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«Projet de société» algonquin

Les Algonquins de Kitcisakik attendent le feu vert du fédéral pour lancer leur ambitieux projet de village

Jimmy Papatie, ex-chef de Kitcisakik et coordonnateur du projet. Photo: Dominic Dorval
Jimmy Papatie, ex-chef de Kitcisakik et coordonnateur du projet. Photo: Dominic Dorval
Considérée comme le Tiers-Monde du Québec, la communauté algonquine de Kitcisakik, en Abitibi, pourrait devenir un modèle d'émancipation autochtone si son projet de village voyait le jour. Reste à savoir si le gouvernement Harper osera se compromettre dans ce dossier délicat.

Québec — «C'est quand même quelque chose, ce qu'on propose, quand on sait qu'en 1990 on garrochait des roches aux gens!», lance Jimmy Papatie, ex-chef de Kitcisakik et coordonnateur du projet de déménagement de la communauté. D'après les estimations autochtones, il en coûterait environ 100 millions de dollars pour déplacer les 428 habitants de la communauté et construire le village dont ils rêvent: Wanaki («état de sérénité» en langue algonquine).

À Kitcisakik, les maisons n'ont pas de toilettes ni d'électricité. Pour prendre sa douche, il faut sortir dehors et se rendre dans un bloc sanitaire maculé de graffitis par les ados du coin.

Une réalité récemment traduite dans un documentaire intitulé Sans réserve. Réalisé par Patrick Pellegrino, le film vient de gagner le prix du documentaire aux Rendez-vous du cinéma québécois et sera à l'affiche la semaine prochaine au Festival des 3 Amériques de Québec et du Festival de films sur les droits de la personne.

Quand on lui demande si le projet Wanaki est réaliste, Pellegrino se met en colère. «L'utopie, ce serait plutôt de laisser aller le dossier! À Montréal, ils ont investi 100 millions de dollars seulement dans le croisement de la 15 et de la 40, deux autoroutes!»

Une curiosité

La communauté de Kitcisakik est une véritable curiosité historique. Fermement attachée à son mode de vie nomade, elle n'a jamais accepté de s'insérer dans le système des réserves. Pendant des décennies, ses habitants ont été contraints au statut de «squatteurs» sur leur propre territoire. Et ce, sur une terre hostile avec un minimum de services et d'infrastructures. Ce qui fait dire à Patrick Pellegrino que «la seule raison pour laquelle ils ont accepté de rester là, c'est qu'ils ne voulaient rien savoir des réserves».

Voilà plus de 20 ans que le gouvernement fédéral essaie de les convaincre de déménager pour améliorer leurs conditions de vie. En 2002, la communauté a convenu que le temps était venu de passer à autre chose. On venait de passer à travers une douloureuse opération de dénonciation des abus. Les plus vieux voulaient offrir une vie meilleure aux jeunes et, surtout, construire une école qui permettrait aux petits de rester au village au lieu de s'exiler à Val-d'Or à chaque rentrée.

«On s'est demandé quel village on voulait, quel rapport il pourrait avoir avec l'environnement, raconte Jimmy Papatie. On en a discuté pendant quatre jours. Il y avait une journée pour les jeunes, une journée pour les vieux, une pour les femmes, une pour les hommes. En fait, ce qu'on a fait, c'est un projet de société. N'importe qui peut construire un village, mais nous on veut créer de la richesse, se payer des services plutôt que de dépendre du gouvernement. Dans le fond, la communauté s'est donné le droit de rêver.»

Les Algonquins de Kitcisakik souhaitent aussi participer à la gestion de la forêt, mais dans le respect de l'écosystème. Ils veulent enfin profiter de la naissance du village pour lancer des carrières en construction, en menuiserie, etc.

En somme, ils rêvent d'un village sur le modèle d'Ouje-Bougoumou, en territoire cri. Construit au début des années 1990 au coût de 75 millions de dollars, Ouje a son école, de beaux logements et même un système de chauffage à la biomasse. Là-bas aussi, la création du village visait à réunir une population qui avait perdu terres et patience. À la fin, les Cris avaient bloqué des routes pour convaincre Ottawa d'agir.

Silence politique

Dans le cas de Kitcisakik, les discussions progressent et Jimmy Papatie et son équipe ne veulent rien savoir de bloquer des routes. Le ministère des Affaires indiennes et la communauté viennent de convenir d'une formule de partage des pouvoirs qui permettrait au futur village d'être administré par les deux parties mais où les autochtones détiendraient 51 % des voix. Le gouvernement du Québec a offert une terre publique à 26 km au nord du village actuel et on a fait en sorte que le nouveau CPE soit fait de pièces détachables pour qu'on puisse éventuellement le déménager.

Mais sur le front politique, c'est le silence radio. Malgré des tentatives répétées, Le Devoir n'a jamais pu obtenir de commentaires à ce propos du cabinet du ministre des Affaires indiennes, Chuck Strahl. Impossible de savoir si le gouvernement entend passer de la parole aux actes et, si oui, quand. «Il n'y a pas de décision de prise par rapport au projet», résume la porte-parole du bureau régional du ministère, Hélène Philippe.

Le gouvernement a peur de créer un précédent, croit Henri Jacob, un conseiller de M. Papatie en aménagement du territoire. «Il y a plus de 600 communautés autochtones au Canada et, si le gouvernement crée un statut particulier pour une communauté, ça va faire boule de neige.» Ce problème ne se posait pas à Ouje-Bougoumou, qui ne relève pas de la Loi sur les Indiens mais bien de la Convention de la Baie-James.

En attendant, le scepticisme commence à gagner les esprits, explique Roch Riendeau, qui fait du travail social à Kitscisakik depuis 1992. «Il y a des jeunes qui trouvent que ça n'avance pas beaucoup. Ils ne s'informent même plus du projet quand il y a des assemblées publiques. Ils disent qu'ils vont y croire le jour où ils verront les premières maisons.»

Difficile dans ce contexte de les convaincre d'aller étudier pour être prêts à travailler à la construction du village. À Kitcisakik, les 17 ans et moins comptent pour près de 46 % de la population; les moins de 30 ans, pour 71 %. «Admettons qu'on ait le village dans trois ans, certains jeunes seront formés, mais il n'y en aura pas assez, convient M. Riendeau. Il est minuit moins cinq pour aller chercher des diplômes.»

Après avoir osé croire à une vie meilleure, les Algonquins de Kitcisakik perçoivent le statu quo comme un recul. «Ç'a pris une mobilisation communautaire incroyable pour passer à travers les dénonciations, note M. Riendeau. Les hommes sont allés en prison, ils sont revenus avec des outils. Il n'y a rien d'acquis, mais beaucoup a été accompli. Là, on est rendus à l'étape de l'éducation, du travail. Il faut mettre les gens à l'ouvrage. C'est là qu'ils sont rendus.»

***

Sans réserve, de Patrick Pellegrino

Au Festival des 3 Amériques de Québec, les vendredi 28 mars et dimanche 30 mars.

Au Festival de films sur les droits de la personne de Montréal, le samedi 29 mars.
 
 
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  • jean claude pomerleau - Inscrit
    22 mars 2008 10 h 47
    Le Québec.un état optimal pour un peuple invisible.
    Ottawa avec sa Loi raciste (Indians Act)est une nuisance pour le développement des Premières Nations au Québec. On voit que dans le cas des Cri c'est l'état du Québec qui avait les leviers de leurs développement quand Ottawa s'est tasser. Le sort des Premières Nations est depuis toujours lié aux capacité de l'état du Québec. Un Québec souverain serait un puisant levier pour les sortir du statut de peuples colonisés (eux aussi):http://www.vigile.net/Quebec-un-etat-optimal-pour-
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  • Pierre Rousseau - Inscrit
    22 mars 2008 14 h 04
    Le tiers monde canadien
    On peut bien aller faire la guerre en Afghanistan ou montrer aux Irakiens comment faire du « fédéralisme » mais en tant que Canadiens nous ne sommes pas très convaincants quand une partie importante de notre population vit dans des conditions inacceptables, dignes de pays en voie de développement (et encore...). J'ai vécu dans l'Arctique canadien et j'y ai été témoin de situations comme celle des Algonquins de Kitcisakik où l'eau n'est même pas potable et où les maisons sont souvent insalubres et logent 3 fois plus de personnes que le nombre pour lesquelles elles avaient été construites.

    Les politiques coloniales des gouvernements canadiens ont voulu éradiquer les cultures et les identités autochtones et les parquer dans des réserves jusqu'à ce qu'ils « s'émancipent » (synonyme pour s'assimilent à la majorité dominante). Par le fait même on a tenté de détruire leur capacité de se gouverner eux-mêmes et de s'occuper de leurs affaires. Aujourd'hui certains les envient parce qu'ils reçoivent des prestations des gouvernements et qu'ils ne paient pas de taxes... Je me demande s'ils aimeraient çà être complètement dépendants d'un gouvernement qui leur est étranger par sa culture et ses politiques coloniales et qui les laisse croupir dans l'insalubrité et la misère.

    Il ne faut pas se leurrer : nous sommes dans un état qui perpétue le colonialisme envers ses populations autochtones et nous ne sommes pas en situation « post-coloniale » comme certains le laissent croire. Bien au contraire. Les Algonquins de Kitcikasik le savent très bien eux qui doivent dépendre d'un gouvernement qui les ignore pour se sortir de leur état tiers-mondiste. Ces gens-là n'ont jamais demandé d'être colonisés et ils n'ont jamais cédé leur territoire à la suite de traités ou d'ententes. Ils se sont toujours gouvernés eux-mêmes avant l'invasion européenne et maintenant qu'ils ont été placés en état de dépendance et qu'ils tentent de s'en sortir, on les ignore pour ce qui semble être des raisons « politiques ». C'est vraiment honteux et si le Canada est un exemple dans le monde, c'est surtout par ses politiques coloniales qui laissent croupir des peuples autochtones dans la dépendance et une misère abjecte. D'ailleurs, l'Afrique du Sud s'était inspiré de la loi canadienne sur les Indiens quand ils ont créé l'apartheid... Bel exemple, n'est-ce pas? Et on veut répandre dans le monde notre savoir-faire???

    La clé pour les Algonquins et tous les autres autochtones pour se sortir de cet état colonial est de restaurer leur propre système de contrôle social, gérer leur vies et être maîtres chez eux (n'est-ce pas là une expression familière aux Québécois qui étaient là au début des années soixante?). Ils doivent se sortir du carcan colonial et se gouverner eux-mêmes. Ils doivent avoir accès aux ressources de leurs territoires pour se développer. C'est pourtant simple mais çà ne fait pas l'affaire des gouvernements, qui veulent garder le contrôle sur ces ressources et sur la population autochtone. On va leur consentir une certaine autonomie gouvernementale après des décennies de négociations difficiles pour qu'ils récoltent des miettes lorsqu'ils sont épuisés et endettés (les négociations coûtent cher...). Mais ils sont très patients et les Nisga'a ont lutté pendant plus de cent ans pour enfin se gouverner eux-mêmes (comme leurs ancêtres l'avaient fait pendant des millénaires) et ils ont finalement atteint leur but récemment. Nous devrions donc nous occuper de nos propres affaires et travailler avec les peupels autochtones de partout au pays pour les soutenir dans leur marche vers l'autodétermination et alors là et seulement là pourrions-nous commencer à partager avec le reste du monde comment nous en sommes arrivés à un tel succès. Ce jour-là est malheureusement encore bien loin.
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  • Jean Desjardins - Abonné
    22 mars 2008 14 h 18
    Le droit de rêver ...
    « En fait, ce qu'on a fait, c'est un projet de société. N'importe qui peut construire un village, mais nous on veut créer de la richesse, se payer des services plutôt que de dépendre du gouvernement. Dans le fond, la communauté s'est donné le droit de rêver.»

    J'ai entendu monsieur Jimmy Papatie à la radio, hier.

    Il y a longtemps que j'avais entendu un homme politique parler avec autant d'aplomb, de réflexion, de profondeur, de mesure et de vision. En fait, la dernière fois, c'était avec René Lévesque. Cet homme aime profondément son peuple. Quelle chance a cette communauté ! Monsieur Papatie est une bouffée d'air frais dans le paysage politique canadien dont devraient s'inspirer nos leaders actuels 'si évolués', tant à Ottawa qu'à Québec !

    Malheureusement, le silence politique auquel madame Porter fait allusion, dans son article, est une vieille tactique qui a fait ses preuves dans l'art de cultiver le statu quo et surtout, de ne pas se mouiller. Déjà, l'argumentation alambiquée qui émerge (« Il n'y a pas de décision de prise par rapport au projet... » ou encore, traduit en français plus limpide : « On ne veut pas créer de précédents... »), témoigne de l'incapacité chronique de cette si bonne Confédération canadienne de faciliter le développement de ses Sociétés distinctes. On se croirait encore à l'ère du colonialisme où la règle du jeu était d'imposer aux territoires découverts (ou conquis) une assimilation servile au dominant soi-disant 'évolué' ou pire, au conquérant.

    Je ne peux qu'applaudir à l'initiative de cette fière communauté de Kitcisakik et lui souhaiter de réussir dans la menée à terme de son projet de Société. Je suis d'avis qu'elle part du bon pied, ayant réussi à conserver sa dignité en refusant de s'emprisonner dans la dépendance débilitante des réserves, jusqu'à maintenant. La communauté se tient debout, de solides leaders pacifiques sont au rendez-vous. ...Les conditions gagnantes sont réunies !

    Espérons que le peuple de Kitcisakik ne suivra pas la trace des Québécois qui se sont refusés par deux fois le droit de rêver ...avec l'aide des fausses promesses du fédéral.

    Monsieur Papatie et gens de Kitcisakik, vous avez toute mon admiration. Veuillez recevoir mes hommages les plus chaleureux et je vous souhaite la meilleure des chances. Vous la méritez pleinement.

    Vous avez fait ma semaine et je l'espère au plus haut point, vous nous serez une source d'inspiration pour les années qui viennent !


    Jean Desjardins
    Laval
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  • Chryst - Abonné
    24 mars 2008 12 h 11
    Les rêves sont le début du changement
    Il y a de l'espoir tant que l'on rêve.
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  • Jean Desjardins - Abonné
    24 mars 2008 21 h 43
    Un Homme rêve...
    Un philosophe a dit un jour : "Un homme est vieux que le jour où les regrets ont pris la place de ses rêves..."

    Ma traduction personnelle: "Un Homme rêve, un homme regrette..."

    Jean Desjardins
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