La fin des tabous?
L'époque est aux grands dérangements, pour reprendre cet euphémisme historique que nous connaissons tous. Les possibilités qu'offrent les avancées de la science, où la fiction est sans cesse repoussée par la réalité, produisent des secousses sismiques d'ordre moral. Et pour ajouter à ces chocs dont personne n'est à l'abri, même si plusieurs les vivent dans l'inconscience des effets qu'ils ont sur eux, il faut constater la volonté des médias de présenter les phénomènes comme allant de soi. Cela se dit, en langage simplifié, dans une phrase: «On n'arrête pas le progrès.»
Dans l'émotion provoquée par le terrifiant massacre de Virginia Tech, l'annonce de la décision d'une mère de congeler ses ovules pour les offrir à sa fille, aujourd'hui âgée de sept ans et condamnée à la stérilité à cause d'une maladie, a provoqué peu de commentaires compte tenu de l'énormité des bouleversements que cette décision peut impliquer. Précisons que cette mère, avocate de profession — et cela n'est peut-être pas insignifiant —, a reçu le feu vert du comité d'éthique du Centre hospitalier de McGill. Si le sort en est jeté, faut-il pour autant en prendre acte sans réagir?
Certains croient que les grands tabous créés par l'homme depuis la nuit des temps sont inévitablement appelés à être remis en question. Certains de ces tabous ont perduré jusqu'à nos jours. Celui de l'inceste, par exemple, dont on sait qu'il existe d'abord pour protéger la qualité de la survie de l'espèce humaine. Ce tabou de l'inceste est universel et sa transgression fait l'objet de sanctions sociales et morales tout en étant source de malédiction pour les transgresseurs. Or, s'il n'est pas question d'inceste ici, n'y a-t-il pas, dans la décision d'une mère de congeler ses ovules au bénéfice de sa fille, une forme de transgression?
En clair, l'ovule de la mère se trouverait fécondé par les spermatozoïdes du conjoint de sa fille, laquelle deviendrait le réceptacle de l'enfant de sa mère. Elle porterait dans son sein son frère ou sa soeur, dont le père serait son propre mari.
Nous sommes donc devant l'instrumentalisation du corps d'une personne et l'envahissement, en quelque sorte, de la mère elle-même dans le corps de sa fille. Il y a là une proximité difficile à nommer mais qui suscite néanmoins un profond malaise. En plus de faire éclater la filiation telle qu'elle a existé à ce jour, elle nous plonge aussi dans une confusion symbolique parce qu'elle déconstruit la relation mère-fille. Une mère peut-elle se perpétuer autrement que symboliquement à travers sa fille? Le geste de cette mère, apparemment empreint de générosité, ne peut-il pas être interprété comme un puissant désir d'intrusion de sa fille?
La décision du comité d'éthique de permettre la congélation des ovules maternels doit être discutée et critiquée, car nous sommes ici dans un monde nouveau, moins progressiste qu'inquiétant. Les ventres maternels en location par des couples argentés et infertiles qui sévissent par ailleurs depuis quelques années ont reçu leur certificat de banalisation en vertu d'une légèreté morale qui semble aller de pair avec l'époque.
Rappelons que contrairement à ce que certaines pratiques de l'ingénierie humaine laissent entendre, le droit d'avoir un enfant n'est pas un droit fondamental et ne peut pas s'exercer sans limites éthiques. L'insémination artificielle, qui représente un bienfait pour les couples à la fertilité problématique, ne peut pas faire l'économie d'un questionnement moral. Les mères porteuses contre argent sonnant, la fille qui reçoit en héritage dans son utérus la cellule originelle que constitue l'ovule de sa mère, que certains voudraient confondre avec une greffe de rein ou de moelle, toutes ces prétendues avancées d'un avenir sans limites nous renvoient inévitablement aux philosophes anciens, dont la définition de la nature humaine alimente toujours et n'a de cesse d'éclairer la pensée moderne.
Enfin, et pour illustrer davantage cette volonté de certains d'en finir avec les tabous, citons l'aveu du vieux Keith Richards, des Rolling Stones, aveu qui en a fait sourire plusieurs mais qui devrait aussi nous effarer. M. Richards a confié avoir mélangé les cendres de son père avec de la cocaïne pour ensuite les aspirer par le nez. Adieu à la sacralisation des cadavres et des restes humains; bienvenue au cannibalisme renouvelé. Indépendamment de la personnalité déjantée de la star rock, du besoin infantile de provoquer non plus le bourgeois mais sa version actuelle, le «coincé», il faut y voir l'affaissement d'un tabou.
La mode de la crémation a pour effet de briser la distance entre les morts et les vivants. Les morts ne sont alors plus au cimetière mais de plus en plus dans les maisons sur les cheminées du salon, dans l'intimité des vivants, avec comme conséquence de les rendre moins sacrés, donc moins interdits. Mais que devient l'être humain sans le sens du sacré? C'est bien la question qu'on doit se poser.
denbombardier@videotron.ca
Dans l'émotion provoquée par le terrifiant massacre de Virginia Tech, l'annonce de la décision d'une mère de congeler ses ovules pour les offrir à sa fille, aujourd'hui âgée de sept ans et condamnée à la stérilité à cause d'une maladie, a provoqué peu de commentaires compte tenu de l'énormité des bouleversements que cette décision peut impliquer. Précisons que cette mère, avocate de profession — et cela n'est peut-être pas insignifiant —, a reçu le feu vert du comité d'éthique du Centre hospitalier de McGill. Si le sort en est jeté, faut-il pour autant en prendre acte sans réagir?
Certains croient que les grands tabous créés par l'homme depuis la nuit des temps sont inévitablement appelés à être remis en question. Certains de ces tabous ont perduré jusqu'à nos jours. Celui de l'inceste, par exemple, dont on sait qu'il existe d'abord pour protéger la qualité de la survie de l'espèce humaine. Ce tabou de l'inceste est universel et sa transgression fait l'objet de sanctions sociales et morales tout en étant source de malédiction pour les transgresseurs. Or, s'il n'est pas question d'inceste ici, n'y a-t-il pas, dans la décision d'une mère de congeler ses ovules au bénéfice de sa fille, une forme de transgression?
En clair, l'ovule de la mère se trouverait fécondé par les spermatozoïdes du conjoint de sa fille, laquelle deviendrait le réceptacle de l'enfant de sa mère. Elle porterait dans son sein son frère ou sa soeur, dont le père serait son propre mari.
Nous sommes donc devant l'instrumentalisation du corps d'une personne et l'envahissement, en quelque sorte, de la mère elle-même dans le corps de sa fille. Il y a là une proximité difficile à nommer mais qui suscite néanmoins un profond malaise. En plus de faire éclater la filiation telle qu'elle a existé à ce jour, elle nous plonge aussi dans une confusion symbolique parce qu'elle déconstruit la relation mère-fille. Une mère peut-elle se perpétuer autrement que symboliquement à travers sa fille? Le geste de cette mère, apparemment empreint de générosité, ne peut-il pas être interprété comme un puissant désir d'intrusion de sa fille?
La décision du comité d'éthique de permettre la congélation des ovules maternels doit être discutée et critiquée, car nous sommes ici dans un monde nouveau, moins progressiste qu'inquiétant. Les ventres maternels en location par des couples argentés et infertiles qui sévissent par ailleurs depuis quelques années ont reçu leur certificat de banalisation en vertu d'une légèreté morale qui semble aller de pair avec l'époque.
Rappelons que contrairement à ce que certaines pratiques de l'ingénierie humaine laissent entendre, le droit d'avoir un enfant n'est pas un droit fondamental et ne peut pas s'exercer sans limites éthiques. L'insémination artificielle, qui représente un bienfait pour les couples à la fertilité problématique, ne peut pas faire l'économie d'un questionnement moral. Les mères porteuses contre argent sonnant, la fille qui reçoit en héritage dans son utérus la cellule originelle que constitue l'ovule de sa mère, que certains voudraient confondre avec une greffe de rein ou de moelle, toutes ces prétendues avancées d'un avenir sans limites nous renvoient inévitablement aux philosophes anciens, dont la définition de la nature humaine alimente toujours et n'a de cesse d'éclairer la pensée moderne.
Enfin, et pour illustrer davantage cette volonté de certains d'en finir avec les tabous, citons l'aveu du vieux Keith Richards, des Rolling Stones, aveu qui en a fait sourire plusieurs mais qui devrait aussi nous effarer. M. Richards a confié avoir mélangé les cendres de son père avec de la cocaïne pour ensuite les aspirer par le nez. Adieu à la sacralisation des cadavres et des restes humains; bienvenue au cannibalisme renouvelé. Indépendamment de la personnalité déjantée de la star rock, du besoin infantile de provoquer non plus le bourgeois mais sa version actuelle, le «coincé», il faut y voir l'affaissement d'un tabou.
La mode de la crémation a pour effet de briser la distance entre les morts et les vivants. Les morts ne sont alors plus au cimetière mais de plus en plus dans les maisons sur les cheminées du salon, dans l'intimité des vivants, avec comme conséquence de les rendre moins sacrés, donc moins interdits. Mais que devient l'être humain sans le sens du sacré? C'est bien la question qu'on doit se poser.
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