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La catharsis de l'esthétique gothique

Jean-François Lévesque - Département de français, langue d'enseignement et littérature, cégep de Saint-Jean-sur-Richelieu  20 septembre 2006  Actualités en société
Afin de ne pas disserter inutilement sur des ouï-dire, commençons d'emblée par quelques exemples éloquents. Avis aux coeurs sensibles, le jugement des parents est conseillé.

«Adieu plaisant soleil [...]. Mon corps s'en va descendre où tout se désassemble [...]. Adieu mes compagnons, adieu mes chers amis / Je m'en vais le premier vous préparer la place.»

«Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs / Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs / De l'Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence.»

«Ils ont tué trois petites filles / Pour voir ce qu'il y a dans leur coeur.»

Nul besoin de connaître les responsables de ces propos pour deviner qu'ils ont été récupérés sur Internet. Pas sur vampirefreaks.com ou quelque autre page pseudo underground, néanmoins, mais plutôt sur un site dédié aux plus grands chefs-d'oeuvre de la littérature mondiale, à laquelle participent Ronsard, Baudelaire et Maeterlinck, qui en sont respectivement les auteurs.

Méconnaissance

Il apparaissait inévitable, dès la première mention du fait que le meurtrier du Collège Dawson était habillé en noir, que la chasse aux sorcières allait recommencer, que les vieilles rengaines sur l'influence néfaste d'une certaine musique et de l'esthétique qu'elle véhicule allaient se retrouver sur la place publique avant longtemps, entraînant de facto un mauvais diagnostic quant aux motivations profondes d'un pauvre type à l'esprit dérangé. Il ne prit en fait que moins de 24 heures avant de voir à l'écran (et à la une!) les Marilyn Manson et autres Rob Zombie de cette planète.

Étonnamment, ce qui ressort d'une bonne majorité des commentaires émis dans les médias est à la fois la méconnaissance et la crainte qu'inspirent ce courant et les individus qui y adhèrent devant des adultes médusés, sinon carrément scandalisés. La fréquentation quotidienne de jeunes de 17 à 20 ans oblige un constat: la quasi-totalité d'entre eux sont tout à fait inoffensifs; neuf fois sur dix, ces témoignages physiques ne sont que la manifestation concrète d'une réflexion tout à fait normale à cet âge.

Et si les référents iconiques de ce courant donnent parfois la chair de poule, ils ne le font pas plus que le travail d'un photographe contemporain comme Andres Serrano ou de grands maîtres consacrés tels que Bosch et Goya. Avez-vous déjà vu Saturne dévorant un de ses enfants?

Confronter la mort pour l'apprivoiser

D'ailleurs, pas besoin de communier au gothique à 18 ans pour prendre conscience de la véritable nature de la condition humaine, pour expérimenter une lucidité à la fois fascinante et angoissante devant l'expérience de la mort. Cette prise de conscience fondamentale s'avère d'ailleurs dans la plupart des cas comme une invitation à affronter cette mort pour mieux l'apprivoiser.

Si, chez certains, ce phénomène passe par la recherche de la vitesse, des sensations fortes, de l'extrême que procurent les sports à risque et la performance automobile, chez d'autres, elle s'exprime par un romantisme sombre et une nostalgie morbide associée au symbolisme, au mythe du vampire, à l'expressionnisme et autres esthétiques gore.

Ces jeunes sont-ils plus déjantés que leurs collègues de classe? Pas à ma connaissance. Sont-ils plus dangereux? Vous devriez voir ça: une belle grande fille de 19 ans, assise dans le parterre du collège, cheveux noirs, yeux noirs, ongles noirs, vêtements noirs, trois larmes tatouées sous l'oeil gauche et plus de trous dans le visage qu'il n'y en a dans la rue Sherbrooke, en train de... manger une salade bio en buvant un café équitable. Car il y a une autre facette à ces adeptes de la mort. Leur fascination pour celle-ci ne les rend pas insensibles à la misère d'autrui et au sort de l'humanité!

Malgré tous leurs efforts (et, croyez-moi, ils sont considérables), pas un seul groupe de death métal n'arrivera dans ses chansons à inventer une anecdote aussi navrante que celle d'un fils qui, après avoir couché avec sa mère et assassiné son père, s'arrache les yeux dans un accès de désespoir. C'est bien ce que raconta Sophocle dans son Îdipe-Roi, qui constitue encore aujourd'hui un des héritages les plus précieux du patrimoine mondial. Les Grecs avaient compris que la représentation de la souffrance, loin de ne constituer qu'une invitation au meurtre et à la violence, peut s'avérer une soupape efficace — la katharsis — à travers laquelle le spectateur vit par procuration une expérience initiatique douloureuse.

Sans prétendre au même degré de raffinement, l'esthétique gothique procure à une certaine jeunesse cette nécessaire catharsis, à un âge où les questionnements existentiels sont légitimes, et la provocation, certes, légion.

Les stigmatiser davantage non seulement ne sert à rien mais ajoute de surcroît à leur spleen souvent sincère l'isolement qu'occasionnent les préjugés.
 
 
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