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Fallait-il fermer Sangatte?

Les derniers réfugiés qui s'étaient barricadés dans l'église Saint-Pierre-Saint-Paul de Calais ont finalement été expulsés hier. Les policiers français ont procédé à leur transfert au petit matin, loin des caméras de télévision. Moins d'une centaine d'étrangers, des Kurdes irakiens et des Afghans pour la plupart, avaient trouvé refuge dans cette église de la côte normande depuis la décision de fermer le camp de Sangatte d'ici le printemps et donc de ne plus y admettre de nouveaux pensionnaires.

Depuis septembre 1999, 60 000 étrangers de 120 nationalités sont passés par le camp de Sangatte, devenu célèbre dans le monde entier. Mis sur pied par la Croix-Rouge dans un ancien hangar d'une petite municipalité du Pas-de-Calais, ce camp «temporaire» aura donc duré trois ans. Et il grossirait encore si le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, n'avait pas décidé d'obéir aux demandes répétées des responsables britanniques, qui ont toujours vu dans Sangatte un service offert gracieusement aux passeurs qui cherchent illégalement à faire entrer des étrangers sur le territoire britannique.

En voyant les policiers casqués faire monter les démunis dans des autobus en direction des centres d'accueil (où ils pourront déposer une demande d'asile), on aura spontanément tendance à dénoncer une justice qui s'en prend aux plus démunis.

Malheureusement, rien n'est aussi simple dans cette histoire.

***

Qu'est-ce qu'un réfugié? C'est un étranger qui fuit son pays à cause de la misère ou des persécutions. Les «réfugiés» de Sangatte ne correspondent pas du tout à ce portrait. Rien à voir avec les Palestiniens, par exemple, que j'ai récemment rencontrés dans les camps du Liban.

Les locataires de Sangatte n'ont été expulsés de nulle part. Ils cherchent simplement à améliorer leur sort. Voilà pourquoi, ayant atteint la France — qui accepte 10 000 réfugiés chaque année (sur 80 000 demandes) —, ils refusent obstinément d'y déposer une demande d'asile et s'obstinent à vouloir atteindre la Grande-Bretagne, où ils caressent le rêve, souvent vain, de passer entre les mailles du filet.

Une étude montre que la plupart des clandestins de Sangatte ont un diplôme d'études secondaires ou universitaires. On y trouve même des ingénieurs en pétrochimie. Ce n'est pas la misère ou le chômage qui les a fait partir, avouent-ils, mais le manque de perspectives qui s'offre aux jeunes dans leur pays.

La plupart viennent de la classe moyenne et sont partis avec l'accord de leurs proches. Le départ est souvent le résultat d'une décision des familles, qui choisissent le plus jeune, le plus instruit et celui qui parle le mieux l'anglais. Bref, celui qui aura le plus de chances de réussir et d'aider un jour ceux qui sont restés au pays.

Certains candidats au départ ont même signé des contrats en bonne et due forme, et devant témoins, avec des passeurs qui ont pignon sur rue. Les 10 000 ou 15 000 $ nécessaires ont été réunis en vendant un lopin de terre ou un troupeau. À moins qu'ils viennent d'un oncle qui est déjà au Canada ou en Suède.

La Grande-Bretagne est le lieu favori de destination des Afghans et des Irakiens, qui ont longtemps entretenu des liens avec l'empire britannique. L'anglais est la langue seconde qu'ils parlent le plus facilement. Sans compter que la Grande-Bretagne a un des taux de chômage les plus bas en Europe et une politique d'accueil plus généreuse que celle de la France. Le durcissement de la loi sur l'immigration que vient de décider Westminster ne devrait pas changer fondamentalement les choses.

Contrairement à la France, la Grande-Bretagne accueille de plus chaque année des milliers d'immigrants qui viennent y travailler. Tant que cette image de pays accueillant continuera à faire rêver les Afghans et les Irakiens, les côtes de la Normandie verront affluer des étrangers.

***

À l'exception de quelques rares organisations humanitaires et d'extrême gauche, personne n'a remis en question la décision de fermer Sangatte. Pas même la Croix-Rouge, qui administre le camp et dénonce la manipulation politique de certains étrangers.

Il faut savoir qu'aucun clandestin de Sangatte ne sera mis à la rue. Chacun pourra déposer une demande d'asile ou choisir de rentrer chez lui avec une prime.

De l'avis de tous les élus, même socialistes, il était devenu impossible de continuer à faire porter le poids de milliers de clandestins à un petit village de 700 habitants. Si on n'y avait pas mis un terme, le camp aurait encore pu accueillir plusieurs milliers d'étrangers venus de toute l'Europe. En fermant Sangatte, la France veut aussi faire savoir aux filières qui transportent les clandestins que la région n'est plus un lieu de passage vers l'Angleterre.

Ces trois ans de tergiversations auront surtout mis en lumière l'ambivalence qu'entretient la France à propos de tout ce qui concerne le sujet sensible de l'immigration. Alors que l'Allemagne vient de se donner une loi sur la question et que la Grande-Bretagne vient de réexaminer la sienne, en France, la droite comme la gauche continuent de faire semblant que la question n'existe pas.

Évidemment, les clandestins continueront à arriver sur les côtes normandes pendant quelques mois encore. La fermeture de Sangatte ne réglera pas un problème qui touche tous les pays développés sans exception. Elle a au moins le mérite de rappeler que les bons sentiments ne peuvent pas tenir lieu de politique.

crioux@ledevoir.com

Christian Rioux est correspondant du Devoir à Paris.
 
 
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