vendredi 10 février 2012 Dernière mise à jour 01h26
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Énergie éolienne

Les Cris visent les marchés ontarien et américain

Pendant que le Québec débat frileusement d'un hypothétique monopole d'Hydro-Québec sur l'énergie éolienne, du moins sur les terres de l'État, les Cris de la Baie-James, en compagnie de grandes sociétés canadiennes et étrangères, sont en train de s'installer sur les gisements éoliens les plus rentables du continent afin de mettre cette énergie propre au service des États-Unis et de l'Ontario.

Au cours des dernières années, de grandes firmes de prospection et de production d'énergie éolienne ont sollicité les chefs de divers villages cris pour leur offrir de lancer des projets conjoints. Le plus avancé est celui du village de Chisasibi, situé sur la rivière La Grande, en aval du barrage LG-2.

Cette communauté projette de construire, avec la société ontarienne Ventus, trois parcs éoliens d'une puissance nominale de 1650 MW, soit la moitié de ce qu'Hydro-Québec voulait tirer des eaux du complexe Grande-Baleine et presque autant que son dernier appel d'offres de 2000 MW auprès du secteur privé.

La première phase du projet Yudinn («vent», en langage cri) est fort avancée. Le groupe se fait en quelque sorte la main avec un premier parc de 204 MW, qui sera construit dans la région de Brisay, un territoire désenclavé par Hydro-Québec dans le cadre du complexe La Grande pour y construire un réservoir et des équipements de production, auxquels les Cris entendent se relier par une petite ligne de 315 kW faisant seulement dix kilomètres de long. Ce parc éolien, construit sur des plateaux en grande partie dénudés, aurait un «facteur d'utilisation» de

50 %, c'est-à-dire qu'il produirait chaque année l'équivalent de ce que ses 136 éoliennes de 1,5 MW (General Electric) produiraient si elles tournaient à plein régime pendant la moitié d'une année entière. À l'heure actuelle, les meilleurs facteurs d'utilisation connus pour les parcs gaspésiens oscillent autour de 35 %. En Europe, on se satisfait souvent de facteurs d'utilisation de 25 à 30 %, des rendements rentables en raison des prix élevés de l'électricité. Le grand parc produirait à lui seul cinq TWh par an.

Selon les documents déposés par Yudinn Energy Inc. (il n'y a pas d'équivalent en français!) auprès de l'Office national de l'énergie (ONE), les rives de la rivière La Grande et le territoire de Brisay ont un potentiel de 2000 MW, selon les évaluations vérifiées par Ventus grâce à des anémomètres en service depuis plusieurs années.

Selon une étude réalisée en 2005 par la société GPC pour la société Yudinn sur les impacts économiques de son projet, étude dont Le Devoir a obtenu copie, le projet créerait 286 emplois «permanents» dans l'entretien et la gestion de ce parc éolien, augmentant le taux d'emplois permanents de 20 à 30 % dans la communauté crie. De son côté, la région de l'Abitibi-Témiscamingue, déjà fortement développée sur le plan industriel, pourrait tirer profit de la construction des tours et des nacelles. Le projet y créerait 171 emplois permanents pendant la durée du projet. L'ajout au PIB du Québec atteindrait 1,6 milliard, selon GPC.

Rapidité et autonomie

La société Yudinn a déposé l'an dernier une demande auprès de TransÉnergie, la filiale d'Hydro-Québec qui gère les lignes à haute tension, pour faire transiter 1000 MW d'électricité sur son réseau. Cette démarche s'ajoute à la demande d'autorisation pour la construction de ce parc, déposée auprès de la sous-ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, Madeleine Poulain, à titre d'administratrice de la Convention de la Baie-James, fin 2005. Dès lors que le processus d'évaluation environnementale a été enclenché avec l'accord des Cris, une directive visant à définir le contenu de l'étude d'impacts a été émise en février dernier tandis que la première version de l'étude d'impacts a été déposée cet été auprès de l'Environnement ainsi qu'auprès de l'ONE. Un des représentants d'Yudinn auprès des instances gouvernementales québécoises de ce nouveau promoteur éolien privé est nul autre que David Cliche, l'ancien ministre québécois de l'Environnement dans le gouvernement Bouchard.

Le projet de 1600 MW qu'envisage la société Yudinn avec Ventus se retrouve dans la fourchette des grands investissements que plusieurs croyaient réservés à de gros joueurs comme Hydro-Québec. Il s'agirait d'un investissement de trois à quatre milliards de dollars pour les 1650 MW. Mais selon les documents déposés auprès de l'ONE, une mise de fonds de cette envergure n'émeut pas les partenaires de Ventus en raison des profits encore plus élevés que le projet leur rapporterait. Ensemble, les partenaires regroupés au sein de Ventus (Good Energies Investments PV, Black Rock Inc., Middlefield Group, CO Investments Inc., AGF et E2 Venture Fund) forment un capital atteignant le billion de dollars.

Les communautés cries disposent de deux forts atouts pour damer le pion aux autres promoteurs éoliens du Québec et même à Hydro, à moins que Québec ne confirme par une loi son monopole sur les forces éoliennes des terres publiques. Une priorité de développement est en effet reconnue aux Cris dans la Convention de la Baie-James sur les terres de catégories 2 et 1 (celles qu'ils possèdent en propre). Les Cris peuvent aussi profiter de la déréglementation du réseau de transport à haute tension, qui leur permet de profiter du tarif «timbre poste» qu'Hydro-Québec a mis au point pour réduire le coût apparent de ses exportations: le coût est le même pour un kilowatt exporté de Beauharnois ou de la Baie-James. En requérant un permis d'exportation de l'ONE et en offrant leur énergie sur le marché déréglementé de l'Est nord-américain, les promoteurs du projet Yudinn lanceront leurs mégawatts sur le marché aux moments les plus opportuns. Entre-temps, ces mégawatts seront en quelque sorte entreposés dans les barrages du complexe La Grande, profitant du nouveau tarif réduit exigé par Hydro-Québec pour redonner aux clients des producteurs privés éoliens l'électricité qu'ils veulent et au moment souhaité. Cela signifie aussi que cette électricité ne sera disponible sur le marché québécois que si Hydro-Québec veut bien l'acheter aux prix proposés par les Ontariens ou les Américains, soit plus cher que si Hydro-Québec la produisait elle-même.

Un débat bien enclenché

Dans une entrevue accordée cette semaine au Devoir, Matthew Mukash, chef du Grand Conseil des Cris, révélait que la communauté de Mistassini s'apprête elle aussi à lancer un projet éolien considérable, quoique de moindre envergure que celui de Chisasibi. Et c'est sans compter les autres projets que veulent à leur tour lancer les trois villages cris qui s'opposent au détournement de la Rupert et qui entendent proposer leurs mégawatts verts à Hydro-Québec en guise de solution de rechange.

Mais pendant que les projets conjoints se multiplient à la Baie-James, plusieurs pensent au sein de cette communauté que l'actuel «free for all» n'est pas nécessairement la meilleure avenue à long terme. Certains croient en effet, explique le chef Mukash, que le Grand Conseil pourrait piloter un développement progressif et mieux planifié des plus grands gisements éoliens du territoire québécois.

Invité à dire s'il préfère négocier des ententes et des retombées de projets avec les entrepreneurs privés venus du Sud, qui se feront de plus en plus nombreux, ou avec Hydro-Québec, le grand chef cri répond sans hésiter: «Hydro-Québec, parce que c'est plus pratique», sans oublier les rapports moins tendus permis par la paix des Braves.

Le grand chef Mukash précise que le débat en cours chez les Cris n'a pas encore permis d'accoucher d'une position à l'endroit d'un éventuel monopole hydro-québécois sur l'éolien des terres publiques. «Notre débat n'est pas rendu là», dit-il, ajoutant que c'est aussi le cas plus au sud... «Mais notre priorité, poursuit M. Mukash, c'est de travailler avec Hydro-Québec parce que c'est plus pratique si on veut développer des projets en bordure de son réseau de transport.» Cela lui apparaît plus réaliste que d'envisager un regroupement de producteurs qui, à coups de centaines de millions de dollars, voudraient construire de nouvelles lignes lorsque les lignes actuelles seront saturées.

Une chose est claire pour tous les nouveaux développeurs nordiques: développer l'éolien là-bas, c'est éviter d'avoir à céder ses parcs à Hydro-Québec dans 25 ans. En effet, comme ces projets seront lancés en marge des appels d'offres d'Hydro-Québec, leurs promoteurs n'auront pas à signer le contrat standard, en vertu duquel les producteurs privés du reste de la province s'engagent à céder gratuitement leurs installations à la société d'État dans 25 ans, ce qui rend totalement inutiles les expropriations si redoutées par le chef péquiste André Boisclair. Cet avantage est très important pour les promoteurs, dont le droit d'utiliser une portion précise et particulièrement intéressante du territoire créera dans leur portefeuille un actif monnayable, de grande valeur à long terme.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012