Silence, s'il vous plaît
Qui eût cru qu'un jour le silence serait devenu subversif? Qui eût imaginé qu'un enseignant passerait pour un original en imposant à ses élèves une minute de silence avant son cours avec, comme résultat, une accalmie dans sa classe? Aujourd'hui, le silence fait peur. À tel point que rares sont ceux qui ne possèdent pas la panoplie technologique à s'enfoncer dans les oreilles. On s'étonnera alors qu'à force d'écouter tout le monde et tant de bruit, on ne soit plus en mesure d'être à l'écoute de l'autre et avant tout de soi, chose à ne pas confondre avec le nombrilisme.
À l'époque frénétique qui est nôtre où le temps s'atomise, le silence représente une menace. Garder le silence, aux yeux de plusieurs, devient une sorte de fantaisie à la limite de l'exploit. La radio, la télé, le téléphone portable et le iPod sont autant de prothèses à nos âmes affolées. Car le silence, croit-on, est un espace inquiétant où se tapit l'angoisse.
De plus, la solitude est désormais meublée, un fil à l'oreille gauche, un portable à l'oreille droite. On écoute sa musique pour être coupé des bruits ambiants et on parle au téléphone pour s'exclure de l'entourage. De cette façon, on n'est jamais avec les gens qui nous sont physiquement proches et qu'on transforme par la force des choses en objets.
Je me suis retrouvée cette semaine à la caisse de la SAQ derrière un agité qui gueulait dans son téléphone: «It's bullshit! Don't accept this shitty deal!» tout en tentant d'extraire de sa poche une carte de crédit. Devant lui, une jeune caissière patiente, souriante, plus que polie, subissait le rustre, lequel a réglé la facture sans un regard vers elle, continuant de japper à voix haute devant les clients ahuris. «Je vois ça tous les jours, maintenant», a dit une cliente timide, l'air découragé, dont on est sûr qu'elle n'allait certes pas boire à la santé de pareil énergumène.
Le silence, à vrai dire, est devenu un luxe que s'offrent des êtres privilégiés qui ont saisi la dimension thérapeutique de l'exercice. Le silence est aussi une ascèse que les ordres religieux contemplatifs pratiquent depuis des millénaires. Étonnons-nous qu'il en existe si peu désormais, de ces hommes et de ces femmes pour qui la méditation et le silence sont une façon de témoigner de la préciosité de la vie. Bientôt, les spas, ces monastères païens où se pratique le culte du corps, offriront peut-être des cures de silence afin de désintoxiquer les hyperactifs et autres énervés, victimes du modèle actuel d'agitation perpétuelle.
L'engouement pour les massages relaxants en tout genre démontre bien le malaise qui nous atteint tous. Mais ceux qui sont entichés de massages sont souvent incapables de supporter le silence total. Ce qui explique cette musique supposément zen avec reflux de vagues, pépiements d'oiseaux et autres pollutions gnangnan qui accompagnent la liturgie où les bougies odorantes jusqu'à l'écoeurement se consument jusqu'au tapotage final. «Bon massage», m'a dit un jour un masseur d'une voix mielleuse. «Pourriez-vous enlever l'océan et les oiseaux?», ai-je osé demander. «Les clients adorent ça, et moi, ça m'aide à mieux vous masser», a répondu l'officiant, qui sentait l'encens et le thé vert. Je me suis dit que le silence pouvait parfois tenir lieu de massage et qu'il n'en coûte qu'un peu de courage.
Car il faut être courageux pour s'imposer le silence de nos jours alors que la vertu extrême consiste à communiquer à tout prix. On dit communiquer pour éviter de parler, c'est-à-dire converser, cet art d'échanger selon des règles souples mais exigeantes. À dire tout ce qui nous passe par la tête, on devient incapable de mûrir sa propre pensée. Le silence, en plus d'être une démarche introspective, le lieu privilégié de la méditation, est aussi le terreau dans lequel s'épanouit la pensée. Comment réfléchir sans silence? Voilà bien la véritable question. Chez les nouvelles générations, il semble évident que la concentration fasse bon ménage avec un arrière-plan sonore appelé musical. Les jeunes étudient le iPod dans les oreilles. Ils écoutent de la musique tout en parlant à des interlocuteurs. Certains dorment même avec leur appareil. À croire que le silence est devenu une réalité d'un autre âge.
Faire l'éloge du silence, c'est donc prendre le contre-pied de l'époque. C'est aller à contre-courant de la pollution sonore perçue comme un trait culturel de modernité. C'est s'inscrire dans une démarche où la dimension psychologique peut même se confondre avec la recherche spirituelle, cette nourriture de l'esprit sans laquelle un être humain s'étiole et perd ses repères et son sens.
S'éloigner du silence, c'est sans doute lutter contre l'angoisse actuelle qui caractérise nos vies. Or le silence, s'il contient l'angoisse, peut aussi nous en libérer et à tout le moins atténuer sa douleur. Aucune agitation, aucun bruit ne console. Ils anesthésient, alors que seul le silence ouvre parfois la voie à une forme de sérénité.
denbombardier@videotron.ca
À l'époque frénétique qui est nôtre où le temps s'atomise, le silence représente une menace. Garder le silence, aux yeux de plusieurs, devient une sorte de fantaisie à la limite de l'exploit. La radio, la télé, le téléphone portable et le iPod sont autant de prothèses à nos âmes affolées. Car le silence, croit-on, est un espace inquiétant où se tapit l'angoisse.
De plus, la solitude est désormais meublée, un fil à l'oreille gauche, un portable à l'oreille droite. On écoute sa musique pour être coupé des bruits ambiants et on parle au téléphone pour s'exclure de l'entourage. De cette façon, on n'est jamais avec les gens qui nous sont physiquement proches et qu'on transforme par la force des choses en objets.
Je me suis retrouvée cette semaine à la caisse de la SAQ derrière un agité qui gueulait dans son téléphone: «It's bullshit! Don't accept this shitty deal!» tout en tentant d'extraire de sa poche une carte de crédit. Devant lui, une jeune caissière patiente, souriante, plus que polie, subissait le rustre, lequel a réglé la facture sans un regard vers elle, continuant de japper à voix haute devant les clients ahuris. «Je vois ça tous les jours, maintenant», a dit une cliente timide, l'air découragé, dont on est sûr qu'elle n'allait certes pas boire à la santé de pareil énergumène.
Le silence, à vrai dire, est devenu un luxe que s'offrent des êtres privilégiés qui ont saisi la dimension thérapeutique de l'exercice. Le silence est aussi une ascèse que les ordres religieux contemplatifs pratiquent depuis des millénaires. Étonnons-nous qu'il en existe si peu désormais, de ces hommes et de ces femmes pour qui la méditation et le silence sont une façon de témoigner de la préciosité de la vie. Bientôt, les spas, ces monastères païens où se pratique le culte du corps, offriront peut-être des cures de silence afin de désintoxiquer les hyperactifs et autres énervés, victimes du modèle actuel d'agitation perpétuelle.
L'engouement pour les massages relaxants en tout genre démontre bien le malaise qui nous atteint tous. Mais ceux qui sont entichés de massages sont souvent incapables de supporter le silence total. Ce qui explique cette musique supposément zen avec reflux de vagues, pépiements d'oiseaux et autres pollutions gnangnan qui accompagnent la liturgie où les bougies odorantes jusqu'à l'écoeurement se consument jusqu'au tapotage final. «Bon massage», m'a dit un jour un masseur d'une voix mielleuse. «Pourriez-vous enlever l'océan et les oiseaux?», ai-je osé demander. «Les clients adorent ça, et moi, ça m'aide à mieux vous masser», a répondu l'officiant, qui sentait l'encens et le thé vert. Je me suis dit que le silence pouvait parfois tenir lieu de massage et qu'il n'en coûte qu'un peu de courage.
Car il faut être courageux pour s'imposer le silence de nos jours alors que la vertu extrême consiste à communiquer à tout prix. On dit communiquer pour éviter de parler, c'est-à-dire converser, cet art d'échanger selon des règles souples mais exigeantes. À dire tout ce qui nous passe par la tête, on devient incapable de mûrir sa propre pensée. Le silence, en plus d'être une démarche introspective, le lieu privilégié de la méditation, est aussi le terreau dans lequel s'épanouit la pensée. Comment réfléchir sans silence? Voilà bien la véritable question. Chez les nouvelles générations, il semble évident que la concentration fasse bon ménage avec un arrière-plan sonore appelé musical. Les jeunes étudient le iPod dans les oreilles. Ils écoutent de la musique tout en parlant à des interlocuteurs. Certains dorment même avec leur appareil. À croire que le silence est devenu une réalité d'un autre âge.
Faire l'éloge du silence, c'est donc prendre le contre-pied de l'époque. C'est aller à contre-courant de la pollution sonore perçue comme un trait culturel de modernité. C'est s'inscrire dans une démarche où la dimension psychologique peut même se confondre avec la recherche spirituelle, cette nourriture de l'esprit sans laquelle un être humain s'étiole et perd ses repères et son sens.
S'éloigner du silence, c'est sans doute lutter contre l'angoisse actuelle qui caractérise nos vies. Or le silence, s'il contient l'angoisse, peut aussi nous en libérer et à tout le moins atténuer sa douleur. Aucune agitation, aucun bruit ne console. Ils anesthésient, alors que seul le silence ouvre parfois la voie à une forme de sérénité.
denbombardier@videotron.ca
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