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    Les gangs de rue, un échec pour les Haïtiens

    «La délinquance, ils l'ont apprise ici, au Québec, pas en Haïti»

    15 mars 2007 |Jean Numa Goudou | Actualités en société
    Photo: Jacques Nadeau
    D'une lutte pour le contrôle des territoires en passant par la prostitution comme activité favorite, les gangs de rue évoluent à Montréal. Depuis plusieurs années, le trafic de cocaïne attire les Crips, au chandail bleu ciel, et les BO Gars, aux couleurs rouge sang. La guerre des bandes a déjà fait cinq morts en 2007 et la population carcérale augmente. Le dernier procès contre Bernard Mathieu (Ti-Pon) vient remuer une plaie chez la communauté haïtienne.

    En 1974, la prison de Bordeaux à Montréal n'avait qu'un seul Noir. «Et c'était un anglophone», se souvient, l'air plutôt fier, un agent carcéral réuni avec un chauffeur de taxi, un criminologue et quelques autres Haïtiens venus tuer le temps dans un barber shop du quartier Saint-Michel, à Montréal.

    Tous ne sont pas là pour se faire raser les cheveux. Ils discutent de politique haïtienne plus qu'autre chose, même si certains n'ont pas mis les pieds au pays depuis des lustres. Au Québec, ils font partie de la première génération arrivée dans les années 70 et 80. En veston cravate, crâne rasé, barbe et moustache bien taillées, ils représentent, à Montréal, l'expression d'une culture haïtienne qui n'est pas celle des dreadlocks et des rastamans, qui ne sont nuls autres que leurs fils et leurs filles.

    Poussé par la nécessité d'agir, Pierre-Richard (prénom fictif de l'agent carcéral) travaille, en dehors de ses attributions, à remonter le moral et à faire la morale à ces jeunes Haïtiens qui se retrouvent en prison. Mais peine perdue. À l'intérieur du centre correctionnel, il se fait trop souvent apostropher par les jeunots, qui l'appellent «Le Père». En créole, ce terme péjoratif traduit l'idée d'une personne âgée, vieux jeu et hors jeu.

    Le geôlier estime que ni les organismes communautaires ni le système pénal canadien ne sauront tirer ces jeunes du trafic, du gangstérisme et du proxénétisme. «Souvent, à leur sortie de prison, ils ont entre 50 000 et 100 000 $ au moins qui les attendent pour relancer le business», note-t-il. Dans sa petite voiture usée par le temps et la neige, il dit croiser souvent les Hummer et les regards narquois de quelques-uns d'entre eux dans les rues de Montréal après leur sortie de prison. Il se fait alors demander, d'un signe de tête hautain: «M. l'agent, comment ça va?»

    «Notre génération n'a pas connu le gangstérisme ni la prison non plus», souligne Étienne Cétoute, chauffeur de taxi, son index pointé vers le haut et les sourcils froncés. Lui également ne cache pas ses craintes envers ces jeunes aux allures pas ordinaires qui affichent leurs couleurs. «À certaines heures de la nuit, si jamais j'en embarque deux, mon coeur palpite automatiquement et je tremblote de peur au volant», dit-il. Au barber shop de Saint-Michel, ce soir-là, les Haïtiens font la part des responsabilités entre leur communauté et le Québec, la société d'accueil. «Ici, on ne peut pas les frapper ni les réprimander sévèrement car, très jeunes, à la garderie, ils apprennent à composer le 911», déplore Jean-Pierre, un coiffeur élevé, lui, d'une main de fer en Haïti. Mais la délinquance, ils l'ont apprise ici, au Québec, souligne pour sa part l'agent Pierre-Richard, qui brandit l'exemple de Bernard Mathieu, mieux connu sous son surnom de Ti-Pon. Condamné à dix ans de réclusion pour gangstérisme le 21 février dernier, Ti-Pon est arrivé au Québec à l'âge de quatre ans avec ses parents. Aujourd'hui âgé de 35 ans, Ti-Pon, qui dit n'être «pas un saint», se présente comme un vendeur d'automobiles, parle de racisme à son procès et reproche à sa communauté de l'avoir lâché comme une vieille chaussette devant la justice canadienne. Plusieurs Haïtiens interrogés au sujet des griefs de Ti-Pon qualifient ces affirmations de «paroles en l'air, d'émotion et de propos malvenus» de la part du chef du gang de la rue Pelletier, à Montréal.

    «Quand tu n'es pas un saint, tu fais forcément partie de la bande à Satan», fait remarquer le chauffeur de taxi. Étienne Cétoute estime même que la police de Montréal est trop clémente envers les gangs de rue, disant ensuite souhaiter l'expulsion de Ti-Pon vers Haïti. Mais selon Port-au-Prince, les repris de justice déportés en Haïti par les États-Unis et le Canada comptent pour beaucoup dans le phénomène d'insécurité que connaît le pays à l'heure actuelle.

    «Ce qui s'est passé est un échec pour nous», juge Michel Chery, un criminologue haïtien. En 1996, M. Chery a publié La Délinquance haïtienne au Québec, un état des lieux. Il s'agit d'une étude sur le phénomène des gangs de rue impliquant les jeunes de la deuxième génération et sur la surpopulation haïtienne dans les prisons montréalaises. Le document prévoyait une aggravation de la situation dans cinq à dix ans si rien n'était fait. Aujourd'hui, Michel Chery s'en prend notamment à ceux qui font de l'intervention communautaire et estime qu'ils sont passés complètement à côté des solutions. «On le fait depuis 1980 et voici maintenant le résultat», dénonce-t-il. Selon une récente estimation de la police de Montréal, 1500 membres de gangs de la métropole seraient d'origine haïtienne.

    En revanche, Harry Delva, de la Maison d'Haïti, s'enorgueillit des «maigres résultats» de ce centre communautaire comparativement aux faibles moyens dont il dispose. La Ville de Montréal octroie seulement de 25 000 à 30 000 $ par an pour les activités du centre alors qu'en amont, selon M. Delva, la police disposerait de sept millions pour des activités de répression. Avec ces 30 000 $, le centre, depuis sa création en 1972, a pu sortir une centaine de jeunes de la délinquance, dont le fameux boxeur Joachim Alcine qui, à son tour, tente de récupérer Jean Dierry. Ce jeune boxeur en herbe est entraîné personnellement par Alcine, qui veut transformer la violence qu'il a connue à l'école Joseph-François-Perreault de Saint-Michel en une force positive.

    Harry Delva impute la délinquance chez les jeunes Haïtiens à la division qui gangrène la communauté, aux barrières de la société d'accueil et à une mauvaise intégration. «Il n'y a pas d'emplois pour nous, et le jeune qui voit ses parents finir comme moins que rien a tendance à verser dans le gangstérisme», analyse le travailleur de rue.

    Il reconnaît quelques «réussites individuelles» au sein de la communauté haïtienne de Montréal, mais sur le plan collectif, Harry Delva note un échec quasi total. Selon lui, le gangstérisme n'est pas un phénomène propre aux Haïtiens. L'engouement médiatique auquel on assiste autour de la délinquance haïtienne est dû au fait que la communauté ne s'occupe pas suffisamment de ses fils, contrairement à d'autres, commente le travailleur de rue. «Ils ne sont jamais venus dans un centre pour voir comment cela se passe et donner un petit peu de leur temps à la jeunesse», déplore M. Delva.

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