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Le Québec raconté par sa poutine

Charles-Alexandre Théorêt, auteur de Maudite poutine. L’histoire approximative d’un plat populaire.
Charles-Alexandre Théorêt, auteur de Maudite poutine. L’histoire approximative d’un plat populaire.
C'est un comble. Près d'un demi-siècle après son invention, la poutine va finalement révéler cette semaine à la face du monde sa véritable recette. Et les ingrédients qui entrent dans sa composition sont loin d'être ceux que l'on attend: une généreuse portion de honte revenue dans un bain de complexe d'infériorité, quelques bâtonnets épicés de dénigrement, importés du ROC (Rest of Canada) et de la France, trois louches de sauce à l'émotion, le tout recouvert d'un soupçon de plaisir coupable. Brassez le tout et attendez la réaction.

À première vue, l'assemblage est pour le moins indigeste. Et pourtant, pour le politologue Charles-Alexandre Théorêt, il est bel et bien à la base de ce plat populaire, composé dans les faits de frites, de fromage en grains et de sauce brune, qui depuis son apparition dans un restaurant de Warwick dans les années 50 — ou peut-être un resto de Drummondville, qui sait? — fait couler beaucoup d'encre, attise les susceptibilités, fait grimper les snobs dans les rideaux... pour finalement en dire très long sur le Québec d'hier et d'aujourd'hui.

«C'est un symbole et il est très intéressant», lance le jeune homme attablé devant une énorme «poutine élégante» — avec champignons, oignons et saucisse fumée — du greasy spoon Hot Dog Élégant, rue Beaubien à Montréal. «Au-delà de l'anecdote, ce plat populaire raconte toutefois beaucoup de choses sur nous.»

Regarder le Québec à travers sa poutine. Ben quin! L'aventure semble aussi périlleuse qu'improbable. Mais elle devient finalement de plus en plus fascinante en tournant les pages de Maudite Poutine, l'histoire approximative d'un plat populaire (Éditions Héliotrope) que Théorêt, un spécialiste des questions d'identité dans la définition des politiques de défense au Québec de 1960 à 1990 (!), lance cette semaine. Comme un petit pavé dans la marre de la bien-pensance.

«C'est un sujet pop avec lequel j'avais envie de faire réfléchir sans trop se prendre la tête, lance celui qui aujourd'hui travaille dans le monde de l'édition. Personnellement, je suis en paix avec le fait que la poutine est un symbole de la gastronomie du Québec et je trouve assez bête l'attitude de plusieurs qui dénigrent ce plat. J'avoue aussi être choqué par tous ceux qui vivent ici et qui n'ont jamais eu la curiosité d'y goûter.»

Ces comportements sont toutefois faciles à justifier, selon lui. C'est qu'avec une esthétique douteuse — «du brun, du brun et du brun» —, un mariage humide entre des frites croustillantes ramollies par une sauce souvent trop salée et un nom pas très ragoûtant, la célèbre poutine, tout en permettant de nourrir les masses à bas coût et de redonner un nouveau souffle aux fêtards imbibés, a aussi tout pour susciter amour et haine chez ceux qui s'y exposent.

«Les jeunes générations n'ont pas de problème avec elle», estime l'auteur, tout en plongeant sa fourchette dans sa montagne de frites colorées par le vert d'un poivron et en jetant un regard perplexe sur la poutine «de base» de son interlocuteur. «Mais pour les personnes plus âgées, cette invention culinaire est forcément plus gênante. Elle vient chatouiller le vieux complexe d'infériorité des Québécois, qui s'inquiètent constamment de ce que va penser le reste du monde d'eux. Et la poutine, selon eux, pourrait les faire mal paraître.»

Cette susceptibilité, qui s'étend à d'autres emblèmes de la société, semble d'ailleurs avoir été bien cernée par les détracteurs du Québec qui ne rechignent jamais à brandir le trio frites-sauce-fromage «pour caricaturer, parfois même dénigrer carrément la société québécoise», écrit Théorêt tout en relatant dans son bouquin plusieurs attaques ciblées à la poutine, visant principalement le mouvement souverainiste et le caractère distinct de la province.

C'est d'ailleurs dans cette «poutine constitutionnelle», telle que définie par l'auteur, que Brian Fawcett, poète canadien-anglais, a, un jour de 1997, décrit ainsi ce plat typique pour mieux exprimer l'absurdité, selon lui, du Canada: «Frites, cheez-whiz et sauce chimique. Ce plat québécois authentique est le meilleur argument pour jeter le Québec hors du Canada.»

Tout aussi subtil, en 1987, lorsqu'un groupe d'experts internationaux qualifie le haggis, plat traditionnel écossais composé d'une panse de brebis farcie d'orge et d'abats, «de plus grande catastrophe gastronomique du XXe siècle», Aislin, caricaturiste au journal The Gazette, dégaine ses pinceaux et tire: «Il est évident [que ces experts] n'ont jamais goûté à la poutine.»

Le commentaire peut certes irriter. Mais il finit par devenir sympathique à côté de la définition du mot «poutine» inscrite depuis quelques mois dans le très populaire site Internet Urban Dictionary, un lieu très fréquenté par la jeunesse anglophone dans l'air du temps. «Ç'a été une grande surprise pour moi lors de l'écriture de ce livre, dit Charles-Alexandre Théorêt. Je ne pensais pas que ce plat pouvait engendrer des propos aussi haineux.»

Morceaux choisis: «Plat que les sales Pepsis du Québec mangent parce que c'est une race minable. [...] Imaginez des adolescentes québécoises, pauvres, grosses et laides, dans un casse-croûte miteux par une froide nuit d'hiver, qui parlent de sexe avec leur accent dégoûtant en mangeant cette graisse mortelle. Voilà la poutine dans toute sa splendeur», relate l'auteur dans son livre. Sans autre commentaire.

Source de railleries et de dénigrements, venant de l'intérieur comme de l'extérieur, la poutine est également, dans un paradoxe amusant, un objet incontournable pour exacerber «sa québécitude», constate l'auteur. «Quand on veut savoir si un immigrant est bien intégré, on lui demande s'il mange de la poutine, dit-il. Lors des audiences de la commission Bouchard-Taylor, j'ai d'ailleurs entendu un Marocain qui brandissait cet argument comme preuve de son appartenance au Québec d'aujourd'hui.»

Le rapport qu'entretient le Québec avec sa poutine gagnerait d'ailleurs à rester dans ce cadre positif, selon lui. «Il faut qu'on arrête de s'en faire avec la poutine, estime Théorêt. C'est juste de la poutine. C'est un plat populaire comme un autre qu'on peut manger avec plaisir. Un point, c'est tout.» Et il ajoute: «Avoir honte de la poutine, c'est un peu comme si les Italiens avaient honte du spaghetti et les Allemands avaient honte de la choucroute. C'est absurde.»

Absurde, peut-être. Mais, ce faisant, le spécialiste en frites-sauce-fromage semble au passage admettre que la poutine serait finalement «le plat national du Québec». Ce qui est loin de faire l'unanimité. «C'est un plat typique au Québec, résume Jean-Paul Lemasson, du groupe de recherche sur la gastronomie de l'UQAM, joint au téléphone hier, mais il n'a rien d'un plat national parce qu'il provient de la restauration rapide et ne s'ancre pas dans la tradition familiale. Il n'a donc pas la profondeur sociologique d'autres plats»... tout aussi grossiers et bourratifs, mais toujours agréables à consommer, qui pullulent un peu partout sur la planète. Le haggis écossais en fait partie!

Alors? Dans ce contexte, c'est sans doute le rayonnement international de la poutine qui risque de lustrer son image, croit Charles-Alexandre Théorêt. «Ça commence à devenir un objet de fierté, dit-il, parce qu'à New York, la poutine, comme l'expliquait le New York Times ce printemps, est en train de devenir un plat à la mode.» Un plat «adoré mais gênant», titrait d'ailleurs le quotidien.

À travers le monde, le «fin mélange» semble vouloir faire sa marque, sous le nom de «frit'cheese» en France et dans d'autres versions locales au Rocky Mountain Tavern de Séoul, en Corée, dans un pub d'Hanoi, au Vietnam, ou à Ouagadougou, au Burkina Faso, peut-on lire. «Et comme c'est accepté à l'étranger, on se dit que, finalement, ce n'est pas si pire que ça», résume l'auteur.

Mais il y a plus. Cette acceptation de la poutine passe également par son introduction récente dans la haute gastronomie québécoise, croit Jean-Pierre Lemasson. On la retrouve désormais avec foie gras et Migneron, le fromage de Charlevoix, ou avec du fromage de chèvre dans deux restos branchés de Montréal. «C'est une façon d'ennoblir la cuisine populaire, dit-il, en la faisant passer du statut de nourriture triviale à celui de nourriture prestigieuse»... et, ce faisant, en permettant, qui sait, au Québec d'apprivoiser après 50 ans d'existence cette incongruité gastronomique locale (aussi incongrue que la choucroute aux poissons des Norvégiens), pour mieux faire la paix avec elle.
 
 
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  • Gilles Bousquet - Inscrit
    24 octobre 2007 01 h 50
    Notre prochain succès monétaire planétaire
    J'aime mieux notre poutine que le Poutine des Russes. Elle est moins dangereuse pour la santé des habitants de la terre en général et des Tchéthènes en particulier.

    Tant qu'à y être, faudrait bien qu'un de nos industriels inventifs ait la merveilleuse idée de partir des franchises de restauration-rapide et envahir les Américains et, pourquoi pas, le monde entier avec des snack-bars. Il pourrait nommer ça "POUTINE-QUÉBEC" pour leur montrer qu'on n'a pas que le Cirque du soleil, l'Hydro-Québec et Céline à offrir à la terre.
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  • Pierre Samuel - Abonné
    24 octobre 2007 09 h 15
    "La poutine": fausse représentation...
    Où va-t-on chercher ailleurs qu'à "Warwick dans les années '50" comme vous dites, que ce mélange de frites, fromage en grains et sauce brune qu'on appelle "poutine" est LE mets national des Québécois? Je crois plutôt que la "poutine traditionnelle" qui remonte à cette époque était effectivement un dessert appelé "poutine au pain" constitué de pain, lait, oeufs, raisins secs et muscade... Pour un Québécois de souche canadienne-française, d'une région à l'autre: la soupe aux pois, les fèves au lard, le ragoût de pattes de cochon, le pâté chinois peuvent véritablement être reconnus partout au Québec en tant que mets nationaux!
    La gibelotte de Sorel, la tourtière du lac St-Jean, les langues de morue de la Gaspésie et cette "poutine" de Warwick, etc. sont plutôt des "spécialités locales"! Que cette "dernière" ait peu à peu, depuis une vingtaine d'années environ, "envahi" le Québec et l'étranger (depuis plus longtemps sous diverses variantes) n'en fait pas nécessairement LE mets national des Québécois!
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  • Élisabeth Papineau - Abonné
    24 octobre 2007 10 h 05
    pâté chinois versus poutine
    Vous oubliez que les sinologues québécois, et surtout québécoises, ont déjà fait connaître le pâté chinois jusqu'à Beijing. frite alors!
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  • camelot - Inscrit
    24 octobre 2007 11 h 09
    Accident
    Le présumé auteur de cette création culinaire, qui n'a aucun lien avec la gastronomie, affirme que poutine veut dire dégât, en ce sens qu'il trouvait cet assemblage peu appétissant. Plusieurs inventions culinaires sont issues "d'accidents", comme la sauce tartare, la ganache, et même la pâte feuilletée selon un célèbre peintre. C'est une curiosité, plus qu'un plat.Le terme est d'origine Acadienne où "poutine rapée" désigne des boulettes à base de purée de pommes de terre farcies de viande : ce plat n'a jamais franchi les portes du Québec. Paradoxalement, on en trouve chez Becker's à Tokyo...

    Le haggis est farçi d'abats de mouton et d'avoine et non d'orge.
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  • Martel Jean-Pierre - Inscrit
    25 octobre 2007 07 h 04
    Poutine depuis longtemps
    Qu'importe la recette de la Poutine patates + les ingrédients, elle en est pleines de toutes sorte. Elle n'est que fast food, cochonnerie pour la santé, dégeulasse à regarder, mais bonne à manger, même un chien la mange avec bonne humeur. Notre gouvernement, sa politique, sont comme de la poutine sont semblables, un véritable gâchis de fast food dangereux pour la santé.
    Ingrédiens politiques
    Imigrations,Québec et Canada.
    Notre belle langue française,
    Identité usurpé du Québec: le Quebecois sa culture sa religion tous baffouées.
    Des noms connus, Charet, l'imam Jaziri le martyre québecois,
    la commission Bouchard Taylor, Stéphan Dion, nos cardinaux catholiques et leurs hypocrisies leurs conspirations.
    Tout bon Québecois peut ajouter ses ingrédients favoris et pourra dire ou constater que tout est = à la Poutine.N'importe qui pourra dire que c'est: Made in Québec. Made in N'importe où, mais c'est Made in boulchite pareil.
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  • Simon Bolduc - Inscrit
    30 octobre 2007 17 h 16
    Et le bon vieux MIX dans tout ça?
    Email envoyé au départ à l'éditeur:

    Bonjour,

    Je suis Simon Bolduc, un natif de Plessisville dans la région des Bois-Francs. J'ai écouté le reportage d'Anne Michaud à la station de Radio-Canada à Ottawa au sujet du livre "maudite poutine" et j'ai noté une absence importante dans le propos sur la poutine. N'ayant pas lu le livre, peut-être que le livre en parle mais que ça n'a pas été soulevé durant l'entrevue.

    Dans mon coin, la poutine existe d'aussi loin que je me souvienne et j'ai 42 ans. Toutefois, le nom "poutine" n'est apparu que lorsque ce qu'on appelait chez nous un "mix" a commencé à se répandre un peu partout au Québec. Le terme poutine est utilisé à divers endroit de la francophonie et désigne habituellement un mets conçu à partir de "patates". Ainsi, au Nouveau-Brunswick, on retrouve la "poutine à trou" qui est une sorte de pain aux patates.

    La légende veut que le mix ait été inventé à Princeville qui se situe entre Victoriaville et Plessisville. Dans cette petite ville, on retrouvait la fromagerie Princesse. La dite fromagerie n'avait pas de comptoir de vente au détail donc les clients voulant acheter du fromage en grain frais se rendait au casse-croute voisin appelé "la petite vache". Un client y allait très souvent et achetait un frite-sauce et un petit sac de fromage en grain. Assis à sa place, il ouvrait le sac et "mixait" le tout. Le propriétaire de la petite vache pris l'idée et inclus à son menu "le mix". Pendant au moins 15 ans, on trouva le mix à Plessisville, Princeville, Victo et Warwick.

    Il serait triste que votre livre ne fasse pas mention du mix car votre récit manquerait de 10 à 15 ans d'histoire. Si c'est le cas, un rappel s'impose!!!
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