vendredi 10 février 2012 Dernière mise à jour 22h21
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Le concours «Philosopher» - Pour un contrat cosmopolitique

Néolibéralisme et mondialisation : les citoyens sont-ils en voie de disparition ?

Maria Hotes - Cégep Bois-de-Boulogne, lauréate du premier prix  15 décembre 2007  Actualités en société
Le concours «Philosopher» invite chaque année les élèves du réseau collégial québécois à proposer leur réflexion sur un thème d'actualité. Le texte gagnant a permis à son auteur de remporter le premier prix, soit un séjour en France offert par l'Office franco-québécois pour le jeunesse et le consulat général de France à Québec, ainsi que le prix spécial de 500 $ de Chenelière Éducation. Consultez le site concoursphilosopher.qc.ca pour connaître les détails du prochain concours dont la question sera: «Crise environnementale et changements climatiques: l'humanité manque-t-elle à l'éthique de la responsabilité?». Le Devoir de philo reprendra dans deux semaines.

Nos sociétés occidentales encouragent essentiellement la réussite individuelle qui entraîne la valorisation du bonheur hédoniste. L'individu, se repliant sur lui-même, devient ainsi de plus en plus cynique à l'égard du politique, diminuant par là même la participation citoyenne aux processus décisionnels. Le néolibéralisme, mode de pensée économique dominant, risque d'accentuer ce cynisme en réduisant considérablement les champs d'intervention étatique.

Dans une société néolibérale ouvrant ses frontières économiques à un marché international, qui peut encore être considéré comme un citoyen? Est-il alarmiste de s'inquiéter d'une potentielle disparition du citoyen? Dans la mesure où la mondialisation néolibérale menacerait l'exercice de la citoyenneté, pourrait-on concevoir un modèle qui donnerait aux citoyens un rôle plus important?

Le néolibéralisme surgit de l'échec — réel ou apparent — du libéralisme classique et du libéralisme néoclassique. Définissons sommairement ces deux conceptions du libéralisme avant de nous attarder au néolibéralisme.

Le libéralisme classique, né avec Adam Smith, ne hiérarchise pas la politique du laisser-faire et la concurrence pure et parfaite, car c'est la main invisible qui contrôle l'ordre naturel et spontané du marché, présupposant une offre et une demande qui tendraient vers l'infini, ainsi qu'une infinité de ressources.

D'autre part, les libéraux néoclassiques, en constatant les failles du marché (notamment à la suite du krach boursier de 1929), soutiennent que l'État doit intervenir lors d'une période de récession. C'est surtout l'État qui, en mettant en place des mesures budgétaires ou monétaires, serait en mesure de relancer l'économie.

Les néolibéraux, en revanche, rejettent toute intervention étatique, préférant la politique du laisser-faire, même en présence de monopoles ou d'oligopoles. L'intervention étatique mettrait en danger la pureté des moyens qui assure la liberté des agents économiques d'échanger sans contraintes. La politique du laisser-faire entraînerait une réduction du rôle de l'État qui se limiterait au contrôle de l'ordre, assurant ainsi le bon fonctionnement du marché.

Cette définition établie, demandons-nous ce qu'est la mondialisation néolibérale. Elle se définirait comme étant un processus qui assure l'ouverture des marchés à l'échelle internationale, créant une interdépendance entre les États. De ce fait, la mondialisation néolibérale consisterait donc à universaliser le mode d'existence néolibéral. Entre autres, cela augmenterait remarquablement le nombre de marchés potentiels où les corporations pourraient investir.

La citoyenneté moderne

Le rôle de l'État étant réduit au minimum à l'échelle mondiale, y a-t-il une place pour le citoyen? La citoyenneté, ayant pris différents visages depuis la Grèce antique, semble présentement en transformation, ce qui rend sa définition d'autant plus complexe. Dans nos démocraties représentatives, le citoyen est le détenteur de la souveraineté (c'est-à-dire que c'est à lui que revient le pouvoir de gouverner et d'instituer des lois), mais il doit élire des représentants qui vont prendre des décisions à sa place.

De ce fait, les représentants doivent rendre compte des décisions prises à ceux qui détiennent véritablement le pouvoir. Rousseau, dans son Contrat social, fait valoir l'engagement du citoyen au niveau politique: «Sitôt que quelqu'un dit des affaires de l'État: "Que m'importe?", on doit compter que l'État est perdu.» L'espace public, tant qu'il permet l'existence d'une saine délibération, devient le théâtre de la démocratie. Or dans le cadre de la mondialisation néolibérale, les représentants élus forment un gouvernement dont le rôle est limité. La mondialisation néolibérale, en réduisant le rôle de l'État, semble faire du citoyen un simple sujet qui accepte d'obéir aux lois afin de protéger ses droits. Peut-on réduire la citoyenneté à la simple obéissance aux lois?

Le pouvoir toujours croissant des multinationales, venant des pays du Nord, favorise ainsi la naissance d'une citoyenneté supranationale. Les corporations ont en effet la liberté de s'installer là où elles le désirent afin de minimiser leurs coûts de production. En revanche, les politiques d'immigration restrictives empêchent les individus de s'installer où ils le voudraient afin de chercher un salaire plus digne. Les corporations sont en effet considérées comme des entités morales devant la loi, c'est-à-dire que le droit leur accorde des caractéristiques morales (honneur, préjudice moral, etc.).

Dans ce contexte, c'est bien la citoyenneté des corporations qui est favorisée par la mondialisation néolibérale où la déréglementation recherchée par la corporation est compatible avec la réduction de l'intervention étatique. Cela entraîne une diminution considérable du rôle des autres citoyens, menaçant l'existence même d'une véritable démocratie. En effet, le seul moyen qu'ont les citoyens de contrôler les corporations, c'est par leurs choix de consommation. Est-ce vraiment un espace public suffisant?

Cette réduction du rôle des citoyens à l'échelle internationale témoigne d'une crise démocratique importante. Pourtant, le discours politique dominant semble prôner les idéaux démocratiques. Quelle pratique serait possible afin de concrétiser ces idéaux et de favoriser la participation des citoyens?

Vers des «citoyens du monde»?

L'ordre mondial actuel, inégalitaire sur les plans économique et juridique, force les États du globe à se soumettre aux diktats des plus puissants. Peut-on concevoir un modèle plus démocratique? En 1795, Emmanuel Kant publie son projet Pour la paix perpétuelle en vue de l'élimination de l'état de guerre, «c'est-à-dire où les hostilités, même si elles n'éclatent pas toujours, restent continuellement menaçantes». Ce projet nécessite une constitution cosmopolitique où le citoyen serait citoyen du monde, ce qui lui donnerait le droit de parcourir le monde sans être menacé, en vertu du principe d'hospitalité qui devrait y régner afin de garantir la paix perpétuelle.

Bien que le projet kantien soit louable à bien des égards, on ne peut négliger les limites de son application. De ce projet naîtra en 1919 la Société des Nations, mais sa fragilité et son impuissance mèneront à sa dissolution en 1945. Néanmoins, cela inspirera la création de l'Organisation des Nations unies (ONU). Or, l'ONU est incapable de faire adopter ses résolutions, car elle ne dispose pas d'un droit international (le «droit des hommes» chez Kant) fonctionnel.

L'Union européenne (UE), elle aussi, montre la difficulté de parvenir à un consensus entre plusieurs États. À titre d'exemple, l'impasse de son projet constitutionnel ainsi que les problèmes (réels ou hypothétiques) d'une éventuelle acceptation de la Turquie à l'intérieur de l'UE témoignent de cette difficulté.

Que faire devant ce constat? Considérant qu'il s'agit d'un idéal, d'un modèle vers lequel on devrait tendre même si l'on ne parvient pas à sa perfection pratique, on tentera de concevoir la possibilité théorique d'une confédération d'États où les individus auraient une place où exercer pleinement leur citoyenneté. À l'échelle mondiale, on devrait parvenir à une démocratisation des États voulant participer à cette confédération. Même si la démocratie directe souhaitée par Rousseau dans son Contrat social semble irréalisable, les citoyens devraient participer activement à la prise de décisions. Pour ce faire, ils devraient élire des représentants auprès de cette communauté. Les décisions ayant des répercussions significatives, quant à elles, devraient être acceptées par l'entremise d'un référendum. Afin de s'assurer qu'une grande majorité des États participe à ce projet, on devrait en faire la promotion mais jamais ne pourrait-on l'imposer par la force.

De ce fait, les États y adhéreraient de leur propre gré en constatant qu'il s'agit d'une union profitant à l'ensemble de la population mondiale. L'État-nation existerait encore, essentiellement dans l'objectif de préserver les différences culturelles qui feraient la richesse de cette nouvelle Société des Nations. Néanmoins, dans le cadre juridique, le droit international prévaudrait.

Une voix à tous les États

Les États participant à cette organisation et ayant ainsi accepté de se soumettre à un contrat, doivent impérativement le respecter. Il s'agirait donc de donner la force nécessaire à cette organisation afin de faire respecter le droit cosmopolitique. Par exemple, on pourrait modifier le fonctionnement du Conseil de sécurité des Nations unies dont le pouvoir reste très limité à cause du droit de veto accordé aux membres permanents.

En effet, Habermas affirme qu'«il faudrait remplacer l'unanimité obligatoire entre les membres permanents par des règles majoritaires appropriées». Cela permettrait de donner une voix à tous les États, ce qui empêcherait les plus puissants de s'imposer en prenant des décisions despotiques. La seule armée qui devrait être acceptée serait celle de cette Société des Nations, dans la mesure où l'armée est subordonnée à la volonté générale.

Cependant, cette démocratisation ne pourra pas avoir lieu s'il n'existe pas de débat public permettant aux citoyens de discuter des affaires de la cité. De nos jours, les grands médias de masse, pour la plupart contrôlés par des corporations, sont la principale source d'information d'une bonne partie de la population.

Or, tel que le remarque Noam Chomsky, «les médias commerciaux produisent ce qui est le plus rentable et ce qui satisfait leurs propres intérêts». Cela limite énormément «l'usage public de la raison», pour reprendre la terminologie kantienne, qui devrait être libre afin de permettre des choix éclairés.

Comment permettre l'existence de cette saine délibération? D'abord, il s'agirait d'établir un système éducatif universel permettant à tous d'avoir accès à l'information. On risque de m'objecter que cette éducation établirait un endoctrinement purement idéologique. Le développement d'une pensée critique, aidant à mieux distinguer ce qui convient à tous, semble donc s'imposer, car non seulement elle diminuerait les risques d'endoctrinement mais elle permettrait aux citoyens du monde entier de participer activement à la vie publique.

L'importance accordée à la délibération chez Rousseau, à l'usage de la raison chez Kant ou à la critique des institutions porteuses d'idéologie chez Marx, montre clairement que ces auteurs ont compris que l'éducation — qui ne transmettrait pas l'idéologie de la classe dominante — est la meilleure voie pour donner à l'homme une certaine liberté.

Pour se rapprocher le plus possible de ce modèle, on ne pourrait pas se passer des conditions matérielles d'existence nécessaires à un tel projet. Au niveau mondial, il faudrait donc établir une constitution cosmopolitique assurant un développement social et économique équitable. À cet effet, nous pourrions nous inspirer de Rawls. Celui-ci, par la fiction du voile d'ignorance, construit un modèle permettant de faire abstraction des intérêts individuels. On peut inférer de ce modèle que chaque individu devrait avoir les moyens de vivre dignement, ce qui présuppose un développement économique permettant à tous de se réaliser, entre autres dans le travail et en contribuant à la société.

Quel avenir?

Force est de constater que la mondialisation néolibérale entraîne une diminution considérable du rôle du citoyen. Celui-ci, en élisant des représentants dans des sociétés prétendument démocratiques, pourrait croire qu'il est encore le détenteur de la souveraineté. Or, lorsqu'on s'y attarde plus attentivement, on constate que les États n'ont presque plus de champs réels d'intervention. Le citoyen est ainsi réduit à un simple consommateur qui se croit heureux lorsqu'il possède des biens matériels. Il devient alors cynique à l'égard de la chose publique qui ne lui laisse qu'un pouvoir symbolique dont il doit se contenter. Face à ce constat, on ne peut que suggérer des voies alternatives.

Certes, on ne peut négliger le caractère utopique du modèle présenté ci-haut. Or, si l'on pense, par exemple, à Platon, Rousseau ou Kant, ils ont tous présenté des sociétés idéales. Pourtant, ces philosophes ont, encore aujourd'hui, une très grande influence sur nos institutions. La citoyenneté, menacée par la mondialisation néolibérale, doit être repensée: des pistes de solution doivent être discutées sur la place publique. Citoyens de tous les pays, ayez le courage de vous servir publiquement de votre entendement!

n Walras (1834-1910), Keynes (1883-1946) et Samuelson (1915- ). Friedrich von Hayek (1899-1992) et Milton Friedman (1912-2006). Frédéric Beigbeder, 99 francs, Paris, Éditions Grasset, 2000, p.17. Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, Paris, Éditions Gallimard, 1964, p.251. Cela nous ramène à une conception hobbesienne du citoyen. Pour Hobbes (1588-1679), l'homme, étant naturellement «méchant», doit être assujetti aux lois qu'on lui impose car elles garantissent la protection de ses droits. Emmanuel Kant, Pour la paix perpétuelle, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1985, p.55. Jürgen Habermas, La Paix perpétuelle, le bicentenaire d'une idée kantienne, Paris, Éditions du cerf, 1996, p.79. Noam Chomsky, Propagande, médias et démocratie, Montréal, Écosociété, 2005, p.163.

Collaboration spéciale
***

Rectificatif

Dans le Devoir de philo, publié dans notre édition du samedi 15 et dimanche 16 décembre, on pouvait lire que le prix du concours «Philosopher» consistait en un séjour en France, offert par l’Office franco-québécois pour la jeunesse et le consulat général de France, ainsi qu’un prix spécial de 500 $ de Chenelière Éducation. Or, il s’agit là du prix de l’édition précédente du concours. En effet, pour l’édition 2007, le premier prix consistait en 2000 $, dont 1000 $ offerts par l’UNESCO. L’Office franco-québécois pour la jeunesse et le consulat général de France n’ont pas été partenaires pour cette édition. Nos excuses pour la confusion.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012