainsi, il en vient à proposer, en toute scientificité, l'indice TRV, le «taux de ratage d'une vie», que l'on trouve dans l'ouvrage et que tout un chacun peu appliquer à sa propre vie. Et vous savez quoi? C'est assez réussi. Celui qui obtiendra 300 points ou plus devra lire ce paragraphe: «Bravo. Avec une telle vie, vous auriez toutes les raisons du monde de vous supprimer — ce que vous ne ferez pas car vous n'êtes pas plus capable de cela que du reste. En plus, vous méritez vraiment ce qui vous arrive: vous êtes mou, lâche et bête. Pouah!»
 
 
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