L'entrevue - Franc-tireuse du français
Photo: Frédéric Bruno
Suzanne-G. Chartrand
La didacticienne du français Suzanne-G. Chartrand dénonce notamment l'absence de «progression» dans les programmes de français au secondaire. Sa passion rappelle celle de ses célèbres parents, Michel Chartrand et Simonne Monet.
Québec — Une dame, hésitante, s'approche de Suzanne-G. Chartrand, en entrevue avec votre serviteur depuis une heure.
«—Est-ce que vous pouvez baisser le ton un peu, s'il vous plaît... Je comprends que vous êtes professeure, hein?
—Oui, je suis prof. Et je donne actuellement un cours sur le participe passé!», éclate-t-elle de rire.
Puis Suzanne-G. Chartrand, concédant qu'elle parle «toujours un peu fort», reprend avec ferveur là où elle a été interrompue, diminuant à peine les décibels. Et enchaîne sur les nombreuses difficultés que représente l'enseignement de l'accord du fameux participe passé. «Si nous, les profs de français, on était payés au nombre de fois où on a travaillé sur le participe passé, on serait tous millionnaires!», affirme celle qui a enseigné le français au secondaire et à l'éducation des adultes jusqu'en 1989. Elle est devenue depuis docteure, puis professeure à l'université en didactique du français.
Chose certaine, Suzanne-G. Chartrand est une passionnée. Sans la réduire à «la fille de», on a envie de dire: comme ses parents, Simonne Monet et Michel Chartrand. Quoi, une didacticienne du français fille du célèbre syndicaliste? Ce dernier ne malmène-t-il pas la langue, dans ses discours? La question met l'universitaire presque en colère: «Attention. Mon père parle très bien le français! C'est celui qui, parmi tous les hommes publics du Québec depuis toujours, parle le mieux le français», lance-t-elle, fière. «Il a un parler qu'on appelle coloré, il emploie des "sacres", des québécismes, etc., concède-t-elle. Mais l'avez-vous entendu une fois faire une faute de syntaxe?»
Ministère ou «secte»?
Suzanne-G. Chartrand a son franc parler. En 2006, dans une lettre au Devoir, elle décrivait la «Direction de la formation des jeunes» du ministère de l'Éducation comme «une secte religieuse avec ses rites et son jargon, enfermée dans son monde et ses dogmes, rejetant toute critique, la ridiculisant, la dévoyant, la marginalisant ou l'ignorant». En 2006, toujours, elle avait condamné publiquement comme «illisible, non structuré et incompréhensible» le programme de français de deuxième secondaire de la réforme. «Des spécialistes qui ont des dizaines d'années d'expérience en enseignement du français ne comprennent pas un traître mot de ce programme! C'est une salade inacceptable!»
Plus récemment, on la citait en première page de La Presse: «Ça fait 15 ans que je contribue à diplômer du monde qui ne devrait pas avoir le droit d'enseigner. [...] J'ai des étudiants dont je me dis: J'espère que mes petits-enfants ne l'auront jamais comme professeur.» L'affaire a d'ailleurs causé une commotion à la Faculté des sciences de l'éducation, où elle enseigne. La phrase était tirée hors de son contexte, explique-t-elle, et ne décrivait pas la situation propre à son université: «J'ai enseigné à l'Université de Montréal, à l'UQAM, à Sherbrooke et à Laval. Or, je vois la même chose depuis 15 ans. Ce n'est certainement pas spécifique à Laval!»
Progression manquante
Contre la réforme de l'éducation, Suzanne-G Chartrand? Pas tout à fait. «Je ne veux pas attaquer la réforme en général, mais en particulier. On ne sait jamais exactement contre quoi les opposants à cette réforme sont. C'est une réforme à la fois administrative, "curriculaire", idéologique et réforme pédagogique. Quand on dit "contre la réforme", c'est trop général», critique-t-elle. De plus, Mme Chartrand se dit «d'accord avec plein de principes de la réforme». C'est l'application, à son sens, qui lui semble «souvent impossible».
Sa réponse, au fond, est celle d'une chercheuse. Elle participe d'ailleurs depuis 2007 à une grande enquête intitulée «Étude du renouveau pédagogique tel que défini par le discours officiel et vécu par les enseignants du primaire et du secondaire au Québec».
Sur les nouveaux programmes de français, ceux de la réforme (2003-07), elle a une critique centrale: l'absence d'une description de la «progression» des connaissances.
«Partons du gros bon sens. Demandons à n'importe quel parent du Québec, de tous milieux sociaux: Pensez-vous qu'on peut apprendre les mêmes affaires en troisième année primaire et en troisième secondaire? Ils vont vous dire non, bien sûr.» Or, pour la première fois depuis les années 1940 au Québec — «j'ai étudié tous les textes», dit-elle —, les programmes actuellement en vigueur sont muets sur la question de la progression. «On ne sait pas quel texte on doit faire lire: littéraire ou non, en première comme en cinquième secondaire. On ne sait pas quelle notion de grammaire on doit enseigner et quand on doit l'enseigner, c'est-à-dire: orthographe, syntaxe, lexique, grammaire du texte. On ne sait pas quel genre de texte il faut faire écrire et quel genre de texte il faut faire produire à l'oral. On choisit dans des "familles de situation".»
C'est très grave, estime Mme Chartrand puisque «chaque enseignant va devoir à peu près choisir ce qu'il fait». En mathématiques ou en sciences de la nature, l'absence de progression serait impensable. «Pourquoi l'accepte-t-on en français?», demande-t-elle.
Elle se réjouit du fait que la ministre Michelle Courchesne, dans son «coup de barre» pour le français, annoncé le 6 février, ait décidé de revoir les contenus des programmes de français. Mme Chartrand, ce jour-là, avait d'ailleurs assisté elle-même à la séance d'information des journalistes et à la conférence de presse. Son appréciation du plan fut plutôt favorable. Elle y a vu le début d'un retour à la «culture de l'effort et de la rigueur» en français. Bien sûr, un doute demeure. «On verra ce que ça donnera, mais c'est essentiel qu'on revoie ces programmes», dit-elle, notamment pour «mettre fin à l'amateurisme et à l'arbitraire dans leur élaboration». Cet arbitraire, estime-t-elle, a conduit à «des erreurs graves» et à «des coups de barre qui insécurisent le corps enseignant et nuisent aux apprentissages des élèves».
Suzanne-G. Chartrand a récemment soumis à ses collègues chercheurs une proposition détaillée de «progression concrète». Elle l'a baptisée, cette proposition, non pas «linéraire» ni «par accumulation», mais bien «spiralaire», soit par «approfondissements successifs».
Autonomie
Une telle progression n'empièterait-elle pas sur «l'autonomie professionnelle des enseignants», sur la liberté de faire leur métier? Mme Chartrand croit qu'il faut revenir à un «meilleur équilibre» entre des éléments de progression et cette fameuse autonomie. Par exemple, quand la ministre insiste pour qu'il y ait «15 minutes de lectures» dans toutes les écoles ou pour que les professeurs fassent écrire «un texte par semaine» aux élèves, cela ne devrait pas relever de l'autonomie professionnelle, croit-elle, mais d'une «obligation professionnelle». «Les enfants doivent écrire régulièrement pour apprendre à écrire. Cela ne relève pas du choix, ça!», peste-t-elle.
Sur ces questions, un ordre des enseignants, s'il existait, pourrait intervenir et faire contrepoids à un certain discours syndical, croit-elle. «Je suis syndicaliste», précise tout de suite Suzanne-G. Chartrand. Au Québec, les syndicats ont «apporté énormément», ont suscité nombre de «progrès sociaux» et sont «plus que jamais» nécessaires. Mais sur le plan pédagogique, soutient-elle, «ils n'ont pas joué leur rôle» et un ordre pourrait vraiment «faire progresser les choses». Autrement dit, voilà un autre type de «progression» nécessaire.
Québec — Une dame, hésitante, s'approche de Suzanne-G. Chartrand, en entrevue avec votre serviteur depuis une heure.
«—Est-ce que vous pouvez baisser le ton un peu, s'il vous plaît... Je comprends que vous êtes professeure, hein?
—Oui, je suis prof. Et je donne actuellement un cours sur le participe passé!», éclate-t-elle de rire.
Puis Suzanne-G. Chartrand, concédant qu'elle parle «toujours un peu fort», reprend avec ferveur là où elle a été interrompue, diminuant à peine les décibels. Et enchaîne sur les nombreuses difficultés que représente l'enseignement de l'accord du fameux participe passé. «Si nous, les profs de français, on était payés au nombre de fois où on a travaillé sur le participe passé, on serait tous millionnaires!», affirme celle qui a enseigné le français au secondaire et à l'éducation des adultes jusqu'en 1989. Elle est devenue depuis docteure, puis professeure à l'université en didactique du français.
Chose certaine, Suzanne-G. Chartrand est une passionnée. Sans la réduire à «la fille de», on a envie de dire: comme ses parents, Simonne Monet et Michel Chartrand. Quoi, une didacticienne du français fille du célèbre syndicaliste? Ce dernier ne malmène-t-il pas la langue, dans ses discours? La question met l'universitaire presque en colère: «Attention. Mon père parle très bien le français! C'est celui qui, parmi tous les hommes publics du Québec depuis toujours, parle le mieux le français», lance-t-elle, fière. «Il a un parler qu'on appelle coloré, il emploie des "sacres", des québécismes, etc., concède-t-elle. Mais l'avez-vous entendu une fois faire une faute de syntaxe?»
Ministère ou «secte»?
Suzanne-G. Chartrand a son franc parler. En 2006, dans une lettre au Devoir, elle décrivait la «Direction de la formation des jeunes» du ministère de l'Éducation comme «une secte religieuse avec ses rites et son jargon, enfermée dans son monde et ses dogmes, rejetant toute critique, la ridiculisant, la dévoyant, la marginalisant ou l'ignorant». En 2006, toujours, elle avait condamné publiquement comme «illisible, non structuré et incompréhensible» le programme de français de deuxième secondaire de la réforme. «Des spécialistes qui ont des dizaines d'années d'expérience en enseignement du français ne comprennent pas un traître mot de ce programme! C'est une salade inacceptable!»
Plus récemment, on la citait en première page de La Presse: «Ça fait 15 ans que je contribue à diplômer du monde qui ne devrait pas avoir le droit d'enseigner. [...] J'ai des étudiants dont je me dis: J'espère que mes petits-enfants ne l'auront jamais comme professeur.» L'affaire a d'ailleurs causé une commotion à la Faculté des sciences de l'éducation, où elle enseigne. La phrase était tirée hors de son contexte, explique-t-elle, et ne décrivait pas la situation propre à son université: «J'ai enseigné à l'Université de Montréal, à l'UQAM, à Sherbrooke et à Laval. Or, je vois la même chose depuis 15 ans. Ce n'est certainement pas spécifique à Laval!»
Progression manquante
Contre la réforme de l'éducation, Suzanne-G Chartrand? Pas tout à fait. «Je ne veux pas attaquer la réforme en général, mais en particulier. On ne sait jamais exactement contre quoi les opposants à cette réforme sont. C'est une réforme à la fois administrative, "curriculaire", idéologique et réforme pédagogique. Quand on dit "contre la réforme", c'est trop général», critique-t-elle. De plus, Mme Chartrand se dit «d'accord avec plein de principes de la réforme». C'est l'application, à son sens, qui lui semble «souvent impossible».
Sa réponse, au fond, est celle d'une chercheuse. Elle participe d'ailleurs depuis 2007 à une grande enquête intitulée «Étude du renouveau pédagogique tel que défini par le discours officiel et vécu par les enseignants du primaire et du secondaire au Québec».
Sur les nouveaux programmes de français, ceux de la réforme (2003-07), elle a une critique centrale: l'absence d'une description de la «progression» des connaissances.
«Partons du gros bon sens. Demandons à n'importe quel parent du Québec, de tous milieux sociaux: Pensez-vous qu'on peut apprendre les mêmes affaires en troisième année primaire et en troisième secondaire? Ils vont vous dire non, bien sûr.» Or, pour la première fois depuis les années 1940 au Québec — «j'ai étudié tous les textes», dit-elle —, les programmes actuellement en vigueur sont muets sur la question de la progression. «On ne sait pas quel texte on doit faire lire: littéraire ou non, en première comme en cinquième secondaire. On ne sait pas quelle notion de grammaire on doit enseigner et quand on doit l'enseigner, c'est-à-dire: orthographe, syntaxe, lexique, grammaire du texte. On ne sait pas quel genre de texte il faut faire écrire et quel genre de texte il faut faire produire à l'oral. On choisit dans des "familles de situation".»
C'est très grave, estime Mme Chartrand puisque «chaque enseignant va devoir à peu près choisir ce qu'il fait». En mathématiques ou en sciences de la nature, l'absence de progression serait impensable. «Pourquoi l'accepte-t-on en français?», demande-t-elle.
Elle se réjouit du fait que la ministre Michelle Courchesne, dans son «coup de barre» pour le français, annoncé le 6 février, ait décidé de revoir les contenus des programmes de français. Mme Chartrand, ce jour-là, avait d'ailleurs assisté elle-même à la séance d'information des journalistes et à la conférence de presse. Son appréciation du plan fut plutôt favorable. Elle y a vu le début d'un retour à la «culture de l'effort et de la rigueur» en français. Bien sûr, un doute demeure. «On verra ce que ça donnera, mais c'est essentiel qu'on revoie ces programmes», dit-elle, notamment pour «mettre fin à l'amateurisme et à l'arbitraire dans leur élaboration». Cet arbitraire, estime-t-elle, a conduit à «des erreurs graves» et à «des coups de barre qui insécurisent le corps enseignant et nuisent aux apprentissages des élèves».
Suzanne-G. Chartrand a récemment soumis à ses collègues chercheurs une proposition détaillée de «progression concrète». Elle l'a baptisée, cette proposition, non pas «linéraire» ni «par accumulation», mais bien «spiralaire», soit par «approfondissements successifs».
Autonomie
Une telle progression n'empièterait-elle pas sur «l'autonomie professionnelle des enseignants», sur la liberté de faire leur métier? Mme Chartrand croit qu'il faut revenir à un «meilleur équilibre» entre des éléments de progression et cette fameuse autonomie. Par exemple, quand la ministre insiste pour qu'il y ait «15 minutes de lectures» dans toutes les écoles ou pour que les professeurs fassent écrire «un texte par semaine» aux élèves, cela ne devrait pas relever de l'autonomie professionnelle, croit-elle, mais d'une «obligation professionnelle». «Les enfants doivent écrire régulièrement pour apprendre à écrire. Cela ne relève pas du choix, ça!», peste-t-elle.
Sur ces questions, un ordre des enseignants, s'il existait, pourrait intervenir et faire contrepoids à un certain discours syndical, croit-elle. «Je suis syndicaliste», précise tout de suite Suzanne-G. Chartrand. Au Québec, les syndicats ont «apporté énormément», ont suscité nombre de «progrès sociaux» et sont «plus que jamais» nécessaires. Mais sur le plan pédagogique, soutient-elle, «ils n'ont pas joué leur rôle» et un ordre pourrait vraiment «faire progresser les choses». Autrement dit, voilà un autre type de «progression» nécessaire.
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