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L'Afrique, terre du Scrabble

Une partie de Scrabble disputée à Dakar, au Sénégal, où viennent d’être tenus les championnats du monde.
Une partie de Scrabble disputée à Dakar, au Sénégal, où viennent d’être tenus les championnats du monde.
Au Sénégal, même les vendeurs ambulants proposent des jeux de Scrabble au coin des rues. C'est dire l'engouement des Sénégalais pour ce jeu à la réputation d'intello, pourtant considéré comme un sport là-bas. Pas étonnant que la Fédération internationale de Scrabble francophone (FISF) ait choisi Dakar pour la 37e édition de ses championnats du monde, qui se sont tenus du 18 au 25 juillet et où plus d'une vingtaine de Québécois étaient en lice.

Dakar — Le Scrabble de Bass, jeune homme de quelque 30 ans, a vécu bien des étés. Souvent prêté, rafistolé au papier collant, les lettres effacées repassées au marqueur, son jeu résiste. Même s'ils sont loin d'être des champions, rien ne doit distraire Bass et El-Hadj dans leur partie sérieusement jouée. «C'est devenu une passion. La nuit, quand je ne dors pas, je m'entraîne seul car je ne peux pas perdre», dit El-Hadj. «Sinon, les potes te chambrent: "T'es trop nul, retourne à l'école!" Chacun veut gagner pour montrer qu'il a le niveau», ajoute-t-il dans un éclat de rire.

Les Dakarois sont nombreux à mesurer leur français avec les moyens du bord, un lexique des mots de deux lettres gravé dans la tête, tout en rêvant d'être un futur Mactar Sylla, N'Dongo Samba Sylla, Arona Gaye. Des noms qui font briller les yeux des apprentis scrabbleurs, mais surtout des joueurs d'expérience classés parmi les premiers mondiaux.

Ayoba et Assane, 17 ans, n'ont pas hésité à puiser dans leurs maigres économies pour venir vibrer aux championnats du monde qui se sont tenus la semaine dernière et y encourager leur idole: «On est venu voir Mactar Sylla, notre champion. Il est fort, sérieux, il croit au Scrabble et porte toujours les couleurs du pays dans le monde entier.»

D'ailleurs, à Dakar, parmi les 500 passionnés qui se sont réunis pour se mesurer autour des 55 consonnes et 45 voyelles disposés sur le plateau carré, les Sénégalais se démarquent. Comme des athlètes olympiques, ils portent fièrement leur tenue sportive verte, jaune et rouge, aux couleurs du drapeau national. Mais plus d'une vingtaine de nations sont représentées au championnat et le drapeau à fleurs de lys flotte dans la grande salle où les participants réfléchissent à la sueur de leur front.

Soixante ans après sa création, le jeu n'a pas pris une ride, il cherche juste à attirer de nouveaux joueurs. «Si on veut étendre le nombre de pays adhérents à la fédération internationale, il faut venir en Afrique car c'est là qu'on trouve le plus gros potentiel. Il y a une vraie pépinière de joueurs, qualitativement et quantitativement», dit Patrice Jeanneret, d'origine suisse, président de la Fédération internationale de Scrabble francophone (FISF).

Pour lui, c'est clair: l'avenir du Scrabble se trouve en Afrique. Et, à l'heure du tri des lettres, le silence est de rigueur sous la chaleur accablante. Attention, jouez, scrabblez. «Il faut préparer notre jeu et notre mental», s'excuse le Québécois Guillaume Fortin, 27 ans, dont 14 années de participation aux championnats du monde. Il rejoint sa table pour le duplicata, une épreuve en sept parties jouées en un temps fixe. Pas de place pour la chance, tous les joueurs ont le même tirage... et scrabblent à chaque coup. REFIXAT, 108 points, dès le premier coup.

Un peu plus loin dans la salle, Francis Desjardins, l'espoir du Scrabble québécois, est concentré. À 16 ans, il a déjà gagné de nombreux titres en junior, et cette année, à Dakar, il est bien parti pour tout rafler dans sa catégorie. Ce jeune s'entraîne chaque jour depuis qu'il a découvert le Scrabble dans Internet il y a quatre ans. Depuis la fin de l'école, en juin, il y passe 10 heures par jour, un dictionnaire toujours à portée de la main, même s'il avoue connaître les mots mais pas toujours leurs significations.

«Je suis là pour gagner, dit-il. J'aime former des combinaisons de lettres, le tout dans cette ambiance conviviale.» Avec un petit groupe de scrabbleurs, juste à la fin de cette partie, il discute du mot «quadrumane» qu'ils auraient pu faire, même si le mot «démarqua» donnait plus de points, mais «"quadrumane", c'est quand même un beau mot», précise Francis. Ses parents ne sont pas loin. «On n'était jamais venu en Afrique, ça nous permet de faire d'une pierre deux coups. Je prends mes vacances en conséquence des championnats», précise Nicole Tremblay, la maman. «C'est une motivation de le suivre, il me donne tellement d'émotion.»

Luc Perron, un économiste âgé de 47 ans, a pris huit jours avant le début de la compétition pour se balader dans tout le Sénégal, de la ville de Saint-Louis, au nord, aux chutes de Dindefelo, près de la frontière de la Guinée, le tout accompagné de sa fille Amandine. La compétition, bien sûr qu'il y pense, mais c'est surtout un plaisir, une passion qu'il a depuis 25 ans, lui qui a été initié par ses parents. «J'aime beaucoup les voyages, explique-t-il, les relations d'amitié que l'on noue avec les différents joueurs. Ça nous permet de découvrir la francophonie et de redécouvrir aussi les amis qu'on a vus les années précédentes.»

«Ce qui est plaisant dans le monde du Scrabble, c'est qu'on a un rendez-vous multiculturel et multigénérationnel qui est très intéressant», explique M. Jeanneret, toujours souriant. À la table 191, il y a justement un Sénégalais, Abdou Kader Ndiaye, 70 ans, et Steve, 11 ans, venu de France. Assis côte à côte, ils représentent cette diversité que l'on retrouve dans le Scrabble, des personnes de tout horizon, de tout âge, réunis par une seule et même passion: la langue de Molière.

«De voir qu'il y a des jeunes à côté de gens plus âgés, c'est magique», dit Steve, le petit écolier, en regardant son papy sénégalais, qui renchérit: «Je suis au soir de ma vie, lui vient d'y rentrer et on se côtoie, cela fait vraiment plaisir.» Cependant, de préciser le papy, «il a un avantage sur moi. J'ai un vocabulaire plus riche, mais ce qui me fait défaut, c'est la mémoire. Au Scrabble, il faut retenir les mots.»

À 60 ans, Malick Diop, président de la commission des jeunes de la Fédération sénégalaise et entraîneur de mots, ne se lasse pas. «C'est incurable, quand je marche dans la rue et que je vois un mot, j'essaie de faire un amalgame. La nuit, je me réveille pour vérifier l'existence d'un mot, c'est fou le Scrabble», décrit-il, lui qui parle avec autant d'amour des cabanes à sucre qu'il a découvertes l'an dernier, lors des championnats du monde qui se sont déroulés à Québec.

Pour Malick Diop, la recette de la réussite sénégalaise, «c'est la mémoire. L'explication est culturelle: l'Afrique a une tradition orale. Avant, il n'y avait ni télévision ni radio, donc on a toujours retenu les histoires. Puis, il y a le Coran. Dès cinq ans, les enfants l'apprennent par coeur. À partir de là, ils ont une excellente mémoire, et dans le Scrabble la mémoire joue un rôle fabuleux.»

Chaque année, la Fédération nationale de scrabble, créée en 1985, envoie aux championnats du monde une vingtaine de joueurs, sur près de 700 licenciés. «On est quand même le pays d'Afrique qui envoie le plus de participants et qui se place toujours dans le peloton de tête», se félicite M. Diop, pour qui l'Officiel du Scrabble (le dictionnaire de référence du Scrabble francophone) est sa «Bible, [son] Coran». D'ailleurs, depuis janvier dernier, des mots wolofs y sont admis, comme le bissap, une boisson, ou encore le thiof, qui désigne un poisson mais aussi un bel homme.

«L'Afrique, c'est le berceau. On y retrouve les passionnés du Scrabble classique, ils sont prêts à être 12 autour d'une grille et ils vont moins rechigner à la tâche, quitte à ingurgiter des listes de mots, des verbes à la transitivité douteuse. Et puis, il y a une véritable reconnaissance sociale», explique Patrice Jeanneret.

Une poignée de passionnés mettent en place des clubs dans des établissements scolaires du Sénégal pour favoriser l'apprentissage du français. Le Scrabble est un outil pédagogique idéal: il permet de travailler grammaire, conjugaison, vocabulaire, mais aussi calcul. «Ça fait aimer la langue française et les enfants découvrent que ce n'est pas cette langue rébarbative qu'on leur impose en classe, c'est une langue qui vit, qui dépasse les frontières», dit Malick Diop. Et le scrabbleur apprend aussi à gagner et à perdre, à compter et à féliciter son adversaire. Ni gagnant, ni perdant. Si on perd des points, au moins on enrichit son vocabulaire d'un nouveau mot.

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