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La société civile contre la démocratie?

Sébastien Despelteau - Professeur en sciences humaines au collégial  20 juin 2006  Actualités en société
Théâtre d'importantes mobilisations à caractère social, politique ou environnemental, la rue est une voie d'opposition à laquelle beaucoup de citoyens québécois ont eu recours depuis l'élection du gouvernement de Jean Charest en 2003. Des manifestations contre la centrale thermique du Suroît et la privatisation partielle du parc national du Mont-Orford, en passant par les grèves des employés de l'État et les protestations contre le déménagement du Casino dans Pointe-Saint-Charles, les libéraux provinciaux voient sans cesse des opposants faire obstacle à leurs projets de développement énergétique, économique ou touristique.

Depuis quelques semaines, sinon quelques mois, tant dans les médias que chez les gens d'affaires, plusieurs dénoncent cet obstructionnisme de la part des mouvements de citoyens, en les accusant d'agir à des fins «corporatistes» et donc au détriment de l'intérêt public, d'être responsables de «l'immobilisme» qui se serait emparé de Montréal et du Québec.

Est-ce à dire que la gouverne politique est neutralisée par l'action collective et citoyenne? Devrait-on craindre que la démocratie électorale ne soit détournée de son sens par les mouvements sociaux? Est-ce la société civile contre la démocratie? Du point de vue de la sociologie politique, de tels renversements ne se sont pas opérés...

Bien que les luttes menées par les mouvements sociaux ne soient pas toujours dirigées contre le gouvernement, il est vrai que celui-ci est généralement visé. La politisation des mouvements s'est accrue au rythme de la formation de l'État moderne: ses frontières délimitées, son administration publique unifiée et centralisée, son degré élevé d'interventionnisme, la participation électorale des citoyens et les promesses qui leur ont été faites ont eu pour effet de renforcer le pouvoir politique, mais aussi d'élever les attentes de la population.

Sous l'industrialisation de l'économie, les enjeux collectifs sont aussi passés d'un niveau local à régional, puis national, ce qui accentua la nature politique des revendications.

Or, les partis politiques et les mécanismes électoraux par lesquels sont choisis leurs candidats ne réussissent pas, à eux seuls, à agréger l'ensemble des demandes des citoyens et ainsi représenter et défendre leurs intérêts. Malgré ses fondements démocratiques, un système politique se trouve parfois peu ouvert ou même fermé à certaines revendications exprimées par une minorité de sa population, mais dont les appuis peuvent s'accroître graduellement. On pense ici au mouvement écologiste qui, depuis près de 30 ans, a milité sans relâche pour que l'environnement constitue un enjeu politique au même titre que la justice sociale ou l'égalité entre les sexes.

Les batailles politiques que mènent les mouvements sociaux se produisent cependant dans des arènes distinctes, des espaces de luttes et de conflit auxquels la démocratie électorale accorde peu de place ou d'importance.

Bien sûr, les citoyens et les organisations qui mènent une action concertée peuvent utiliser des arènes telles que les médias, les tribunaux, les élections, le Parlement, etc. Mais les mouvements sociaux se distinguent principalement par le fait qu'ils se retrouvent souvent dans des arènes non institutionnalisées: les grèves, les manifestations, les boycottages, les campagnes d'opinion.

Dans ces espaces de luttes, les actions sont jugées comme étant moins organisées, reposant sur des règles et conventions plus floues, des pratiques improvisées. Cela renforce le préjugé — encore tenace — selon lequel les mouvements sociaux sont finalement suspects, sinon illégitimes, alors que les partis politiques, et aussi les groupes de pression, incarnent des acteurs politiques qui assurent de façon plus conforme et démocratique la représentation des intérêts.

Du mauvais côté des rapports de force

Les mouvements sociaux sont en général formés d'individus et de groupes se trouvant du mauvais côté des rapports de force. C'est ce qui explique qu'ils aient davantage besoin de «publicité» de la part des médias, et d'attirer l'attention de la population, puis des détenteurs du pouvoir politique. La position structurelle des acteurs sociaux est donc déterminante quant aux choix des arènes dans lesquelles ils passent à l'action.

Dans le débat actuel sur les mouvements de citoyens qui s'opposent aux projets de développement économique ou social du gouvernement Charest (CHUM à Outremont, mont Orford, déménagement du Casino, etc.), ce sont les «faibles» ou les «dominés» qui, paradoxalement, sont accusés d'exercer une influence qui a le pouvoir d'«immobiliser», voire de «paralyser» le Québec! Pour Mathieu Bock-Côté (Le Devoir, 31 mai 2006), les acteurs de la société civile iraient jusqu'à «imposer leurs réformes» à une population d'électeurs (une «majorité populaire mais silencieuse») qui, de son côté, s'en remet à ses représentants dûment élus et choisis démocratiquement.

Rares sont pourtant les systèmes politiques où la puissance, le contrôle et l'influence sont détenus par les acteurs qui, tels les mouvements sociaux, disposent de moins de ressources et privilèges que leurs adversaires.

En réalité, les projets de développement des libéraux (Suroît, CHUM, Casino, Orford) ne sont-ils pas eux-mêmes promus par des groupes de pression ou des entreprises privées ou publiques exerçant une influence bien plus forte auprès du gouvernement Charest? N'est-ce pas les Hydro-Québec, Power Corporation, Cirque du Soleil, Loto-Québec, Guy Laliberté, Paul Gobeil et autres André Lespérance qui ont poussé le gouvernement vers ces projets? Dans le rapport de médiation entre le gouvernement et la société, n'est-ce pas eux qui sont davantage écoutés, grâce à la «négociation feutrée» et aux liens privilégiés et discrets qu'ils entretiennent avec le pouvoir?

Dans ces circonstances, de quels moyens disposent des hommes et des femmes qui s'organisent et se mobilisent contre les projets du gouvernement, sinon que de passer par les médias, l'argumentation publique, les manifestations et les pétitions? Peut-on honnêtement exiger de ces citoyens qu'ils s'en remettent aux règles du jeu de la démocratie électorale et représentative, alors que les rendez-vous électoraux ne se produisent que tous les quatre ou cinq ans, et que la liberté d'action et d'opinion des parlementaires est la plupart du temps soumise à la discipline de parti, lorsqu'elle n'est pas bâillonnée...
 
 
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