2007 vu de 1987
Photo : La Presse canadienne (photo)
En 1987, Julie Lagacé imaginait que le Québec allait se donner une première première ministre en 2006: nulle autre que Sylvie Bernier, médaillée d’or au tremplin de trois mètres aux Jeux de Los Angeles, en 1984.
Comment, il y a 20 ans, des jeunes de 15 et 16 ans ont-ils imaginé le Québec de 2007? Le libre-échange aurait fini par assimiler le Québec! Au reste, 2007 s'annonçait peuplé d'autos volantes et de robots humanoïdes. Sur leur écran radar fantaisiste, cependant, ces jeunes avaient surestimé le progrès des femmes et les périls pour le français. Et ils n'avaient fait que peu de place à l'ordinateur. Retour vers le futur.
La prédiction est un sport risqué. En 1987, des jeunes de secondaire IV et V s'y étaient adonnés dans le cadre d'un concours de journalisme. Un organisme aujourd'hui disparu, Francojeunes, leur avait proposé, en collaboration avec le ministère de l'Éducation, «d'écrire le journal de 2007». En tout, quelque 700 élèves avaient participé à l'exercice, baptisé «Opération 2007: écrire l'avenir». «Sortez vos boules de cristal et "téléportez-vous" en 2007. Que nous réserve le Québec du XXIe siècle?», proposait-on.
Katya Ouellet, 35 ans, de Rivière-du-Loup, se rappelle très bien d'avoir participé au concours. Sa classe avait d'ailleurs remporté le prix du «meilleur journal» fictif, Le Louperivien! «Quand on avait participé au concours, 2007, c'était très très loin pour nous. On pensait qu'il allait y avoir des soucoupes volantes. On était adolescents, on croyait à une pensée magique.» Fait intéressant, Mme Ouellet enseigne maintenant aux élèves de cinquième et sixième année du primaire, dans le même établissement où elle a étudié, l'école secondaire Rivière-du-Loup (anciennement le pavillon de la Découverte).
«Pensée magique», dit Mme Ouellet, signifie ici pensée «technologique». Certaines prédictions, dit-elle, font vraiment sourire. La page des sports du Louperivien mentionnait une «compétition de tir au laser» remportée par un athlète ayant abattu 35 «moineaux électriques». Dans le texte d'à côté, on donnait les résultats de la première course de soucoupes volantes sur Terre. «Le départ de la course s'est fait à partir des tourbières de Saint-Antonin», écrivait Rodrigue Soucy. La voiture volante fait partie de toute bonne vision naïve du futur depuis des lunes. Dans la section des faits divers du Louperivien, on parlait d'un chien qui avait été «heurté par le monoplane du voisin» et auquel on avait greffé une «jambe bionique».
C'est la performance d'un robot artiste qu'on décrivait dans la page des arts et spectacles du Louperivien: «Victor, malgré sa cuirasse métallique, réussit à nous faire passer par toutes les gammes [sic] de sentiments: de l'amour à la révolte, de la joie à la tristesse. [...] Il se permet même d'interpréter Bad du défunt Michael Jackson avec tous les pas de danse.» Dans la même page, on annonçait «À travers le cosmos», pièce d'adieu du dramaturge Michel Tremblay, «qui débutera le 15 janvier 2008 au Spectrum», lit-on ironiquement (on parle aujourd'hui de la démolition de cette salle de spectacle).
Malgré l'explosion, très récente à l'époque, de la navette Challenger (en janvier 1986), les jeunes imaginaient des avancées grandioses pour l'exploration spatiale. «Aujourd'hui [en 2007], les astronautes sont équipés d'instruments incroyables. Il y a trente ans, on aurait cru à de la science-fiction tellement tous leurs appareils étonnent.» L'élève-journaliste Sébastien Beaulieu imaginait que les explorateurs de l'espace réussiraient cette année à trancher une question de taille: «Nous ne sommes pas seuls dans l'univers.»
Katya Ouellet raconte qu'elle a fait le même type d'exercice de prospective avec ses élèves récemment. Les préoccupations environnementales et les ordinateurs sont beaucoup plus présents qu'il y a 20 ans dans les visions du futur. «J'ai voulu qu'ils fassent un peu plus de recherche que nous à l'époque pour que les prédictions soient un peu plus réalistes.»
En effet, celle qu'elle avait faite en 1987 la rend presque mal à l'aise aujourd'hui: «J'avais imaginé que les médecines douces l'emporteraient sur la médecine traditionnelle!» Elle écrivait ceci: «Les charlatans d'il y a 20 ans sont devenus, en 2007, les dieux d'aujourd'hui.» Pensez donc: ils auraient vaincu les fléaux du cancer, de la sclérose en plaques, de la dystrophie musculaire, etc. Résultat? Au chômage, les médecins! «Dans la MRC de Rivière-du-Loup, en 2007, des 118 médecins accrédités en 1987, plus que trois pratiquent encore, et ce sont, précisons-le, des chirurgiens ou des orthopédistes, un domaine [sic] où la médecine douce doit s'incliner face à la médecine officielle», imaginait-elle. La phrase amuse, reconnaît Mme Ouellet en éclatant de rire, à une époque où les régions entreprennent de «grandes séductions» pour attirer des médecins et où les spécialistes obtiennent des hausses de salaire. «Surtout que je ne suis même pas une passionnée de médecines douces!»
Craintes identitaires
L'éditorial du Louperivien, signé Marie-Lyne Morneau, exprime des craintes qui ne sont pas sans rappeler celles soulevées par un des débats cruciaux de 1987: la signature de l'accord de libre-échange avec les États-Unis. L'éditorialiste imaginait un avenir paradoxal: «Après avoir déclaré le Québec pays indépendant, notre gouvernement souverain a signé un nouvel accord de libre-échange avec les États-Unis.» L'élève imaginait que la population québécoise s'apprêtait à ratifier le traité par référendum. Or, dans son esprit, l'identité du Québec de 2007 serait grandement fragilisée, le français menacé: «L'invasion américaine, ce fut d'abord la disparition de notre industrie automobile, puis les faillites à répétition des entreprises avicoles et laitières, et enfin celle des vins et spiritueux. Quant à l'identité culturelle québécoise, qu'en reste-t-il? Les disparitions successives du Devoir, de La Presse, de L'Actualité et celle encore plus significative du Soleil (le 3 octobre dernier) sont très éloquentes.» Mais Le Louperivien s'opposerait fortement à tout nouveau traité de libre-échange: «Son mot d'ordre sera non, non et non. [...] Depuis 20 ans, le nombre d'anglophones au Québec a triplé. Si nous ne voulons pas perdre notre identité culturelle, la langue française, nous devons dire non, comme tout bon Québécois. [...] Parle-t-on encore espagnol au Mexique?»
La baisse de la natalité commençait aussi, à l'époque, à nourrir bien des craintes. L'élève Isabelle Marquis évoquait la création d'un «ministère de la Fécondité» qui subventionnerait le clonage de plantes miraculeuses pour favoriser la fécondité chez les mères âgées. «Madame Anne Lavertue, 85 ans, épouse de Joachim Lajeunesse, 88 ans, donnait naissance, en juillet dernier, à des jumelles identiques en parfaite santé, [...] attribuée aux vertus régénérescentes de la fougère dite tête de violon, que Madame Lavertue consomme quotidiennement depuis 15 ans.»
Une autre élève, Julie Lagacé, imaginait que le Québec allait se donner une première première ministre en 2006 (en passant, une autre participante imaginait qu'une femme deviendrait pape). Qui serait cette chef de gouvernement québécoise? Nulle autre que la championne olympique Sylvie Bernier qui, aux Jeux de Los Angeles de 1984, avait remporté la médaille d'or au tremplin de trois mètres. Mme Bernier, sans doute, s'attaquerait vraiment au problème démographique, imaginait la journaliste: «Tel que promis lors de la campagne électorale de l'automne 2006, le nouveau gouvernement de Madame Sylvie Bernier vient de doter le Québec d'une véritable politique nataliste qui contraste avec les timides mesures "d'aide à la famille" mises de l'avant par les précédents gouvernements.» Julie Lagacé prévoyait qu'avec Sylvie Bernier, le taux de natalité passerait de 1,2 enfant par femme en 2005 à 2,2 enfants en 2008. (En réalité, en 2006, on s'est réjoui de le voir remonter de 1,5 à 1,6.)
Les jeunes n'avaient pas oublié les pages de potins de 2007. Notamment un article intitulé «René Simard déjà grand-père!», le célèbre chanteur venant d'épouser Marie-Josée Taillefer. Le journaliste Francis Desjardins avait imaginé que la fille, encore adolescente, avait donné naissance à un enfant. «Madame Simard n'est pas très enthousiaste quant à son rôle de grand-maman. Elle aurait apprécié davantage de confiance et moins de mensonges de la part d'Hélène [enfant fictif]. Elle est prête à lui apporter toute son aide et elle verra à ce que ce fâcheux événement ne se reproduise plus.»
Chose certaine, les élèves de 1987 ne manquaient pas d'humour!
La prédiction est un sport risqué. En 1987, des jeunes de secondaire IV et V s'y étaient adonnés dans le cadre d'un concours de journalisme. Un organisme aujourd'hui disparu, Francojeunes, leur avait proposé, en collaboration avec le ministère de l'Éducation, «d'écrire le journal de 2007». En tout, quelque 700 élèves avaient participé à l'exercice, baptisé «Opération 2007: écrire l'avenir». «Sortez vos boules de cristal et "téléportez-vous" en 2007. Que nous réserve le Québec du XXIe siècle?», proposait-on.
Katya Ouellet, 35 ans, de Rivière-du-Loup, se rappelle très bien d'avoir participé au concours. Sa classe avait d'ailleurs remporté le prix du «meilleur journal» fictif, Le Louperivien! «Quand on avait participé au concours, 2007, c'était très très loin pour nous. On pensait qu'il allait y avoir des soucoupes volantes. On était adolescents, on croyait à une pensée magique.» Fait intéressant, Mme Ouellet enseigne maintenant aux élèves de cinquième et sixième année du primaire, dans le même établissement où elle a étudié, l'école secondaire Rivière-du-Loup (anciennement le pavillon de la Découverte).
«Pensée magique», dit Mme Ouellet, signifie ici pensée «technologique». Certaines prédictions, dit-elle, font vraiment sourire. La page des sports du Louperivien mentionnait une «compétition de tir au laser» remportée par un athlète ayant abattu 35 «moineaux électriques». Dans le texte d'à côté, on donnait les résultats de la première course de soucoupes volantes sur Terre. «Le départ de la course s'est fait à partir des tourbières de Saint-Antonin», écrivait Rodrigue Soucy. La voiture volante fait partie de toute bonne vision naïve du futur depuis des lunes. Dans la section des faits divers du Louperivien, on parlait d'un chien qui avait été «heurté par le monoplane du voisin» et auquel on avait greffé une «jambe bionique».
C'est la performance d'un robot artiste qu'on décrivait dans la page des arts et spectacles du Louperivien: «Victor, malgré sa cuirasse métallique, réussit à nous faire passer par toutes les gammes [sic] de sentiments: de l'amour à la révolte, de la joie à la tristesse. [...] Il se permet même d'interpréter Bad du défunt Michael Jackson avec tous les pas de danse.» Dans la même page, on annonçait «À travers le cosmos», pièce d'adieu du dramaturge Michel Tremblay, «qui débutera le 15 janvier 2008 au Spectrum», lit-on ironiquement (on parle aujourd'hui de la démolition de cette salle de spectacle).
Malgré l'explosion, très récente à l'époque, de la navette Challenger (en janvier 1986), les jeunes imaginaient des avancées grandioses pour l'exploration spatiale. «Aujourd'hui [en 2007], les astronautes sont équipés d'instruments incroyables. Il y a trente ans, on aurait cru à de la science-fiction tellement tous leurs appareils étonnent.» L'élève-journaliste Sébastien Beaulieu imaginait que les explorateurs de l'espace réussiraient cette année à trancher une question de taille: «Nous ne sommes pas seuls dans l'univers.»
Katya Ouellet raconte qu'elle a fait le même type d'exercice de prospective avec ses élèves récemment. Les préoccupations environnementales et les ordinateurs sont beaucoup plus présents qu'il y a 20 ans dans les visions du futur. «J'ai voulu qu'ils fassent un peu plus de recherche que nous à l'époque pour que les prédictions soient un peu plus réalistes.»
En effet, celle qu'elle avait faite en 1987 la rend presque mal à l'aise aujourd'hui: «J'avais imaginé que les médecines douces l'emporteraient sur la médecine traditionnelle!» Elle écrivait ceci: «Les charlatans d'il y a 20 ans sont devenus, en 2007, les dieux d'aujourd'hui.» Pensez donc: ils auraient vaincu les fléaux du cancer, de la sclérose en plaques, de la dystrophie musculaire, etc. Résultat? Au chômage, les médecins! «Dans la MRC de Rivière-du-Loup, en 2007, des 118 médecins accrédités en 1987, plus que trois pratiquent encore, et ce sont, précisons-le, des chirurgiens ou des orthopédistes, un domaine [sic] où la médecine douce doit s'incliner face à la médecine officielle», imaginait-elle. La phrase amuse, reconnaît Mme Ouellet en éclatant de rire, à une époque où les régions entreprennent de «grandes séductions» pour attirer des médecins et où les spécialistes obtiennent des hausses de salaire. «Surtout que je ne suis même pas une passionnée de médecines douces!»
Craintes identitaires
L'éditorial du Louperivien, signé Marie-Lyne Morneau, exprime des craintes qui ne sont pas sans rappeler celles soulevées par un des débats cruciaux de 1987: la signature de l'accord de libre-échange avec les États-Unis. L'éditorialiste imaginait un avenir paradoxal: «Après avoir déclaré le Québec pays indépendant, notre gouvernement souverain a signé un nouvel accord de libre-échange avec les États-Unis.» L'élève imaginait que la population québécoise s'apprêtait à ratifier le traité par référendum. Or, dans son esprit, l'identité du Québec de 2007 serait grandement fragilisée, le français menacé: «L'invasion américaine, ce fut d'abord la disparition de notre industrie automobile, puis les faillites à répétition des entreprises avicoles et laitières, et enfin celle des vins et spiritueux. Quant à l'identité culturelle québécoise, qu'en reste-t-il? Les disparitions successives du Devoir, de La Presse, de L'Actualité et celle encore plus significative du Soleil (le 3 octobre dernier) sont très éloquentes.» Mais Le Louperivien s'opposerait fortement à tout nouveau traité de libre-échange: «Son mot d'ordre sera non, non et non. [...] Depuis 20 ans, le nombre d'anglophones au Québec a triplé. Si nous ne voulons pas perdre notre identité culturelle, la langue française, nous devons dire non, comme tout bon Québécois. [...] Parle-t-on encore espagnol au Mexique?»
La baisse de la natalité commençait aussi, à l'époque, à nourrir bien des craintes. L'élève Isabelle Marquis évoquait la création d'un «ministère de la Fécondité» qui subventionnerait le clonage de plantes miraculeuses pour favoriser la fécondité chez les mères âgées. «Madame Anne Lavertue, 85 ans, épouse de Joachim Lajeunesse, 88 ans, donnait naissance, en juillet dernier, à des jumelles identiques en parfaite santé, [...] attribuée aux vertus régénérescentes de la fougère dite tête de violon, que Madame Lavertue consomme quotidiennement depuis 15 ans.»
Une autre élève, Julie Lagacé, imaginait que le Québec allait se donner une première première ministre en 2006 (en passant, une autre participante imaginait qu'une femme deviendrait pape). Qui serait cette chef de gouvernement québécoise? Nulle autre que la championne olympique Sylvie Bernier qui, aux Jeux de Los Angeles de 1984, avait remporté la médaille d'or au tremplin de trois mètres. Mme Bernier, sans doute, s'attaquerait vraiment au problème démographique, imaginait la journaliste: «Tel que promis lors de la campagne électorale de l'automne 2006, le nouveau gouvernement de Madame Sylvie Bernier vient de doter le Québec d'une véritable politique nataliste qui contraste avec les timides mesures "d'aide à la famille" mises de l'avant par les précédents gouvernements.» Julie Lagacé prévoyait qu'avec Sylvie Bernier, le taux de natalité passerait de 1,2 enfant par femme en 2005 à 2,2 enfants en 2008. (En réalité, en 2006, on s'est réjoui de le voir remonter de 1,5 à 1,6.)
Les jeunes n'avaient pas oublié les pages de potins de 2007. Notamment un article intitulé «René Simard déjà grand-père!», le célèbre chanteur venant d'épouser Marie-Josée Taillefer. Le journaliste Francis Desjardins avait imaginé que la fille, encore adolescente, avait donné naissance à un enfant. «Madame Simard n'est pas très enthousiaste quant à son rôle de grand-maman. Elle aurait apprécié davantage de confiance et moins de mensonges de la part d'Hélène [enfant fictif]. Elle est prête à lui apporter toute son aide et elle verra à ce que ce fâcheux événement ne se reproduise plus.»
Chose certaine, les élèves de 1987 ne manquaient pas d'humour!
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