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De la fierté nationale...

C'est notre fête nationale. Saint Jean-Baptiste est notre patron, mais qui de nos jours connaît ce cousin de Jésus qui prêchait le message divin, baptisait les convertis et se promenait aussi avec ses moutons, qualificatif dont on a longtemps affublé les Canadiens français? Or nous ne sommes à peu près plus catholiques, «du moins de croyance», ni canadiens français. Toute référence à ce peuple d'avant notre reconversion il y a 45 ans, lorsqu'on a décidé de se rebaptiser Québécois, est nulle et non avenue. C'est dans un élan de générosité et d'ouverture aux autres qu'on a changé de nom, pour affirmer aussi les frontières du territoire du pays rêvé mais peut-être également pour tenter de rompre avec notre histoire de Canadiens français conquis, humiliés, ignorants et nés pour un petit pain. Car il faut bien le dire, les Québécois semblent avoir honte des Canadiens français d'autrefois, ces aïeux chantés par Basile Routhier, qui ont trimé dur, qui ont défriché et labouré la terre, qui ont harnaché les rivières, qui se sont échinés à bûcher les forêts et qui ont navigué sur le fleuve dont ils connaissaient, eux, la majesté.

Ces aïeux se taisaient souvent devant l'immensité de la tâche. Ils croyaient en Dieu, mais ils croyaient aussi aux miracles. Ils croyaient qu'en travaillant aussi fort, leurs enfants bénéficieraient de leurs sacrifices. Ils mettaient au monde tous les enfants que le bon Dieu leur envoyait, pour utiliser la formule consacrée. Ils ignoraient l'épanouissement du moi; ils pensaient aux autres avant de penser à eux. C'était comme ça. Ils retiraient une fierté à faire leur devoir. Le père était fier de faire vivre sa famille, la mère était fière de ses enfants, ils appelaient ça l'amour familial. Et les couples s'aimaient bien davantage que ne le colporte le discours convenu sur la victimisation systématique des femmes d'antan et la veulerie séculaire des hommes d'avant la Révolution tranquille et féministe.

Certes, les ancêtres avaient la fierté discrète. Trop, diront certains. Ils étaient fiers aussi de réussir à faire instruire quelques-uns de leurs enfants, d'avoir des prêtres et des religieuses dans leurs familles, fiers de leur langue au point de vouloir la défendre. Ils étaient fiers de s'endimancher quand ils allaient à l'église ou au moment des fêtes qui s'étalaient pendant l'année liturgique, ou simplement quand ils recevaient de la visite ou se rendaient à l'école pour rencontrer les maîtres de leurs enfants.

Ils étaient fiers, les Canadiens français, de voter pour que ça change, puis pour être maîtres chez eux, au début des années 60. Ils étaient aussi fiers d'accueillir des étrangers devant lesquels ils parlaient de leurs racines.

Ce sont les Québécois des années 60 qui se sont mis à être honteux de leur passé, qui l'ont noirci par hâblerie, pour mieux démontrer qu'ils inventaient un pays. Ils clamaient qu'ils se souvenaient, mais leur mémoire était sélective. Ils proclamaient l'amour de leur langue, mais ils tiraient à boulets rouges sur sa structure, sa syntaxe, le vocabulaire, avec comme conséquence de la fragiliser. Paradoxalement, ils la légalisaient et la réglementaient.

Ils n'avaient plus de fierté à être devenus instruits et surtout peu de respect pour ceux qui les avaient conduits, imparfaitement peut-être, vers le monde de la connaissance. Ils se sont mis à tutoyer à gauche et à droite, jeunes ou vieux. Les parents ont refusé d'être appelés papa et maman, ces mots exclusifs si chargés affectivement. Ils étaient fiers de leurs ruptures successives et frénétiques.

Les Québécois d'aujourd'hui sont fiers d'être à l'avant-garde des bouleversements sociaux, des déboulonnages de pseudo-héros, de la désacralisation systématique de nos institutions traditionnelles. Sans doute sont-ils fiers du taux de natalité si faible, du taux d'avortement si élevé, du si grand nombre d'unions libres, de divorces, du faible taux de mariage, ces exemples de notre exceptionnelle libération des moeurs.

Certains sont probablement fiers de ne plus être dans cette recherche éperdue d'affranchissement. Ils sont fiers de ne plus rien fêter, sauf les anniversaires personnels, et encore. Pourtant, tous les indicateurs, comme on dit dans le jargon des ministères, au premier chef celui de l'Éducation, ces indicateurs nous montrent que l'homme, être social, se consume dans la solitude. L'absence de solidarité le rend agressif, hargneux et infiniment triste. Quant à nos enfants, que nous avons déshérités de la mémoire collective, de nos rêves et de nos espoirs, qui, à cause de nous et de nos privilèges déguisés en droits, sont privés du plaisir d'être jeunes, saurons-nous, dans un sursaut de dignité et d'amour, leur redonner le goût et la fierté du Québec bâti par leurs aïeux?

denbombardier@videotron.ca
 
 
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  • Jean Le May - Inscrit
    24 juin 2006 10 h 30
    Nous voilà
    Il n'y a longtenps, Mme Bombardier, que je ne me suis réveillé avec une lecture aussi touchante parce que vraie. Puisque je fais partie de ce groupe appelé "les boomers", je peux garantir aux autres lecteurs qui seraient plus jeunes qu'ils ont ici une vue historique complète de la réalité du Québec humain. Gardez ce texte, vérifiez-le à l'aune des récits historiques et sociologiques, citez-le enfin dans vos travaux scolaires et si vous n'obtenez pas de bonnes notes, entamez des preuves supplémentaires car vous êtes sûrs d'être du bord de la vérité.Ce texte est incalable.

    Merci, madame Bombardier, de nous "grounder" ainsi à notre hier collectif.Et dans ma réponse même, à cause des anglicismes, je vois bien que la fierté de notre langue est moins reluisante qu'elle ne le fut autrefois...
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  • Cécile Rouette - Inscrite
    24 juin 2006 11 h 30
    FIERTÉ ET HONTE
    Je suis entièrement d'accord avec votre texte.

    Les gens ont perdu le sens de la fierté et surtout de la honte.

    Mal parler ,faire des fautes de français,ne pas s'habiller selon les circonstances ou les lieux,manque d'éducation ou de civisme....


    Cela n'a plus d'importance.
    On n'est pas fier de notre personne,on n'a pas honte de nos agissements ou de notre comportement et je me demande si cela n'a pas comme conséquence qu'on n'est plus responsable...vis-à-vis de tout,même par rapport à notre propre vie et je dirais même par rapport à notre propre personne.

    Ça devient inquiétant...
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  • gabriel et michèle poulin - Inscrit
    24 juin 2006 11 h 34
    quelle belle St-Jean
    Madame Bombardier,
    la lecture de votre chronique m'offre la plus belle fête depuis bien des années. Enfin, quelqu'un dit les vraies affaires dans un style simple, direct et sans grands emportements et tout cela non pas en latin . Vous dites des choses que l'on n'ose plus dire, de crainte d'être taxé de "vieux croutons". Se dire canadien-français , expression juste dans mon cas est devenu une hérésie, alors il faut se dire Québecois comme notre voisin Belge, Allemand ou Américain. Merci et continuez dans votre belle lucidité! Bonne St-Jean ! Michèle Brochu Poulin.

    ps. La plus belle chose que le Québec pourrait s'offrir serait de respecter le français parlé et de honnir le charabia à la Éric Lapointe et ses semblables sans pour cela se donner des airs de snobisme.
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  • Maurice Gauvreau - Inscrit
    24 juin 2006 13 h 18
    Juste et déprimant
    Je partage à 100% la vision de Mme Bombardier. Parce qu'en même temps je me demande "ousse qu'on s'en va?" Je trouve que Mme Bombardier illustre ce que je pense, à savoir que ce que nous avons vécu depuis les années 60 s'apparente à une phase oedipienne (en voulant tuer ou cacher notre père le passé)ou à une crise d'adolescence (rejet des "parents") d'où on n'arrive pas à sortir...

    Maurice Gauvreau
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  • Marc Lavallée - Inscrit
    26 juin 2006 13 h 06
    de la fierté comparative...
    Selon madame Bombardier il existe des fiertés meilleures que d'autres; celles de nos aïeux fertiles et de leurs enfants bâtisseurs des années 60 étaient bonnes. Celles de ma génération, la X désabusée, est mauvaise. D'accord... Ceci dit et assumé, j'aimerais bien partager à nouveau cette ferveur bruyante qui a caractérisée le Kébec adolescent et dans lequel j'ai grandi. Mais je n'arrive plus à croire en cette redite des années 70, parce que j'aimerais passer à autre chose: je veux que le Québec devienne un pays, et je ne fêterai ma nation que lorsque le Québec deviendra un pays! Je ne peux pas fêter un erzartz de nation folklorisée dans un melting-pot qui se chamaille sur fond de faux fédéralisme. Lorsque tout ce beau monde qui constitue un semblant de nation québécoise se décidera enfin à se donner un pays, je fêterai jusqu'à la fin de mes jours; d'ici là, je resterai fier de ne pas participer à ces fausses fêtes nationales qui sonnent plutôt creux. Que ceux qui s'en contentent s'amusent, je n'ai rien contre, parce que le Québec continuera de se forger une identité distincte qui deviendra, je l'espère, le ciment d'un nouveau pays.
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