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La bouffe nomade

La fourchette, un objet en voie de disparition?

La fourchette, un objet en voie de disparition? En octobre 2005, Le Devoir soulevait cette délicate question dans ses pages. À l'origine, il s'agissait d'un constat fait par plusieurs observateurs de la culture alimentaire: les changements d'habitudes de vie ainsi que l'ouverture des consommateurs à des cuisines du monde au cours des dernières années seraient sur le point de bouleverser le rapport des gens aux aliments. Avec, à la clef, un usage plus fréquent des doigts pour s'approprier des repas de plus en plus conçus pour être pris lors de déplacements.

Cette tendance serait déjà ancrée. Et de là à parler de la mort prochaine d'un ustensile séculaire qui meuble notre quotidien, il n'y a désormais qu'un pas, qu'une récente analyse de l'Association canadienne des restaurateurs et des services alimentaires (CRFA) permet de franchir un peu plus...

Menée par la firme NPD Group, cette étude révèle en effet que la consommation de repas à l'extérieur de leurs lieux de vente a encore une fois gagné en popularité en 2006. Désormais, plus de la moitié de la nourriture vendue au Canada dans des restos ou des services alimentaires en tout genre semble surtout se déguster en marchant, en se déplaçant en métro, en autobus ou en voiture, ou en rentrant à la maison (avec des ustensiles, sans doute), indique l'enquête statistique. Un an plus tôt, ce taux s'élevait à 47 %.

Ces plats à consommer principalement en mouvement (ce qui, disent les médecins, n'est pas vraiment une bonne idée si on veut bien les digérer) proviennent à 63 % de restaurants ou d'épiceries offrant un service de plats à emporter. 20 % sont obtenus par commande téléphonique alors que 17 % ont été récupérés en voiture dans un des nombreux et formidables comptoirs de «service au volant» qui égayent certains magnifiques boulevards de banlieue de notre beau pays.

Les géants de la malbouffe offerte avec service rapide sont ceux qui profitent le plus de cette tendance au nomadisme gastronomique, nous apprend l'étude de la CRFA, présentée dans les pages de son dernier bulletin trimestriel. En 2006, la restauration rapide a été à l'origine de 64 % des repas consommés à l'extérieur des restaurants, bien souvent avec les doigts. Un an plus tôt, le NPD Group — aucun lien de parenté avec le parti politique fédéral — avait établi à 58 % le nombre de repas provenant de ces lieux.

Autre donnée: les restaurants avec «service complet» alimentent également ce courant gastrodynamique — lui-même alimenté par des consommateurs stressés et pressés — puisque 33 % des repas servis dans ces lieux en 2006 se sont retrouvés dans la rue, contre 30 % un an plus tôt.

À ce rythme-là, les plats présentés entre deux morceaux de pain, précoupés et prédigérés, montés sur un bâtonnet de bois (ou de plastique), présentés dans une tasse (solution idéale pour les porte-gobelet) ou mangeables à l'aide d'un craquelin, pour ne citer que ces modes de présentation, sont de toute évidence voués à un bel avenir. Et avec eux, les gastronodactyles — les mangeurs avec les doigts — sont loin de devenir une espèce en voie de disparition.

***

La farce du «tout naturel» ou du «100 % naturel» a assez duré... du moins aux États-Unis. Sous les pressions des consommateurs, la filiale boissons gazeuses de la multinationale Cadbury Schweppes vient en effet de reculer en retirant la mention «100 % naturel» des emballages d'un de ces «bons vendeurs», le 7 Up, a annoncé l'entreprise par voie de communiqué le 12 janvier dernier.

Depuis mai, le géant de la bouffe industrielle était accusé par le Center for Science in the Public Interest (CSPI) de mentir à sa clientèle. La nouvelle version de sa célèbre boisson au sucre et aux arômes lancée au printemps dernier s'affichait «naturelle» en raison de la substitution des arômes artificiels par des arômes effectivement naturels. Pour accentuer le tout, le 7 Up nouvelle cuvée s'est également retrouvé au coeur d'un message télévisé où une canette accrochée à la branche d'un arbre était présentée dans un décor enchanteur, et ce, même si aucun fruit n'entre dans la composition de ce produit riche en calories vides.

Or, revue pour être plus socialement acceptable, cette boisson contient toujours une partie élevée d'isoglucose, un sirop de maïs à très haute concentration en fructose. Cet ingrédient est obtenu par un procédé de transformation industrielle plutôt compliqué qui permet, avec des enzymes et des acides, d'extraire le fructose de la fécule de maïs. Il va sans dire que ce procédé biotechnologique est tout sauf naturel.

Pour le CSPI, la présence d'isoglucose dans un produit dit naturel est certainement une aberration qu'il est nécessaire de dénoncer sur la place publique. Le groupe de pression a même menacé Cadbury Schweppes d'une poursuite judiciaire pour forcer les tribunaux à clarifier l'état de l'isoglucose. À l'heure actuelle, en effet, les autorités sanitaires américaines n'ont pas de définition claire de ce qui peut se présenter comme étant «naturel» et ce qui ne le peut pas.

Dans ce contexte, là-bas comme ici d'ailleurs, les aliments soudainement «naturels» tendent à se multiplier dans les rayons des épiceries. L'objectif est louable: attirer l'attention des consommateurs sur des aliments répondant à leurs préoccupations du moment. Mais en marge de ce courant marketing, on ne peut désormais que se réjouir de voir les chiens de garde des consommateurs sortir leurs doigts pour pointer les abuseurs de tendance dont l'entreprise derrière le 7 Up est visiblement un fier représentant.

conso@ledevoir.ca
 
 
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