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    Va-t-on mesurer notre bonheur?

    Il ne faudrait pas confondre satisfaction et bonheur

    24 juillet 2007 |Gabriel Racle - Ottawa | Actualités en société
    De prime abord, la question peut paraître singulière, voire incongrue. Mais, à la suite des déclarations de certains statisticiens, elle n'est peut-être pas si utopique que cela, du moins pour certains aspects. En effet, ceux-ci se préoccupent de plus en plus d'une notion jusqu'alors négligée, celle apparemment étrange du «bonheur national brut» ou BNB, en référence au produit intérieur brut ou PIB dont, dès les années soixante, Robert Kennedy avait dit qu'il «mesure à peu près tout sauf ce qui rend la vie digne d'être vécue».

    La question a pris une nouvelle actualité avec la réunion à Istanbul, du 27 au 30 juin dernier, d'une conférence réunissant quelque 1000 statisticiens et économistes autour du thème «Comment mesurer le progrès et le favoriser» (voir, dans Le Devoir du 4 juillet, l'article «Trouver la mesure du bien-être»).

    «Le produit intérieur brut ne fait pas le bonheur», de déclarer le chef statisticien de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui a organisé ce forum avec la Commission européenne, la Banque mondiale, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et la Conférence islamique. Et le secrétaire général de l'OCDE, Angel Gurria, de déclarer lors de l'ouverture: «Si nous sommes d'accord que le progrès recouvre de nombreux éléments, nous devons aussi reconnaître que sa mesure ne peut se réduire au PIB par tête.»

    Voilà donc que le PIB, cet instrument universel qui sert au calcul de l'activité économique d'un pays depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ne répond plus aux besoins des économies modernes. Comme l'a expliqué Anat Itay, professeur à l'Université de Jérusalem: «Il ne prend pas en compte ce qui est produit en dehors du marché, il n'est pas conçu pour mesurer le bien-être et il fait fi des dégâts faits à l'environnement.» Un nouveau terme apparaît donc, mais en fait il a commencé à prendre place dans les années 70, celui de «bien-être» ou de «qualité de vie». Et le Prix Nobel d'économie 2002, Robert Kahneman, a le premier proposé l'idée d'une évaluation «du bien-être national». Une floraison de nouveaux indicateurs sont alors apparus pour mesurer la santé, l'éducation et le développement humain. Ils sont très utilisés par des organisations internationales comme le PNUD et la Banque mondiale, pour rendre compte des progrès des pays en développement.

    Pour le directeur du PNUD, «le PIB ne peut plus être l'alpha et l'oméga des politiques publiques; parallèlement au PIB, nous accordons donc une place essentielle aux indicateurs de santé et d'éducation». La Banque mondiale fait de même en privilégiant les indicateurs de développement du millénaire, qui visent à réduire la pauvreté, l'analphabétisme et la mortalité infantile d'ici 2015. Mais, pour certains, cette diversification des mesures, visant à combler les lacunes du PIB, est encore insuffisante. «La pierre angulaire du progrès, c'est le bonheur. À la fin du XVIIIe siècle, on ne parlait que de cela. Ce n'est que tout récemment qu'on recommence à y réfléchir. Nous devons être capables de mesurer réellement l'effet des politiques gouvernementales sur la vie des gens.» C'est un influent professeur de la London School of Economics qui tient de tels propos, et, dans la foulée, s'est développée une «économie du bonheur», dont un des représentants les plus célèbres est le professeur Ruut Veenhoven, de Rotterdam, aux Pays-Bas, qui dirige le Journal of Happiness Studies et qui a mis au point l'indice du BNB ou «bonheur national brut», qu'il a calculé pour 95 pays.

    The New Economics Foundation, une organisation britannique indépendante, a lancé de son côté «The Happy Planet Index», un indice novateur qui mesure l'efficacité avec laquelle les pays assurent à leurs citoyens une vie longue et heureuse. D'après cette mesure, le Vanuatu, un petit pays du Pacifique, arrive au premier rang, alors que le Canada occupe le 111e rang, la France, le 120e, et les États-Unis, le 150e. Mais, d'après la carte du bonheur établie par des chercheurs de l'Université de Leicester en Angleterre, le Danemark vient en tête de liste devant la Suisse, le Canada se trouve à la 10e place, les États-Unis, à la 23e, le Vanuatu, à la 24e, et la France, à la 62e. Ces divergences entre les classements indiquent que des mesures différentes ont servi de base à l'établissement des listes ou des cartes.

    Qu'est-ce que le bonheur?

    Car, finalement, la question est de savoir ce que l'on mesure ou veut mesurer. Pour Adrian White, de l'Université de Leicester, auteur de l'indice de la satisfaction de vie, cette satisfaction équivaut au bonheur. En va-t-il bien ainsi? Dès 1972, le roi du Bhoutan, un petit royaume de l'Himalaya, a fait de la croissance du «bonheur national brut» sa priorité, avant la croissance du PIB. Avec 1321 $ par tête et par an, ce pays de classe à la 6e place sur l'échelle de Leicester. Mais, à Istanbul, lorsque le ministre de l'Intérieur et des Affaires culturelles du Bhoutan a expliqué la façon dont était calculé le «bonheur national brut» du pays, il a énoncé neuf critères, dont la stabilité macroéconomique, l'éducation, l'emploi, etc., comme dans les autres pays.

    En fait, explique Enrico Giovannini, statisticien en chef de l'OCDE: «Il n'est pas possible d'inventer un indicateur synthétique, une sorte de PIB "bonheur". On ne peut pas agréger l'économie, l'environnement et la psychologie. En revanche, on peut mettre au point des indicateurs complémentaires qui, à côté des indicateurs économiques, mesurent les droits de l'homme ou la qualité de la gouvernance.» Il s'agit donc plutôt de mieux mesurer la qualité de vie, le progrès apporté par les politiques gouvernementales et la satisfaction qui en résulte, ou, de manière plus restrictive et inverse, «non la façon dont les gens jugent les politiques gouvernementales, mais les effets que celles-ci ont vraiment sur eux» (Richard Layard, London School of Economics). Dans l'un et l'autre cas, mesure-t-on le bonheur?

    Pour le savoir, il faudrait répondre à une question-clé: qu'est-ce que le bonheur? Des philosophes se sont évidemment posé la question. Pour Aristote, le bonheur consiste, entre autres, à «se conformer à la raison». Pour Sénèque, il s'agit de savoir se contenter de ce que l'on a. Pour Bernard de Fontenelle, le «bonheur, c'est d'être bien avec soi» (Traité du bonheur). Ce qui nous laisse entrevoir l'aspect psychologique personnel du bonheur. «Le bonheur est le sous-produit de vos sentiments positifs, quels qu'ils soient. La joie, le rire, le plaisir, l'enthousiasme, l'excitation, la passion, sont quelques-uns des sentiments qui produisent du bonheur», de résumer Richard Thibodeau, dans Bonheur, amour et santé. On pourrait citer plusieurs psychologues (Reich, Young, Maslow) qui expliquent que le bonheur est un sentiment personnel et subjectif. Et cette citation psycho-philosophique anonyme semble faire le point sur cette question: «Le bonheur est un état de joie intérieure différente de la simple satisfaction des besoins. En définitive, le bonheur est un état d'esprit qu'il ne faut pas confondre avec la satisfaction des besoins. De nos jours, les gens croient trouver le bonheur à l'extérieur d'eux-mêmes; ils feraient mieux le chercher à l'intérieur.»

    Selon cette ligne de pensée, il ne faudrait donc pas confondre satisfaction et bonheur. Le bien-être, qui consiste à être bien, peut être assuré dans une société par tout un ensemble de facteurs externes à une personne: un environnement sain, une éducation accessible et solide, des emplois disponibles, des services de santé adéquats, un cadre social ouvert, tolérant et non discriminatoire, la stabilité politique, la croissance économique, une véritable démocratie, la liberté d'expression, de religion, etc. La liste peut être longue et l'on conçoit qu'il soit possible de raffiner des indicateurs qui donnent une idée plus précise du bien-être que la société apporte aux citoyens qui s'y trouvent. Avec de tels indicateurs, l'action politique des gouvernements peut s'organiser en vue d'assurer un mieux-être à ses citoyens. Il peut en découler la satisfaction et le bien-être des citoyens de ce pays, mesurés par des enquêtes ou par les effets que les mesures prises apportent à leur environnement.

    Mais il n'en résulte pas forcément le bonheur des citoyens. Car, si le bien-être est une notion collective, sociale, le bonheur reste une notion individuelle et relève de la personne concernée. Le bonheur d'une personne résulte de ses actions, de ses attitudes, et non d'éléments extérieurs. «Il ne dépend pas des conditions externes, mais plutôt de la façon dont elles sont interprétées», comme le fait remarquer Mihaly Csikszentmihalyi dans Vivre. La psychologie du bonheur (Robert Laffont). «Un événement favorable ne rend pas nécessairement heureux et un événement défavorable ne rend pas nécessairement malheureux. C'est la façon d'interpréter ces événements qui compte.»

    On sait aussi que le bonheur résulte, pour nombre de personnes ou de groupes, de leur orientation vers des données subtiles, immatérielles, comme la religion, soit pour compenser un déficit matériel, soit par insatisfaction de possessions matérielles. On n'a pas encore analysé la contribution du mysticisme ou plus simplement d'une religion au bonheur et l'on voit mal quels indicateurs pourraient être utilisés dans ce but.

    Les économistes savent désormais apprécier les conséquences des politiques menées par les gouvernants. Le nouvel indice canadien, qui va inclure sept domaines (niveau de vie, emploi du temps, santé, environnement, éducation, vie communautaire, engagement civique), aidera, faut-il espérer, les gouvernements à améliorer le bien-être de la population canadienne. Mais, on s'en doute, les statisticiens ne sauraient mesurer ce sentiment personnel qu'est notre bonheur.












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