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L'entrevue - Survie et p'tite vie des villes

L'âge de la croissance générale et uniforme arrive à terme, selon le spécialiste Philipp Oswalt

Philipp Oswalt
Philipp Oswalt
Le taux d'urbanisation a été multiplié par 120 depuis 1800. Mais l'urbanisation s'achève-t-elle? En tout cas, certaines cités, ici comme ailleurs, semblent condamnées à rétrécir comme peau de chagrin dans les années et les décennies à venir, selon le spécialiste des villes Philipp Oswalt, qui dirige le groupe de recherche mondial sur le phénomène baptisé Shrinking Cities.

Bécancour, Scotstown, Huntingdon, Lebel-sur-Quévillon... La liste des villes frappées en plein coeur par les problèmes économiques s'allonge de semaine en semaine au Québec. À Saint-François-de-Sales, où le taux de chômage tournait déjà autour de 25 %, la compagnie Cascades annonçait cet automne la fermeture de son usine de rabotage «pour une période indéterminée». Une centaine de petites collectivités québécoises semblables, désespérément mono-industrielles et forestières, passeront par des temps extrêmement durs au cours des prochaines années.

En un mot, ces villes et villages vont rétrécir. Comme peau de chagrin. Comme Alice, sans les merveilles. Comme les arbres et la forêt surexploités. Comme l'espoir et tout ce qui fout le camp quand plus rien ne va dans l'économie.

Seulement, le Québec des régions n'est pas seul à subir ce rétrécissement. Loin de là, même.

«L'âge de la croissance générale et uniforme, reliée à une période précise de l'histoire humaine, arrive à terme», commente Philipp Oswalt, directeur du projet Schrumpfende Städte/Shrinkking Cities, rencontré récemment à Berlin. «Bien sûr, certaines parties du monde continuent de se développer massivement, en Chine par exemple. Sur une longue période, il faut surtout observer que le processus amorcé avec l'industrialisation, en bonne partie basée sur les ressources non renouvelables comme le pétrole, donne de sérieux signes d'essoufflement depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.»

L'urbanisation constitue une des grandes réalités des derniers siècles. Au début du XIXe siècle, à peine 2 % du milliard de Terriens vivaient en ville. En 2000, le seuil des 50 % était presque atteint pour 6,5 milliards d'humains. Des projections rationnelles laissent croire que les trois quarts de la population mondiale de 8,5 milliards seront urbanisés d'ici à 2050.

Cette tendance ne va pas sans soubresauts ni mouvements contradictoires. Toutes les villes ne gonflent pas. Entre 1950 et 2000, au moins 350 cités du monde, dont Montréal entre le milieu des années 1970 et la fin des années 1980, ont fait l'expérience, au moins temporaire, d'une fluctuation de leur population à la baisse.

«Le rétrécissement des villes n'est pas nouveau, dit encore M. Oswalt. Il appartient à l'histoire de l'urbanisation, à des aspects négligés de cette réalité. De même, la suite de l'histoire ne sera pas caractérisée par la stagnation ou le rétrécissement des villes, mais plutôt par une polarisation à l'intérieur même des États, avec des villes en expansion et d'autres en régression. La croissance et la décroissance vont donc coexister, et la nouvelle division va moins opposer les pays entre eux que les zones urbaines entre elles, à l'intérieur d'un pays. Shanghai et Shenzen ressemblent déjà plus à d'autres grandes villes du monde alors qu'elles sont fondamentalement différentes de certaines agglomérations urbaines chinoises.»

Un grand atlas des villes nanifiées

Le directeur, aidé d'une armée de savants collaborateurs, vient tout juste de concentrer ses thèses dans un Atlas of Shrinking Cities où il classe les éléments liés à la mutation: les destructions (guerres, catastrophes naturelles, épidémies...), les pertes (eau potable, énergie, emplois...), les déplacements de population (délocalisation, migration, étalement urbain...) et les changements sociaux (dont le vieillissement des habitants).

«En deux siècles, de 1800 à 2000, le taux d'urbanisation a été multiplié par 120, résume le spécialiste. D'ici à la fin du siècle, ce taux ne fera que doubler. En chiffres absolus, le nombre d'humains dans les villes gonfle; en réalité, le processus s'achève, et nous vivrons bientôt la fin de cette histoire.»

Le centre de recherche très agréablement rénové occupe le rez-de-chaussée d'un immeuble réhabilité dans un quartier central de Berlin. Ces intellectuels prêchent par l'exemple.

Le groupe Schrumpfende Städte/Shrinkking Cities a vu le jour dans la foulée de la mutation radicale de l'Allemagne réunifiée. Après 1989, environ un million d'appartements ont été abandonnés dans l'ancienne RDA en même temps que des milliers de sites industriels désuets, polluants, inefficaces, mais aussi des lieux de divertissements ou de services sociaux. Cette expérience typiquement allemande du rétrécissement urbain a vite été rapprochée d'innombrables exemples ailleurs dans le monde, en Belgique, en Finlande, en Italie, en Russie, en Chine, aux États-Unis, comme ici même au Canada.

«L'Allemagne est un formidable terrain d'expérimentation de cette réalité, avec des pôles de croissance et des zones de régression. La population globale du pays décline faiblement, mais avec de fortes nuances: l'Est perd presque partout tandis que certaines villes comme Munich gagnent en nombre d'habitants. Berlin se stabilise après une longue période de déclin. Bref, toutes les villes ne rétrécissent pas ici. [...] C'est d'ailleurs difficile d'envisager le rétrécissement quand tout laisse croire que la croissance se poursuit. En fait, ces phénomènes coexistent depuis longtemps. La Russie a connu une période de rétrécissement après 1917 et les pays de l'Est ont à nouveau subi le contrecoup après 1989.»

Des facteurs économiques

Un premier projet triennal de quelque cinq millions de dollars financé par la Fondation culturelle fédérale a permis de dépasser le strict point de vue des urbanistes oscillant autour de la démolition ou de la rénovation des appartements. La réflexion débouche sur une perspective élargie impliquant des comparaisons internationales et de nouveaux plans d'intervention prenant en compte la réalité complexe des villes comme centres de vie, de travail et de culture. Quatre équipes mondiales s'activent depuis 2002 à Detroit, Manchester/Liverpool, Ivanovo et Halle/Leipzig.

Chaque cas se concentre sur une réalité spécifique du déclin urbain: l'étalement en banlieue aux États-Unis; la désindustrialisation en Grande-Bretagne; le postsocialisme en Russie; et une combinaison de facteurs en Allemagne. Les centres de recherche multidisciplinaires rassemblent des urbanistes, des géographes, des architectes et même des artistes.

Le site Internet (shrinkingcities.com) diffuse les informations en trois langues (allemand, anglais et russe). Les activités du centre de recherche incluent des expositions, dont une participation remarquée à la dixième Biennale d'architecture de Venise cette année. À quand une présentation au Centre canadien d'architecture?

De larges conclusions apparaissent déjà. En excluant les cas extrêmes comme les villes de l'ex-URSS vidées par la disparition du goulag, les chercheurs mondiaux comprennent que l'étranglement des villes dépend surtout de l'étalement urbain, du chômage, des changements démographiques (le vieillissement de la population combiné à la baisse de la natalité) et de profondes mutations économiques, les anciennes sociétés socialistes n'étant pas les seules à devoir s'adapter aux nouvelles lois du marché et au retrait de l'État. «Défini très simplement, le rétrécissement d'une ville est causé par des facteurs économiques et pour la plupart des agglomérations, le résultat se révèle carrément néfaste», résume le chercheur.

Penser mondialement, agir localement

Et la vilaine mondialisation, dans tout ça? «C'est une question très complexe, et je pense qu'au total personne ne peut dire si elle joue pour ou contre les villes, réplique M. Oswald. La réponse dépend en fait du type d'industrie. L'Allemagne exporte encore beaucoup plus qu'elle n'importe. La situation est probablement la même au Canada. Cela dit, il y a quelques évidences. La délocalisation peut par exemple assécher une ville mais en irriguer une autre à l'autre bout du monde.»

Cela dit, que faire? Comment les gouvernements et les sociétés peuvent-ils réagir et contrer le mouvement? Dans les faits, les collectivités savent déjà réagir aux menaces. Dans les années 1970, il était courant chez les urbanistes pessimistes de parler de la mort de la cité. Les décennies suivantes ont plutôt vu naître et renaître des pôles urbains forts et dynamiques.

«Il faut d'abord accepter qu'à long terme des villes vont subir une mutation, enchaîne le spécialiste en ne tentant pas de fournir des recettes-miracles. Ici, en Allemagne, les fonctionnaires et les politiciens parlent plutôt de "transformation urbaine". Quand un architecte doit préparer le plan de démolition d'un quartier, il en parle comme d'une "zone à restructurer". La première obligation, donc, c'est d'accepter la réalité et de la nommer.»

Philipp Oswald recommande ensuite d'envisager des occupations temporaires ou très partielles pour les lieux désaffectés. Une seule famille peut prendre soin de tout un immeuble, par exemple. La leçon vaudrait ici pour les églises, les synagogues et les autres lieux de culte qui perdront encore plus de fidèles dans les prochaines années. «Il faut tenter de stopper le déclin, mais, parfois, il faut aussi améliorer les conditions de vie de ceux qui restent dans les villes menacées. La planification urbaine peut jouer ce rôle et aider les populations dans un temps très difficile.»

Finalement, il faut du leadership politique pour faire face à la... «transformation urbaine». Là encore, l'histoire récente de l'Allemagne donne des leçons. En 15 ans, ce pays — immensément riche, bien sûr — a dirigé une des plus vastes mutations socio-économiques de l'ère industrielle en orchestrant le déclin planifié de dizaines de villes. Québec pourrait donc s'en inspirer pour tenter de trouver des solutions adaptables à Bécancour, Scotstown, Huntingdon ou Lebel-sur-Quévillon.

«Il faut agir à plusieurs niveaux: local, régional et national. Les villes sont de plus en plus en concurrence les unes avec les autres et il faut arbitrer cette lutte. Il faut aussi une volonté puissante pour avoir le courage d'imposer des décisions qui font mal mais qui profitent à la société à long terme. Il faut surtout, et c'est une des grandes conclusions de nos colloques et de nos échanges internationaux, beaucoup d'initiative et de volonté sur le plan local. Là encore, le cas de l'Allemagne de l'Est nous apprend beaucoup de choses. La perte de contrôle des collectivités sur elles-mêmes a découlé de l'imposition de règles nationales, de l'importation d'experts de l'Ouest ou de la fuite des jeunes. Les villes aux prises avec les mêmes choix douloureux pourraient tenter d'éviter ces pièges ou à tout le moins mieux travailler avec les populations locales directement concernées par le rétrécissement.»

Le Devoir

Notre journaliste a séjourné récemment

en Allemagne à l'invitation du Goethe Institut.

***

Demain et mercredi: Dessau et Wolfsburg, deux villes allemandes face aux mutations socio-économiques.
 
 
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  • André Julien - Inscrit
    11 décembre 2006 21 h 24
    Les ballotés
    Certaines grandes villes canadiennes ont gardé une certaine ruralité jusqu'après la deuxième guerre mondiale. Avant cette période, il n'était pas rare pour certains citoyens de Certaines grandes villes canadiennes ont gardé une certaine ruralité jusqu'après la deuxième guerre mondiale. Avant cette période, il n'était pas rare pour certains citoyens de voisiner des écuries et même un troupeau de vache.

    Contrairement aux habitants des campagnes, ceux des villes sont plus affectés dans leur vie quotidienne par des changements sur lesquels ils n'ont souvent aucun contrôle à commencer par leur emploi.
    Les citoyens s'impliquent dans des projets qui les intéresse personnellement. Car ils s'apperçoivent que dans plusieurs domaines, on les consulte rarement, on les informe.

    Ainsi, on déplore l'étalement urbain, cela sous-entend un blâme mais qui portera le chapeau ?

    Comme toujours, s'il y a des erreurs, il n'y a pas de coupable.
    Ce n'est pas les acheteurs qui ont décidé où ce sont bâtis les centres domiciliaires. Ce furent des décisions prises par les entrepreneurs en construction, approuvées par les urbanistes des villes de banlieue.
    En réalité, la planification de de la location des centres domiciliaires dans les grandes régions urbaines n'a jamais été le fruit d'un concensus parmi les élus de ces entités.

    Se pourrait-il que toute politique, et ce à tous les niveaux, se pratique à la petite semaine, sans plan d'ensemble à long terme.
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