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    Le Québec, champion mondial de l'union libre

    La famille nucléaire éclate au Canada

    L'amour, d'accord, mais pas le mariage. Des données dévoilées hier par Statistique Canada indiquent que les Québécois sont les champions toutes catégories de l'union libre alors que plus du tiers des couples de la province choisissent le concubinage sans engagement. Ce phénomène s'inscrit en douce dans celui, plus large, de l'explosion de la famille nucléaire au Canada.

    L'union libre triomphe donc sans partage au Québec: 34,6 % des couples de la province partagent leur quotidien amoureux de cette façon (le nombre de personnes ayant fait ce choix a bondi de 20 % en cinq ans) alors que la moyenne nationale hors Québec est de 13,4 %.

    Même à l'échelle mondiale, les comparaisons faites par Statistique Canada (SC) montrent une moyenne nettement plus élevée ici, alors que le pays le plus proche, la Suède, compte un ménage sur quatre en union libre. Près du quart des 1,4 million de familles formées de couples en union libre au Canada vivent d'ailleurs dans les régions de Montréal ou de Québec. Effet indirect: la proportion de couples mariés au Québec est plus faible que partout ailleurs au Canada (54 %, contre 68 %).

    C'est là une des statistiques les plus fortes révélées hier dans la publication du troisième volet du recensement 2006, intitulé Portrait de famille. En mars, le premier volet avait montré que la population canadienne grandit par la banlieue et l'apport des immigrants; le deuxième, dévoilé en juillet, indiquait que le pays connaît un véritable boum de personnes âgées.

    Cette fois-ci, c'est la famille qui est décortiquée. Et le portrait qu'on en brosse montre qu'elle est plus que jamais «multiforme», comme l'indique Claude Yelle, analyste-conseil à Statistique Canada.

    L'éclatement de la cellule familiale traditionnelle, entamé dans les années 60 et 70, est aujourd'hui parfaitement consommé. «Alors qu'on n'avait pratiquement qu'un seul modèle à ce moment, relève la démographe Évelyne Lapierre-Adamcyk, de l'Université de Montréal, on observe aujourd'hui une très grande diversification des familles. Les individus passent à travers plusieurs étapes de vie et de formation familiale.»

    Ainsi, pour la première fois de l'histoire, plus de la moitié (51,5 %) des personnes âgées de 15 ans et plus n'étaient pas mariées en mai 2006. Cette catégorie comprend les divorcés, les séparés, les veufs et ceux qui n'ont jamais été mariés. À l'inverse, le nombre de ménages mariés est passé sous le seuil symbolique des 50 % pour s'établir à 48,5 %. Il y a 20 ans, c'était plutôt 60% en faveur des gens mariés.

    Réaction en chaîne

    Ce renversement suscite des changements dans presque toutes les catégories de ménages canadiens. Ceux qui vivent en couple sont encore plus nombreux à le faire mariés (68 %, en baisse de deux points), mais la part des familles qui vivent en union libre (une sur six) ou de façon monoparentale (également une sur six) occupe une place de plus en plus grande.

    «On note une stagnation chez les familles monoparentales, note Claude Yelle. C'est une première de ce côté, même si on est dans un sommet historique. Mais pour l'union libre et le mariage, tout indique que les tendances vont se maintenir.» La croissance du nombre de couples vivant en union libre est pour l'instant cinq fois plus rapide que celle des couples mariés (ce qui signifie que de plus en plus d'enfants sont élevés dans ce cadre). Un recul de 20 ans permet de mesurer l'ampleur du changement: environ 80 % des couples étaient alors mariés alors que 7 % vivaient en union libre.

    Le phénomène ne touche pas que les jeunes. Ces cinq dernières années, une hausse notable a été observée dans le groupe des 40 ans et plus, et le nombre de personnes âgées de 60 à 64 ans qui vivent en union libre a bondi de 77,1 %.

    Différents dans leur forme, les ménages canadiens le sont aussi dans leur taille. On observe ainsi une augmentation de 11,8 % du nombre de ménages ne comptant qu'une seule personne (un sur quatre au Canada, trois sur dix au Québec) et une hausse de 11,2 % du nombre de couples sans enfants.

    Statistique Canada calcule donc que 42,7 % des couples vivent maintenant sans enfant, quelques points devant ceux qui en ont. C'est là aussi une première qui témoigne d'un profond changement depuis deux décennies, alors que 52 % des couples avaient des enfants. Aujourd'hui, non seulement moins de couples ont des enfants, mais ceux qui ont des enfants en ont moins (et ils sont conçus plus tard: en 2006, 9 % des enfants de quatre ans et moins avaient une mère âgée de 40 ans et plus). Il y a au total trois fois plus de ménages d'une seule personne que de ménages comptant cinq personnes et plus.

    De plus en plus de jeunes font d'ailleurs partie de ces ménages en solo: à peine 18 % des 20-24 ans vivaient en couple en 2006 (10 % de moins par rapport à 1986) et 48,5 % des 25-29 ans (contre 62 % il y a 20 ans).

    En ce qui concerne les familles monoparentales, outre une certaine stabilisation des statistiques, SC révèle que les pères sont de plus en plus présents au sein de ce modèle. Entre 2001 et 2006, le nombre de familles monoparentales dont le «chef» était un homme aurait connu une croissance de 14,6 %. Quatre familles sur cinq sont dirigées par la mère.

    Claude Yelle mentionne ici qu'il faut toutefois prendre ces résultats pour ce qu'ils sont: un état de situation d'un soir de 2006. Le recensement ne fait pas la différence entre une garde exclusive ou partagée des enfants (en 2003, 44 % des séparations se réglaient de cette manière): l'enfant est compté au sein du foyer où il se trouvait ce soir-là, et l'adulte responsable a été classé comme «chef».

    Pression sociale

    La tentation québécoise à vivre en union libre trouve plusieurs explications aux yeux des observateurs. «Une chose est sûre, dit M. Yelle, c'est qu'il n'y a plus de pression sociale qui décourage cela.» Il note que le phénomène est «visible partout au Québec, et dans toutes les tranches d'âge». Aussi, les unions libres durent plus longtemps au Québec qu'ailleurs au Canada.

    Pourquoi cette popularité? On évoque les contrecoups de la Révolution tranquille, la distanciation prise d'avec l'Église catholique — alors que l'Église protestante serait considérée comme étant plus souple en matière de mariage —, l'absence de tradition de mariages civils, une conception de l'égalité hommes-femmes qui s'accorde mieux avec l'union libre, la libéralisation des lois sur le divorce...

    Observant l'ampleur du phénomène, la démographe Céline Le Bourdais, qui dirige à l'université McGill la chaire de recherche du Canada en statistiques sociales et en changement familial, souligne qu'il peut y avoir des conséquences fâcheuses à s'engager sans s'engager. En effet, si longue puisse être une union libre au Québec, elle n'aura pas de «valeur légale» au moment d'une rupture ou d'un décès.

    «À moins que les gens n'aient pris des dispositions, ils peuvent se retrouver avec absolument rien au bout de 10 ou 20 ans de vie commune. Si l'un des deux décède ou que l'autre décide de partir avec tous les meubles, il n'y aura pas grand-chose à faire. Le choix est tout à fait valable: il faut seulement bien connaître ce qu'il peut impliquer.»

    Alors, pourquoi pas l'union libre... avec contrat?












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