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Eaux troubles

Quiconque a vécu de la mer sait que cette souveraine reprend parfois, au gré de ses humeurs, quelques-uns de ceux qu'elle a nourris. Les yeux rivés aux flots, les Madelinots, comme tous les peuples de mer, le savent et s'y résignent.

Mais ce ne sont justement pas les foudres de l'eau qui ont emporté quatre des six marins de L'Acadien II, qui a sombré samedi au large du Cap-Breton. Une opération de sauvetage technique, destinée à ramener à bon port un petit chalutier au gouvernail fracturé et ses chasseurs de phoque, a tourné au drame. L'embarcation, que l'on espérait réparer pour mieux la renvoyer sur les banquises, était remorquée par un brise-glace de la Garde côtière canadienne, lorsqu'elle a heurté une importante plaque de glace. Le géant n'a apparemment pas arrêté sa course; le petit chalutier a chaviré. Trois des six marins ont péri, un quatrième est toujours porté disparu.

Après le choc et la consternation viennent les questions. Les Madelinots, unis dans la peine, ont raison de s'indigner devant une série de contradictions apparentes et d'exiger des réponses à leurs interrogations.

Au centre des questions les plus lancinantes: comment une opération de routine a-t-elle pu tourner à la catastrophe? Le poignant témoignage de Bruno-Pierre Bourque, repêché des eaux glaciales avec un autre marin, a donné une autre couleur au récit officiel. Pourquoi donc n'y avait-il pas de vigie pour assurer une veille visuelle, depuis le brise-glace, de ce qui se déroulait derrière? Le remorqueur voguait-il à trop vive allure, et cela, même après que le chalutier eut commencé à verser?

À ces points qui devront sortir du brouillard s'ajoute le fait que les six marins soient demeurés au sein de leur embarcation. Et que la glace, anormalement dense cette année à cause de la rigueur du dernier hiver, ait ajouté au caractère périlleux du sauvetage.

Trois enquêtes sont en cours pour dissiper le mystère. Ni l'investigation de la GRC, tout à fait attendue dans les circonstances, ni non plus celle de la Garde côtière canadienne, qui a promis de revoir sa politique en matière de remorquage d'embarcations, n'atteindront en efficacité celle promise par le Bureau de la sécurité des transports du Canada (BST).

Dans les circonstances, l'indépendance du BST a de quoi rassurer. Son expertise, mise au service d'enquêtes touchant tant l'écrasement des Boeing que le déraillement des trains, permettra de déterminer ce qui a raté dans l'opération de sauvetage. Le haut niveau de cet arbitrage vient éteindre la nécessité d'une enquête publique, réclamée à grands cris.

Rien toutefois n'effacera les maladresses commises en marge du malheur, comme pour épaissir le supplice des familles. Une indélicatesse: que la famille du disparu Carl Aucoin ait été informée de l'arrêt des recherches par la voix tonitruante des médias. Une discourtoisie: que l'on ait d'abord signifié aux proches qu'ils paieraient pour rapatrier les corps des victimes aux Îles, une incivilité qui fut ensuite corrigée. Même la mer, connue et reconnue pour ses bouillonnants attributs, n'a pas l'audace d'un tel sans-gêne.

machouinard@ledevoir.com
 
 
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  • Claude Dumoulin - Inscrit
    1 avril 2008 01 h 39
    pourquoi ?
    Après avoir vu les chasseurs de phoques dans leurs petits bateaux de bois, qui tentaient de se frayer un chemin parmi les glaces menaçantes,je me suis dit : que font-ils là ?.Restez chez-vous braves marins, votre vie vaut plus que de l'argent.
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  • Onil Fournier - Abonné
    1 avril 2008 08 h 44
    Que de choses bien dites !
    J'apprécie beaucoup la qualité littéraire de cet article; malgré le tragique du sujet traité, l'auteur nous offre un texte dense et riche qui nous rappelle que la langue française se révèle un superbe joyau lorsqu'elle est écrite par des personnes qui ont appris à la maîtriser. Bravo à l'auteur !
    Onil Fournier
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  • Claude L'Heureux - Abonné
    1 avril 2008 12 h 12
    Bien dit!
    Oui quelle beau texte de madame Chouinard. L'Acadien II "était remorquée par un brise-glace de la Garde côtière canadienne". Était-ce un navire fantôme car l'on ne connaît pas le nom du navire (cantonné à Québec ou à Saint-Jean?) ni du capitaine? S'il y a eu de la témérité de la part des chasseurs que dire de la façon cavalière, pour ne pas dire plus, par laquelle a été mené l'opération de sauvetage de la coquille par "le géant", sinon qu'il y une culture de "sans-gêne" aux Ports nationaux ? Sans-gêne qui pourrait mener à des accusations de négligences criminelles.

    Claude L'Heureux, Québec
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