L'entrevue - La géopolitique des passions
Le professeur Pierre Hassner invite à ouvrir la théorie des relations internationales à cette composante essentielle de l'âme humaine
Photo: Jean-Frédéric Légaré-Tremblay
Pierre Hassner
«L'État est le plus froid de tous les monstres froids», écrivait Nietzsche. L'adage fut repris en substance par les représentants du réalisme en relations internationales, Kissinger, Aron et Morgenthau, pour qui les affaires du monde sont l'apanage de la raison et des intérêts d'État.
Selon Pierre Hassner, professeur de philosophie politique et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris et professeur invité à l'UQAM, cette approche pourtant répandue néglige le rôle névralgique qu'y jouent les passions les plus fondamentales: l'avidité — la recherche des biens matériels —, mais surtout l'honneur et la peur. Il invite donc à ouvrir la théorie des relations internationales, qu'il juge souvent stérile, à cette composante essentielle de l'âme humaine.
«Au siècle d'Hitler et de Ben Laden, libre aux théoriciens de continuer à discourir comme si les relations internationales étaient le domaine exclusif du diplomate et du stratège calculant avec une rationalité exemplaire leurs intérêts. Mais cette approche n'est d'aucun secours devant la nécessité de comprendre l'enthousiasme fanatique qui anime ces personnages.»
Cette nécessité de comprendre est celle du philosophe mais également celle d'un fils de famille juive roumaine ayant vécu sous les régimes totalitaires nazis et communistes. Une vie personnelle et intellectuelle, explique-t-il dans La violence et la paix: de la bombe atomique au nettoyage ethnique, marquée par deux déceptions: celle d'après 1945 avec l'avancée du communisme vers l'Ouest et celle d'après 1989 avec le retour aux horreurs du nettoyage ethnique en Yougoslavie. Cette dernière déception s'est accompagnée d'un triple sentiment d'impuissance «à arrêter le crime, à secourir les victimes, mais aussi à secouer l'ignorance et l'indifférence d'un Occident satisfait».
L'honneur blessé
Cet «Occident satisfait» est celui qui est parvenu à oblitérer les passions de sa vie politique et de sa compréhension du monde. «Le projet des Modernes était de remplacer les passions par les intérêts, la guerre et la violence par le commerce et l'industrie. Et ce projet a partiellement fonctionné car nos sociétés développées et bourgeoises vivent essentiellement sous le signe de l'économie et des intérêts. Mais puisque l'action exige de la passion et que rien de grand ne peut se réaliser sans elle, l'évacuation de cet élément humain fondamental du libéralisme constitue l'une de ses grandes faiblesses.
Le grand projet libéral qu'est l'Union européenne en est d'ailleurs un bon exemple; sa réalisation souffre de n'être motivée que par la raison et les intérêts, sans passion véritable.»
Les passions n'ont pourtant pas cessé d'exister, insiste-t-il. Elles étaient en latence depuis longtemps dans nos sociétés bourgeoises, mais l'on assiste depuis le 11 septembre 2001 à une véritable revanche des passions.
À l'origine de ce débordement de violence entre terroristes islamistes et Américains, on retrouve d'abord, de part et d'autre, l'honneur blessé, affirme Hassner. Chez les Américains, les attentats ont suscité l'humiliation, la colère et le désir de vengeance; ils ont réveillé un ethos guerrier qui sommeillait dans un «fond culturel précapitaliste», celui de la conquête de l'Ouest et du «Made in Texas». Notre politologue et philosophe rappelle que les critiques et adversaires des États-Unis, de de Gaulle à Ben Laden en passant par Hitler et Hussein, ont souvent sous-estimé le profond sens de l'honneur du peuple américain et cru à tort que son embourgeoisement et son mercantilisme le rendraient inapte au combat.
La guerre en Irak s'expliquerait largement par cette réaction passionnée, croit Hassner. «Il y avait certes des conseillers qui poussaient depuis longtemps dans cette direction, mais le président lui-même était à mille lieues d'envisager cette guerre avant le 11-Septembre! À partir de cette date, le leadership de George W. Bush s'est transformé pour devenir plus intransigeant, plus affirmatif. Son élan passionné était manifeste dans son premier discours après les attentats lorsqu'il dit: "Nous avons trouvé notre mission." Cet élan a joué dans la décision d'aller en Irak. Les intérêts stratégiques et énergétiques des États-Unis étaient certes présents dans cette décision, mais cela ne nie pas le rôle déterminant des passions. Il y a toujours une interaction entre les intérêts, les idées et les passions.»
Ce «fond précapitaliste» est potentiellement dangereux s'il verse dans l'excès, précise-t-il. «La guerre en Irak en est probablement un exemple. Autrement, il est plutôt salutaire. Alors que les démocraties libérales font face à des groupes ou des pays rivaux mus par des passions hostiles, il est bon qu'il existe en réserve des passions tout aussi fortes pour s'en défendre lorsqu'elles se manifestent avec violence.»
De fait, estime Hassner, les terroristes islamistes ont eux aussi trouvé leur motivation dans l'honneur blessé et l'humiliation. Ils tirent ces passions du déclin continu de leur civilisation depuis plusieurs siècles et de la présence des puissances étrangères, surtout des États-Unis, sur leur terre sainte. Cependant, en comparaison avec celui des Américains, le sentiment d'humiliation des islamistes se double d'un fanatisme religieux. «Or il n'y a pas de passion haineuse plus tenace que celle qui est soutenue par une croyance, précise-t-il. Voilà le danger avec Ben Laden et consorts. Le danger est encore plus grand quand on considère les sympathisants de Ben Laden qui, sans être fanatiques, trouvent une satisfaction à voir la puissance dominante prendre des coups. C'est la revanche de l'humilié contre les riches et les puissants.»
Les Américains, tout comme leurs alliés israéliens, négligent d'ailleurs le rôle énorme que joue l'humiliation en politique internationale, soutient-il. «Ils croient pouvoir venir à bout de leurs adversaires avec la dissuasion violente et la promesse de prospérité, alors qu'ils sont prêts à mourir pour leur cause. Un peu comme lors de la guerre du Vietnam, ils négligent l'effet des passions et font preuve d'un utilitarisme qui atteindra difficilement son objectif.»
Le retour des grandes peurs
La peur, autre grande passion fondamentale, effectue également un retour en force dans les sociétés bourgeoises, estime Hassner. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, nos sociétés vivaient sous l'emprise des petites peurs liées à l'hygiène, à l'écologie et à l'alimentation, loin des grandes peurs «moyenâgeuses» de la peste, de la faim et de la guerre. Mais le 11 septembre 2001 a suscité selon lui le retour des grandes peurs: du terrorisme, des étrangers, des armes biologiques et nucléaires.
Le risque réside ici dans ce que Hassner appelle la «barbarisation du bourgeois». Les sociétés bourgeoises peuvent utiliser des méthodes «barbares» pour lutter contre leurs adversaires, ce qui est parfois nécessaire. Mais, mues par la peur et sa passion jumelle, la haine, elles peuvent en venir à se pervertir, à se «barbariser» elles-mêmes; sous le coup de la peur et au nom de la sécurité, des sociétés libérales finissent par adopter les traits de leurs adversaires et à nier leurs propres valeurs. C'est par exemple le traitement extraordinaire accordé par les Américains aux prisonniers de Guantánamo et d'Irak et la suspension de certaines libertés civiles par le Patriot Act. Ce sont aussi les représailles des Israéliens contre la population civile dans les territoires occupés.
Devant ces risques de débordement, il ne s'agit pas de nier ou de refouler les passions, car «il en va des passions comme de la nature: on ne leur commande qu'en leur obéissant ou du moins en les connaissant et en apprenant à les apprivoiser, à les sublimer ou à y puiser force et inspiration, écrit Hassner dans la revue Commentaire. [...] Il n'y a pas d'autre voie que l'alliance rare, fragile et souvent conflictuelle de la modération et de la passion.»
Collaboration spéciale
Selon Pierre Hassner, professeur de philosophie politique et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris et professeur invité à l'UQAM, cette approche pourtant répandue néglige le rôle névralgique qu'y jouent les passions les plus fondamentales: l'avidité — la recherche des biens matériels —, mais surtout l'honneur et la peur. Il invite donc à ouvrir la théorie des relations internationales, qu'il juge souvent stérile, à cette composante essentielle de l'âme humaine.
«Au siècle d'Hitler et de Ben Laden, libre aux théoriciens de continuer à discourir comme si les relations internationales étaient le domaine exclusif du diplomate et du stratège calculant avec une rationalité exemplaire leurs intérêts. Mais cette approche n'est d'aucun secours devant la nécessité de comprendre l'enthousiasme fanatique qui anime ces personnages.»
Cette nécessité de comprendre est celle du philosophe mais également celle d'un fils de famille juive roumaine ayant vécu sous les régimes totalitaires nazis et communistes. Une vie personnelle et intellectuelle, explique-t-il dans La violence et la paix: de la bombe atomique au nettoyage ethnique, marquée par deux déceptions: celle d'après 1945 avec l'avancée du communisme vers l'Ouest et celle d'après 1989 avec le retour aux horreurs du nettoyage ethnique en Yougoslavie. Cette dernière déception s'est accompagnée d'un triple sentiment d'impuissance «à arrêter le crime, à secourir les victimes, mais aussi à secouer l'ignorance et l'indifférence d'un Occident satisfait».
L'honneur blessé
Cet «Occident satisfait» est celui qui est parvenu à oblitérer les passions de sa vie politique et de sa compréhension du monde. «Le projet des Modernes était de remplacer les passions par les intérêts, la guerre et la violence par le commerce et l'industrie. Et ce projet a partiellement fonctionné car nos sociétés développées et bourgeoises vivent essentiellement sous le signe de l'économie et des intérêts. Mais puisque l'action exige de la passion et que rien de grand ne peut se réaliser sans elle, l'évacuation de cet élément humain fondamental du libéralisme constitue l'une de ses grandes faiblesses.
Le grand projet libéral qu'est l'Union européenne en est d'ailleurs un bon exemple; sa réalisation souffre de n'être motivée que par la raison et les intérêts, sans passion véritable.»
Les passions n'ont pourtant pas cessé d'exister, insiste-t-il. Elles étaient en latence depuis longtemps dans nos sociétés bourgeoises, mais l'on assiste depuis le 11 septembre 2001 à une véritable revanche des passions.
À l'origine de ce débordement de violence entre terroristes islamistes et Américains, on retrouve d'abord, de part et d'autre, l'honneur blessé, affirme Hassner. Chez les Américains, les attentats ont suscité l'humiliation, la colère et le désir de vengeance; ils ont réveillé un ethos guerrier qui sommeillait dans un «fond culturel précapitaliste», celui de la conquête de l'Ouest et du «Made in Texas». Notre politologue et philosophe rappelle que les critiques et adversaires des États-Unis, de de Gaulle à Ben Laden en passant par Hitler et Hussein, ont souvent sous-estimé le profond sens de l'honneur du peuple américain et cru à tort que son embourgeoisement et son mercantilisme le rendraient inapte au combat.
La guerre en Irak s'expliquerait largement par cette réaction passionnée, croit Hassner. «Il y avait certes des conseillers qui poussaient depuis longtemps dans cette direction, mais le président lui-même était à mille lieues d'envisager cette guerre avant le 11-Septembre! À partir de cette date, le leadership de George W. Bush s'est transformé pour devenir plus intransigeant, plus affirmatif. Son élan passionné était manifeste dans son premier discours après les attentats lorsqu'il dit: "Nous avons trouvé notre mission." Cet élan a joué dans la décision d'aller en Irak. Les intérêts stratégiques et énergétiques des États-Unis étaient certes présents dans cette décision, mais cela ne nie pas le rôle déterminant des passions. Il y a toujours une interaction entre les intérêts, les idées et les passions.»
Ce «fond précapitaliste» est potentiellement dangereux s'il verse dans l'excès, précise-t-il. «La guerre en Irak en est probablement un exemple. Autrement, il est plutôt salutaire. Alors que les démocraties libérales font face à des groupes ou des pays rivaux mus par des passions hostiles, il est bon qu'il existe en réserve des passions tout aussi fortes pour s'en défendre lorsqu'elles se manifestent avec violence.»
De fait, estime Hassner, les terroristes islamistes ont eux aussi trouvé leur motivation dans l'honneur blessé et l'humiliation. Ils tirent ces passions du déclin continu de leur civilisation depuis plusieurs siècles et de la présence des puissances étrangères, surtout des États-Unis, sur leur terre sainte. Cependant, en comparaison avec celui des Américains, le sentiment d'humiliation des islamistes se double d'un fanatisme religieux. «Or il n'y a pas de passion haineuse plus tenace que celle qui est soutenue par une croyance, précise-t-il. Voilà le danger avec Ben Laden et consorts. Le danger est encore plus grand quand on considère les sympathisants de Ben Laden qui, sans être fanatiques, trouvent une satisfaction à voir la puissance dominante prendre des coups. C'est la revanche de l'humilié contre les riches et les puissants.»
Les Américains, tout comme leurs alliés israéliens, négligent d'ailleurs le rôle énorme que joue l'humiliation en politique internationale, soutient-il. «Ils croient pouvoir venir à bout de leurs adversaires avec la dissuasion violente et la promesse de prospérité, alors qu'ils sont prêts à mourir pour leur cause. Un peu comme lors de la guerre du Vietnam, ils négligent l'effet des passions et font preuve d'un utilitarisme qui atteindra difficilement son objectif.»
Le retour des grandes peurs
La peur, autre grande passion fondamentale, effectue également un retour en force dans les sociétés bourgeoises, estime Hassner. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, nos sociétés vivaient sous l'emprise des petites peurs liées à l'hygiène, à l'écologie et à l'alimentation, loin des grandes peurs «moyenâgeuses» de la peste, de la faim et de la guerre. Mais le 11 septembre 2001 a suscité selon lui le retour des grandes peurs: du terrorisme, des étrangers, des armes biologiques et nucléaires.
Le risque réside ici dans ce que Hassner appelle la «barbarisation du bourgeois». Les sociétés bourgeoises peuvent utiliser des méthodes «barbares» pour lutter contre leurs adversaires, ce qui est parfois nécessaire. Mais, mues par la peur et sa passion jumelle, la haine, elles peuvent en venir à se pervertir, à se «barbariser» elles-mêmes; sous le coup de la peur et au nom de la sécurité, des sociétés libérales finissent par adopter les traits de leurs adversaires et à nier leurs propres valeurs. C'est par exemple le traitement extraordinaire accordé par les Américains aux prisonniers de Guantánamo et d'Irak et la suspension de certaines libertés civiles par le Patriot Act. Ce sont aussi les représailles des Israéliens contre la population civile dans les territoires occupés.
Devant ces risques de débordement, il ne s'agit pas de nier ou de refouler les passions, car «il en va des passions comme de la nature: on ne leur commande qu'en leur obéissant ou du moins en les connaissant et en apprenant à les apprivoiser, à les sublimer ou à y puiser force et inspiration, écrit Hassner dans la revue Commentaire. [...] Il n'y a pas d'autre voie que l'alliance rare, fragile et souvent conflictuelle de la modération et de la passion.»
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