dimanche 27 mai 2012 Dernière mise à jour 16h33
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Le dernier recensement - La particularité canadienne

Nul pays au monde ne produit plus de données linguistiques que nous

Josée Boileau   14 décembre 2002  Actualités en société
jacques nadeau le devoir
Depuis 30 ans, les recensements montrent toujours le même mouvement: l’assimilation des francophones hors Québec, le caractère français à plus de 80 % du Québec et la baisse du nombre d’anglophones ici.
Photo : Jacques Nadeau
jacques nadeau le devoir Depuis 30 ans, les recensements montrent toujours le même mouvement: l’assimilation des francophones hors Québec, le caractère français à plus de 80 % du Québec et la baisse du nombre d’anglophones ici.
«Il y a trois manières, dans un recensement, de traiter des questions linguistiques: il y a les pays qui n'en posent pas, ceux qui en posent une ou deux... et il y a le Canada!»

Et le recensement de 2001 posait pas moins de sept questions sur la langue! ajoute Jean-Guy Prévost, professeur de sciences politiques à l'Université du Québec à Montréal et spécialiste de l'histoire et de la sociologie des statistiques.

Au Canada, où l'on tient des recensements depuis 1851, on s'est longtemps limité à la langue maternelle. Mais à partir de 1971, Statistique Canada ajoutait une question sur la langue d'usage à la maison. Depuis, le concept a sans cesse été raffiné. Au dernier recensement, on comptait même deux nouveautés: les langues «régulièrement» utilisées à la maison, dont les données ont été connues mardi, et la langue au travail, dont on saura tout en février.

Or cette spirale des chiffres, et de toute l'industrie linguistique qui gravite autour, nous est bien particulière, explique M. Prévost. Il vient d'ailleurs de signer un article sur le sujet avec son collègue Jean-Pierre Beaud dans la Revue d'études canadienne. Les deux professeurs comparent la façon dont les recensements traitent de la langue au Canada, en Belgique et en Suisse. Ces trois pays, où se croisent différentes langues officielles, ont adopté des approches statistiques radicalement différentes sur la question.

Le cas suisse

En Suisse, la langue est une affaire territoriale. À chaque canton sa langue et quiconque s'y établit s'y plie. «L'assimilation est rapide et est considérée comme un indice de saine démocratie», précisent MM. Beaud et Prévost. Au recensement, les Suisses indiquent simplement la langue dans laquelle ils pensent — en soi une question unique au monde! — et qu'ils maîtrisent le mieux.

En Belgique, les déchirements linguistiques entre Wallons et Flamands sont au contraire tels que le recensement ne pose plus de question sur le sujet depuis 1960. Les politiques linguistiques belges étaient en fait si liées aux chiffres que les recensements y étaient devenus de véritables référendums, de plus en plus contestés. De boycottages en contestations, le gouvernement finira par ne plus tenir aucun chiffre officiel sur la distribution linguistique des Belges. La bataille a certes repris, mais sous un autre jour: celui du développement économique du territoire wallon par rapport au terrifoire flamand, avec la complexe situation de Bruxelles entre les deux.

Un événement

Le Canada est l'exact envers de cette approche. Nul pays au monde ne produit plus de données linguistiques que nous. Nulle part ailleurs n'existe-t-il des démo-linguistes — de ces démographes spécialisés dans les questions de langue. Et il n'y a qu'ici que le dévoilement des résultats du recensement relève de l'événement politique.

Et même si la langue marque ici aussi le grand clivage de la société, les tensions n'ont jamais atteint les sommets belges en raison «de nos lois linguistiques qui ne précisent pas trop les seuils», explique Jean-Guy Prévost. Avec un concept flou comme «là où le nombre le justifie», inscrit dans la Charte canadienne des droits et libertés, «il y a une marge qui permet aux autorités politiques de s'adapter», ajoute-t-il.

Impossible toutefois de pratiquer la belle indifférence suisse. Car nos régimes linguistiques ont été bâtis en fonction des individus, d'où l'importance d'avoir une bonne connaissance de leur comportement. «Il y a une espèce d'homologie entre l'intérêt de savoir quelle langue parlent les gens et l'importance qu'ont pris les droits individuels, qui incluent les droits linguistiques», indique M. Prévost.

L'approche a une histoire. Elle s'est développée à la faveur de la dynamique politique en place. Car dans les années 60 circulent des propositions pour associer, comme en Suisse, langue et territoire. Mais c'est aussi l'époque de la commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme, celle de la montée du mouvement souverainiste québécois, celle de l'arrivée sur la scène politique de Pierre Elliott Trudeau qui favorise les droits individuels, celle de l'adoption de la Loi sur les langues officielles, qui sera suivie d'une autre sur le multiculturalisme.

En matière de recensement, il est clair que la langue maternelle ne suffit plus à comprendre ce qui se passe. «C'est à partir de 1971 que ça démarre, avec une question sur la langue d'usage», indique M. Prévost. Mais seulement à la maison, et non pas aussi au travail, comme l'avait pourtant recommandé la commission Laurendeau-Dunton.

Place aux spécialistes

Ces nouvelles distinctions appellent des spécialistes, qui appellent des analyses, qui appellent des nouveaux concepts. Il s'ensuivra toute une série de termes inconnus ailleurs mais entrés dans nos moeurs: francophones, anglophones, allophones... Même notre définition de la langue maternelle ne correspond pas à celle préconisée par l'UNESCO, soit la première langue apprise. Au Canada, on y ajoute «et encore comprise». En fait, dit M. Prévost, «tout le langage est chargé, réutilisé dans l'arène politique».

Quant aux chiffres, «produits faciles à recycler politiquement», il y en a tant que chacun trouve matière à nourrir son interprétation. Pourtant, note Jean-Guy Prévost, même en multipliant les données, les recensements depuis 30 ans montrent toujours le même mouvement: l'assimilation des francophones hors Québec, le caractère français à plus de 80 % du Québec et la baisse du nombre d'anglophones ici.

«Les chiffres ne changent rien à la réalité. L'histoire qui sort des recensements, c'est grosso modo toujours la même. Quand il y a des différences, elles sont bien légères, des frémissements.»

Ainsi, il ne comprend guère toute cette attention portée à l'île de Montréal, et au nombre de francophones qu'on y trouve, lorsque les résultats du recensement sont sortis mardi. «L'île de Montréal, c'est un phénomène géographique, pas un concept sociologique. Une île, c'est une terre entourée d'eau. La région métropolitaine de recensement, c'est l'entité sociale. On n'aura pas du tout les mêmes proportions linguistiques si on prend l'un ou l'autre!»

Les recensements ailleurs

En fait, aucun découpage n'est innocent en matière de référendum. Et la situation n'est pas propre, loin de là, au Canada. Le pouvoir de nommer, de catégoriser est au coeur du pouvoir des États modernes, comme le démontrent les sociologues américains David I. Kertzer et Dominique Arel.

Dans un ouvrage publié à la fin de 2001 — Census and Identity: The Politics of Race, Ethnicity, and Language in National Censuses, chez Cambridge University Press —, ils rappellent que les recensements font plus que refléter la réalité mais contribuent aussi à la créer. Surtout quand il s'agit de «diviser des populations dans des catégories identitaires séparées: raciale, ethnique, linguistique ou religieuse». Ou de refuser de le faire!

Peu de pays échappent à ces débats. On a vu ainsi le Pakistan retarder son recensement à cinq reprises, entre 1991 et 1998, craignant les éclosions de violence de la part de groupes qui se disaient sous-évalués.

Le récent recensement mené en Russie en octobre, le premier de l'ère postsoviétique, a nécessité cinq ans de préparatifs et de débats sur l'appartenance ethnique, linguistique, religieuse. Il s'est finalement conclu sur beaucoup de portes closes et d'indifférence des Russes envers cet exercice que plusieurs assimilaient à de la propagande.

Mais certains pays ont résolu ces problèmes: ils ne tiennent plus de recensement. Les sondages, les enquêtes, les cartes d'identité obligatoires répondent à eux seuls aux besoins de renseignements du gouvernement. C'est le cas depuis un certain temps des Pays-Bas, c'est le cas maintenant de la Belgique, qui a tenu son dernier recensement en 2001.

Le Canada, lui, ne semble toutefois pas près de succomber à cette mouvance. Statistique Canada est reconnue comme la meilleure agence du genre au monde, selon la prestigieuse revue britannique The Economist, et nous sommes friands de chiffres — pas seulement les linguistiques. D'ailleurs, ne tenons-nous pas des recensements tous les cinq ans plutôt qu'à chaque décennie, comme c'est la norme ailleurs?
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012