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    Réplique à Jacques Godbout - Godbout ne va pas assez loin

    10 octobre 2006 |Carl Bergeron - Montréal | Actualités en société
    Ce qui ressort d'abord de la réplique, fort bienvenue, de Jacques Godbout (Le Devoir, 23 septembre 2006), c'est son ambiguïté idéologique: l'homme, tout en avançant un argumentaire essentiellement conservateur, ne cesse de revendiquer son étiquette progressiste. Cette ambiguïté se joue sur la question de la religion, où Godbout nous appelle à combattre les «conservatismes multiculturels» au profit d'une mobilisation des «forces vives» dans l'espace laïque. Mais de quelles «forces vives» parle-t-il?

    Il est à noter que, dans son texte, Godbout, pourtant homme de lettres, ne fait allusion qu'à des solutions étatiques, c'est-à-dire des solutions de surface qui ne s'attaquent pas à la racine de la maladie. Sans doute, une politique familiale inspirée pourrait ralentir pour un temps le déclin démographique, mais je doute qu'à long terme elle puisse nous guérir de cette lassitude que nous ressentons envers nous-mêmes, et qui est la vraie raison de notre refus de se perpétuer.

    Les «forces vives» ne vivent que dans nos fantasmes, car en réalité la nation est au plus bas. Godbout semble encore avoir la foi en la culture laïque, qu'il suffirait d'aiguillonner un peu plus pour convaincre nos immigrés de l'accepter et s'y intégrer. S'il m'apparaît évident qu'une laïcité institutionnelle est de mise, il n'en demeure pas moins qu'en ce début de XXIe siècle, elle n'est guère en mesure d'opposer une réponse valable à l'altérité radicale d'une religion comme l'islam. En l'état, notre laïcité, passive et déracinée, n'a pas l'épaisseur culturelle pour s'imposer en tant que foyer d'intégration.

    Avec la Révolution tranquille, les Québécois ont cru pouvoir remplacer la religion catholique par l'État national, qu'ils ont investi d'un projet de reconquête existentielle. L'élection du PQ en 1976 a probablement été l'apogée de ce parcours, comme le croit Godbout. Or, puisque cette apogée n'a pas débouché sur la fondation d'une certitude, en l'occurrence la souveraineté, elle s'est transformée, pour ses héritiers, en un souvenir paralysant beaucoup plus qu'en un catalyseur.

    L'échec de la Révolution tranquille

    Le temps est venu de contester poliment la tabula rasa de nos pères qui, comme Godbout, ont échoué à faire l'indépendance nationale, et à fournir un substitut au catholicisme. L'État du Québec porte depuis 30 ans la marque de cet échec tragique. Le Québec moderne ne s'est donc pas construit sur le roc d'une indépendance réussie, qui aurait justement été l'occasion d'affermir notre appartenance occidentale, mais sur des idéologies accessoires dépourvues de charge fondatrice, comme le féminisme ou la social-démocratie. C'est ce qui donne à notre État cet air si insupportablement vertueux et bon enfant, dissimulant la carence d'une force réelle qu'il n'a pas su acquérir. À Québec, le social et les solutés; à Ottawa, l'armée et le politique.

    Cette Révolution tranquille dont on ne se décide pas à faire le deuil nous entretient dans une morosité tuante.

    Je préfère, moi aussi, le Québec d'aujourd'hui au Canada français de 1933. Je crois toutefois que la laïcité de Godbout ne nous mène nulle part si on n'accepte pas de réaménager notre rapport au catholicisme. Le traumatisme vécu par la génération de Godbout, dans ce Canada français arriéré, à l'égard d'un catholicisme laid et sans imagination, est certes compréhensible, mais il ne saurait culpabiliser les générations suivantes de renouer avec la richesse de l'héritage historique de celui-ci, qui est grandiose.

    Je veux bien écarter nos ultramontains mitrés et leur haine refoulée de la culture, de l'intelligence, mais je garde dans mon coeur Chartres et saint Augustin. Le fait d'avoir un contact désormais plus vivant, plus charnel avec cette religion, pourrait permettre à notre laïcité moderne, en asséchant les germes nihilistes, de retrouver paradoxalement une certaine autorité morale.

    Godbout craindrait-il, s'il assumait pleinement son programme conservateur et délaissait son étiquette progressiste, de donner raison aux vieilles soutanes rancies de son enfance? De façon plus générale, c'est peut-être ce qui nous bloque: admettre que, dans ce trou de la Grande Noirceur, il y avait quelque chose de bon, et qu'au-delà du pain noir, de la petitesse et de la rancune, il y avait aussi une tradition spirituelle qui, elle, n'avait rien à voir avec la médiocrité de notre sort.

    Penser en dehors de l'État

    Ceux qui croient encore que notre État, indépendant ou fédéré, pourra seul nous sortir de la torpeur, rêvent en couleur. Pour l'instant, il ne peut rien pour nous. À sa tête, ce n'est que déclin et aliénation. Malgré une dizaine d'années de pressions, l'élite intellectuelle a été incapable d'arrêter les réformes insensées du ministère de l'Éducation. Ce n'est pas rien.

    L'État est assiégé par des centaines de groupes de pression, qui agitent tantôt le drapeau de l'égalitarisme, tantôt celui du chantage économique. La vitalité de l'esprit a disparu, laissant toute la place au dogme gestionnaire. Nos ministres, avec leurs journées de 16 heures, n'ont pas le temps de réfléchir sur le sens large de leur action.

    Il y a 15 ans à peine, le Québec avait l'envergure d'un pays, avec des enjeux dignes d'un pays. Aujourd'hui, lorsqu'on allume la télé, on est affligé de la niaiserie des problèmes auxquels sont confrontés nos politiciens. Le déséquilibre fiscal, les tours de passe-passe avec la TPS, les points d'impôt, voilà des questions bonnes pour passionner des protestants anglo-saxons, mais des catholiques latins comme nous? Quelle fadeur! Quel manque de génie!

    Est-ce ce provincialisme avilissant qu'anticipait Hubert Aquin lorsqu'il s'aperçut, à la suite de l'élection du Parti québécois, que la déclaration unilatérale d'indépendance ne venait pas? Qu'il n'y avait pas de troupes paramilitaires pour consolider notre souveraineté et inscrire d'emblée le conflit à l'échelle internationale?

    Mesure-t-on son dégoût lorsque lui, le Fouquet du Québec, génial improvisateur, généreux et entier, fut ignoré des ministères pour un poste de haut fonctionnaire? Pensa-t-il à tout cela, et vit-il dans l'élection du PQ l'annonce de ce que deviendrait le Québec? En tout cas, il se suicida peu de temps après, le 15 mars 1977. L'apogée de la Révolution tranquille avait aussi coïncidé avec la mort de son plus brillant écrivain.

    À présent, puisque nous ne sommes pas tous suicidaires, la question à se poser est: que faire? Engager un dialogue sur des terrains plus risqués est une première étape. Je remercie Jacques Godbout d'avoir lancé cette initiative.

    Je conclurai cependant mon texte en le mettant devant ce dilemme: s'il avait le choix de son interlocuteur pour une discussion sur l'avenir du Québec, qui choisirait-il? Jean-Marc Fournier, le ministre de l'Éducation, du Sport et du Loisir, ou le cardinal Marc Ouellet, l'archevêque de Québec? Le premier est un technocrate pur jus, produit de la Révolution tranquille; le second est un érudit, à l'esprit fin, très au fait de la crise culturelle de l'Occident.

    Que l'on soit croyant ou non, hostile ou sympathique aux positions du cardinal et de son supérieur le pape Benoît XVI, la pertinence de cette question, qui souligne le contraste inouï entre les deux personnages et les institutions qu'ils représentent, ne laisse pas d'être troublante pour la suite supposée du monde.












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