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Dans son dernier et très beau livre Les Années, sorte d'autobiographie impersonnelle et collective, Annie Ernaux écrit: «Quand on ne part jamais de chez soi, n'importe quelle ville est le bout du monde.» Après avoir parcouru la planète entière, séjourné dans des mégapoles qui transpirent l'énergie, le bouillonnement d'idées, bref, après avoir fréquenté des lieux de tous les possibles, on revient chez soi comme on débarque au bout du monde.

Il faut être au bout du monde, c'est-à-dire là où le reste du monde ne nous atteint pas, pour faire de l'anecdote politique des drames avec, par exemple, cette descente policière dans les locaux du parti au pouvoir; pour transformer un détestable mais banal fait divers, une casse après une victoire sportive, en événement quasi historique; et pour interpréter une triste mais prévisible mise à pied de journalistes, d'un réseau privé de télévision perpétuellement déficitaire, comme l'expression du recul de la liberté de la presse.

Non pas que ces nouvelles dont on fait des manchettes soient insignifiantes, mais quand on a vu des pays comme la Chine, la Corée ou l'Afrique du Sud plongés dans de terribles contradictions entre développement et inégalités sociales, ou engagés dans un processus accéléré de progrès et de modernité, quand on a été à même de constater que rêver d'un monde meilleur n'était pas une utopie dans ces pays à l'espoir palpable où nulle fatigue collective, nul cynisme n'étaient en suspension dans l'air, on a la désagréable impression d'être revenu dans un pays au bout d'un monde désemparé, voire désabusé.

N'eût été cette vraie joie collective suscitée par une des rares victoires — sportive à l'évidence — dont le peuple du Québec peut se réclamer, la lourdeur de vivre apparaîtrait dans toute sa vérité. Le sport agit actuellement comme un électrochoc dans une société qui ne semble plus avoir à coeur de s'émerveiller et de rêver. Cette victoire du Canadien est même l'élément le plus rassembleur que nous ayons connu depuis plusieurs années. C'est aussi le sport qui nous permet de réussir momentanément l'intégration de tous les Québécois, anciens et nouveaux.

En dehors de cette activité ludique dont on peut penser sans pessimisme qu'elle se terminera de toute façon dans les semaines qui viennent, nous retomberons dans une léthargie que masque régulièrement la démocratie émotionnelle qui nous tient lieu d'indignation. Nous en sommes rendus à nous émouvoir de faits divers toujours tristes, souvent déprimants, parfois incongrus qui alimentent les conversations en lieu et place d'idées et de critiques intellectuelles structurées.

Nous avons tendance à aborder les sujets de l'heure sous l'angle anecdotique ou par des attaques ad hominem. On fera des manchettes avec l'adéquiste Gilles Taillon en l'accusant d'avoir eu l'intention d'employer sa femme comme attachée de presse alors qu'elle ne l'a jamais été. Ce jugement sur les intentions plutôt que sur les faits tient de la chasse aux sorcières, et on imagine où cette forme de condamnation peut mener.

Les partis d'opposition, tant à Québec qu'à Ottawa, se sont transformés en détectives privés à la recherche de scandales potentiels plutôt que de jouer leur rôle qui consiste à confronter le gouvernement en tirant à boulets rouges sur lui avec des idées. On est donc dans les demi-vérités, les critiques allusives et parfois la diffamation protégée, comme de bien entendu, par l'immunité parlementaire.

Les problèmes structurels de la société québécoise, la détérioration souterraine de nos liens sociaux qui s'accentue depuis des décennies deviennent l'objet de réformes politiques selon les manchettes médiatiques. La violence dans les écoles et jusque dans les garderies est mise en avant dans la presse un mardi et voilà que l'Assemblée nationale en fait le jour même le problème social numéro un, alors que cette violence se vérifie depuis des années par les gens sur le terrain sans que l'opinion s'en émeuve.

En clair, plutôt que d'avoir une vision globale de la société et de tenter d'établir des priorités, on découvre le problème lorsque le pont s'écroule et qu'il y a mort d'homme. On ne gouverne plus depuis des lustres, on réagit. Et bien sûr, un gouvernement minoritaire, de par sa nature même, ne peut en rien renverser cette tendance.

Sans doute pour avoir trop traversé de villes de par le monde où les chantiers se comptent par milliers, avec ces grues qui s'élèvent dans les cieux, l'absence de ces signes extérieurs de développement est-elle ici frappante. Cette stagnation, indicatrice d'absence de projets, se vérifie aussi dans les préoccupations quotidiennes des gens. On s'accroche aux événements passagers comme à des bouées qui, hélas, nous échappent sur-le-champ.

Dans un pareil climat, l'essoufflement est inévitable. Avec lui vient la lassitude. À quoi bon croire quand on ne sait plus à quoi on doit croire? À quoi bon se battre quand on sent une impossibilité de gagner? À quoi bon espérer lorsqu'on n'arrive plus à identifier l'espoir? Quel paradoxe pour une société si jeune de se sentir déjà vieille. Les Québécois ne peuvent tout de même pas vivre du seul désir de se replier à la campagne au bord des lacs. Le printemps qui s'annonce devrait susciter d'autres rêves et d'autres promesses que cette vie au bout du monde.

***

denbombardier@videotron.ca
 
 
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  • Mattias Dahlstrom - Inscrit
    26 avril 2008 05 h 34
    La Peur de son image
    La prison est évidemment dans l'esprit...les barreaux sont virtuels mais comment plus puissants qu'un vrai cachot!

    En tant qu'ancien Québécois ou Canadien-Francais vivant à l'étranger depuis 20 ans (quel terme employé?..aucune pertinence), je garde peu de contact avec le Canada, j'y viens environ tous les 7-8 ans. Amis et famille sont éparpillés à travers l'Amérique du Nord, alors quand on se rencontrent c'est souvent aux Etats-Unis. Quelques fois par année, je parcours les médias web québécois et canadiens, ca suffit amplement pour se tenir à jour...comme un patient sénile, le Canada/Québec retrouve les même conflits à la case 0 chaque jour, sur la scène politique la sclérose est grande, les même ploucs qu'il y a 15 ans, grosso modo (..ca doit être aussi comme ca au Zimbabwe...mais on est encore plus doux au Québec...même Berlusconi, prend la peine de s'éclipser quelque temps avant de revenir).

    Pour ma génération, né dans les années 60, les choix étaient faciles à faire dans les années 90...il n'y avait pas vraiment d'opportunités économiques au Québec...beaucoup de nous sommes partis (mais cela ne semblent pas avoir été constaté)...mes amis (québécois) d'universités sont aujourd'hui à NY, LA, Seattle, Dubai, Londres, Toronto, Vancouver, Helsinki, Shanghai, etc..et quelques uns à Montréal, Laval...(je ne suis peut-être pas représentatifs.
    La vie est quand même encore bonne, je crois, à Montréal, si on a un bon salaire...j'ai même considéré revenir il y a 3-4 ans...mais comment faire? Les opportunités n'existent presque pas du côté emplois et les salaires sont la moitié de se qu'on gagne (pire si on tient compte des taxes, bien que le cout de la vie au Québec mitige un peu ca aussi). C'est le même dilemme pour tant d'autres, mais peut-être à la retraite on reviendra...ou peut-etre qu'un climat chaud sera malgré tout plus attrayant?

    Je reviens à la prison mentale. Je travaille maintenant en Europe, axé surtout vers la Russie, Europe de l'Est et grands clients en Asie, Chine surtout. Je connais ces endroits depuis les années 80 ou début 90 (russie)...Quand on voit où ils étaient alors (Montréal me paraissait moderne alors), où ils sont maintenant et où ils vont (je ne parle pas de la démocratie...peut-être un peu rude toujours), mais économiquement...comment mes clients ont cet ambition de conquérir le monde, d'ouvrir de nouveaux projets dans les régions de leur "empire", au Kazakstan, en Mongolie, dans les villes régionales de Chine, de Russie...comment ils commencent à voyager à travers le monde, sont aux courant de tout, même sur la scène culturels les nouveaux courants en musique, films, art graphiques, modes commencent à venir de ces endroits....

    Je reviens encore à la prison mentale...comment est-ce que tout est impossible au Québec...rien n'est possible? Dans notre monde global, la possibilité de l'ubiquité virtuelle, comment se fait t'il qu'une collectivité de quelques 7 millions s'isole et dégénère alors que le reste du monde s'ouvre...Si j'étais sociologue, cela me fascinerait... pensez-y, le monde communiste (de la guerre froide) était au fonds aussi une prison mentale (avec une bonne structure de répression pour s'assurer que cela demeure ainsi, bien sur, mais quand mentalement rien de cela n'était plus tenable...l'émancipation c'est fait rapidement, un mur s'est effondré)

    Je dis donc foncer, prenez des risques, aller de l'avant, laisser tomber le "chip on the shoulder",,,qu'est-ce que ca fait que les méchants anglais on fait ci ou ca il y a 200 ans...il y a un énorme marché ouvert au Sud, il y a des marchés internationaux en ébullition partout...même Cuba va s'ouvrir maintenant...Carpe Diem...

    Emanciper vous...pour de vrai...oubliez l'indépendance des années 70s, oubliez les limites, vraies ou pas, de l'axe province-fédéral, oubliez le cadre Anglais-Francais...vous parlez tous Anglais aussi (du moins mieux que 98% des amis du reste du Canada), alors faites en un avantage pour conquérir le monde, sur la base d'une culture bilingue...(les hollandais, scandinaves, petites langues, le font déjà sans cette angoisse de disparaître...) Voyé le Monde comme votre territoire!...Allez, Allez, Allez...comme au Hockey...pour gagner et gagner gros! Tabarnac!
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  • Mattias Dahlstrom - Inscrit
    26 avril 2008 05 h 36
    Décollez !
    Allez pour un lift off!
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  • Normand Chaput - Abonné
    26 avril 2008 09 h 28
    pourquoi
    Je trouve qu'un monde tellement parfait que le gouvernement n'a qu'a gérer la violence dans les garderies; ou bien qu'il n'y a d'autres projets que jouer le rôle du septième joueur devant sa télé, ne peut-être que bien et bon. Je ne vois vraiment pas pourquoi il faudrait en faire plus.
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  • Yvon Montoya - Abonné
    26 avril 2008 09 h 37
    Bien vu et bien dit.
    « Nous en sommes rendus à nous émouvoir de faits divers toujours tristes, souvent déprimants, parfois incongrus qui alimentent les conversations en lieu et place d'idées et de critiques intellectuelles structurées. »
    Vous avez entièrement raison et votre sensible article le démontre. On se demande parfois si tant de superficialité ne serait pas un manque de préoccupations pour « les idées » et les « critiques intellectuelles structurées. » comme vous le soulignez si bien. On le voit dans les commentaires des commentaires (plutôt que de réagir à l'article) ici même dans ce journal où certaine(e)s vous refusent le droit de penser, de réfléchir, de citer. On vous prend pour plus que ce vous êtes et on est capables même de savoir qui vous êtes. C'est un phénomène de conciergerie bien classique. Voilà pourquoi nous avons de la « conversation » et non autre chose. Les voyages vous vont bien et ce que vous nous écrivez soulage de la méchanceté et de la médiocrité du monde. D'ailleurs, on le voit bien lorsqu'il s'agit de problème vraiment important que le monde s'absente beaucoup plus facilement que si on parle de « faits divers toujours tristes, souvent déprimants, parfois incongrus... ». Merci.
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  • Irène saint-pierre - Inscrite
    26 avril 2008 11 h 17
    Quelle belle réflexion!..
    J'ai aimé votre papier tellement réaliste, un beau portrait de notre société actuelle. Je cite votre phrase qui m'a fait réfléchir : " Le sport agit actuellement comme un électrochoc dans une société qui ne semble plus avoir à coeur de s'émerveiller et de rêver." Cela est si vrai, avons déserté nos idéaux, suivons-nous trop "la vague", les tendances, les modes? Une vie comme une course folle, sans prendre le temps d'offrir un sourire, une caresse. S'acheter la dernière nouveauté, s'étourdir avec tout ce que nous consommons laisse peu de temps pour contempler, s'émouvoir, réfléchir sur l'avenir et prendre action pour que les choses évoluent vers une meilleure conscience collective
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  • Nadeau Béa - Inscrite
    26 avril 2008 13 h 12
    Émotionnellement en accord avec Denise Bombardier
    Voilà, tout est dit! Et bien écrit. Ne me reste plus qu'à étudier la violence arachnéenne; celle qui fait mal au moral, à l'éthique de cette démocratie émotionnelle. Personne ne veut être un mouton social mais déjà il y a méprise à savoir qui de qui est mouton car il est plus facile de dire au travers des parle parle jase jase que nous sommes tous sur le même bateau social des passagers plus que des participants à son arrivée à bon port ou cas ultime surnager dans les remous qui suivent toujours un renversement-chavirement. Remouons-nous comme souvenons-nous afin de se démarquer du 'Bê..bêh...bê...mais j'ai oublié. Il est encore temps de se donner des ailes tout en rêvant.
    Merci de votre attention à mon expression
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  • Louise Villeneuve - Inscrite
    26 avril 2008 13 h 19
    Si on s'y mettait!
    Une fois de plus Madame Bombardier a su faire une analyse juste des malaises qui minent la societe quebecoise. Vivant moi-meme a l'exterieur du pays depuis quelques annees je fais le meme constat desesperant a chaque fois que j'y reviens. Le Quebec a grandement besoin de cesser de regarder par le petit bout de la lorgnette. Pays de ressources et d'ingeniosite il n'en tient qu'a nous de se creer de nouveaux ideaux. Si on s'y mettait!
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  • Yvon Montoya - Abonné
    26 avril 2008 14 h 51
    @Mattias Dahlstrom
    Merci pour votre intervention. Elle devrait être un manifeste pour le "possible" à venir et qui tarde au québec. Il faut être à/de l'exterieur pour s'en rendre compte. Sans amertunme mais c'est parfois difficile cette "prison mentale" de plus entretenue et par les médias et par le mileu culturel et le politique. Vive l'aventure! Merci.
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  • Fernande Trottier - Abonnée
    26 avril 2008 15 h 03
    savoir oser..!!
    Que devrons-nous faire pour que nos dirigeants retrouvent le goût d'oser
    sans peur comme dans les années 1960, l'Expo, le Métro, etc.., savoir
    oser envers et contre tout, que les éteignoirs laissent la place à ceux
    qui ont le goût d'un Québec vivant, entreprenant, avec une vision d'ave-
    nir pour faire de ce Québec une province pas comme les autres mais qui
    prendra sa place.. nous fera progresser.. qui ira de l'avant..!!
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  • henri gabrysz - Inscrit
    26 avril 2008 20 h 40
    retombons par terre
    les routes font dur et les rues sont perforées de niques de poule... y a que la mari qui est super qualité!
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  • Marjolaine Beausoleil - Inscrite
    29 avril 2008 06 h 01
    inquétude
    Il est naturel quand on revient de voyage d`être dans cette état de béatitude. I y a qu`un fait dont on doit se soucier pour l`instant. C`est que l`on s`appauvrit à la vitesse grand G. Et que l`on est conscient de ce fait. Il y a un dossier qui me tient à coeur. l`association des dentistes sont inquiets car les études dans le domaine font en sortent qu`ils ne prennent que les notes les plus hautes. S`il y a 400 places et bien on les donnent à des coréens ou autres. Il y a 20 québéqois sur 400 inscriptions. Vérifier si vous ne croyez pas. Vous savez on peut avoir des dentistes québéquois qui ont une note de 85 ou 90 et ils serviront très bien la communauté. On est mal géré même à la direction de nos universités. marjolaine1007@hotmail.com
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  • Denis Beaulé - Abonné
    12 mai 2008 20 h 51
    Réminiscence ?
    Air de déjà entendu ci-dessus. En ce « À quoi bon croire quand on ne sait plus à quoi on doit croire? »
    Qui rappelle le fameux « [les Québécois] ne veulent pas juste savoir, ils veulent croire » d'une Célébrité... (voir in Le Devoir, septembre 2002).
    Ironiquement, en cette même édition-ci du Devoir, plus avant (ou juste au-dessus), un autre, Michel David, traite, lui aussi, d'une crise de foi (en [un autre parti] politique). À se demander...
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