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Pronoms personnels

Un aimable lecteur m'a fait remarquer que j'avais utilisé le «nous» plutôt que le «je» dans une récente chronique. «Le "nous" est suranné», a-t-il écrit. «J'adore le suranné», lui ai-je répondu. En fait, cette réaction permet de se pencher sur l'utilisation abusive du «je, me moi», ce tic d'une société où le nombril s'offre à nos regards. C'est peu dire qu'à force de tout ramener à soi, on perd jusqu'au sens même de la perspective.

Dans mon enfance, une religieuse adorée nous avait enseigné que le «je» trop insistant pouvait être impoli. On ne disait pas «je veux aller à la toilette» mais «est-il possible d'aller à la toilette?». Nous avions alors sept ou huit ans, étions issus de milieu modeste, mais par ces formules, nous avions l'intime conviction de vivre dans le respect des autres et, avant tout, d'être respectés nous-mêmes. Dans mon cas, cela changeait des jurons et autres outrances langagières si prisées de nos jours et qui me remplissaient de honte et d'effroi. Être traitée de «câlice de p... » à six ans peut être fondateur d'une personnalité mais ne prouve guère que celui qui parle est libéré et anticonformiste comme aiment à nous le faire croire les gourous actuels de la culture pop faisandée.

On apprenait de plus que le «on» exclut la personne qui parle, d'où on comprenait que l'autre n'est pas nous et surtout que la réalité ne se résume pas à l'expérience personnelle qu'on a imposée plus tard comme philosophie de l'éducation et qu'on désigne du nom de «vécu». Le «on» avait aussi la caractéristique de nous obliger à nous effacer devant l'autre, un mouvement que plusieurs aujourd'hui qualifieraient d'hypocrite sous prétexte que l'autre ne peut pas exister sans l'affirmation de soi.

À mes débuts à la télévision de Radio-Canada, où l'exigence de l'objectivité s'imposait, le vocabulaire de l'intervieweur se trouvait sous haute surveillance. Le «je» était tabou. La question était formulée en excluant toute possibilité de référence au journaliste. Ce dernier ne disait pas «j'ai appris que» mais «on apprend que». Ce choix de mots, certes contraignant, était une gymnastique intellectuelle qui laissait peu de place à l'interprétation personnelle. Or, ce qu'on perdait en spontanéité, on le gagnait en rigueur, et il est faux de prétendre que seules les apparences étaient sauves. La distance entre le propos de l'invité et l'animateur empêchait le téléspectateur de confondre les questions et les réponses en un seul message. La transgression de cette règle pour des raisons diverses — percutance, plus de naturel, émotivité ou, en d'autres mots, un sensationnalisme au goût du jour mais pas toujours des plus heureux — a transformé la pratique du métier. J'ai moi-même franchi cette frontière un jour, non sans regret. Le «on» du journaliste est donc un pronom personnel qui dépersonnalise le propos et c'est tant mieux ainsi.

Le «je» du discours actuel, aussi omniprésent qu'insupportable, indique également l'absence de distance historique. Aucun recul n'est permis, le propos étant enfermé dans la chronologie personnelle de celui qui parle. Sans un «nous» ou un «eux», le «je» limite la pensée à celui qui l'exprime sans lien avec le passé commun, les sensibilités diverses et les cultures étrangères. C'est un «je» qui est une sorte de huis clos ou d'autarcie mal comprise. C'est le «je» régressif aussi, celui de l'enfant qui n'appréhende pas encore l'autre. C'est un «je» capricieux dont les fondations reposent sur l'individualisme ambiant. En ce sens, la mise à nu du nombril est une formidable métaphore de l'époque en plus d'être l'étendard de l'affirmation des femmes car ce sont avant tout les filles qui exposent ce petit orifice par où la vie n'a tenu qu'à un fil.

L'hypertrophie du «je», réalité contemporaine vécue comme une avancée sociale, est, au contraire, un recul de la singularité des personnes. Ce «je» efface les distinctions individuelles. Paradoxalement, le «je» s'est transformé en un «je» collectif, conformiste, politiquement correct, sans relief, sans aspérité, sans profondeur, dès lors sans couleur originale. Derrière ce «je», obèse en quelque sorte, la personne disparaît. Ainsi, l'hypertrophie du «je» mène à la destruction du «nous» sans lequel n'existent plus le bien public, le sens commun, la solidarité collective qui transforme la vie en société en l'adoucissant, c'est-à-dire en lui donnant un sens, donc une âme. La liberté individuelle, si sacrée dans le discours officiel, ne trouve pas son espace dans ce «je» égoïste proclamé ad nauseam. Il y a un vertige à se situer dans la continuité humaine, un vertige de l'infini qu'étouffe le «je» de l'époque. L'angoisse moderne si palpable s'explique peut-être par la tyrannie du «je, me, moi». Alors, ce qui est suranné devient rassurant.

denbombardier@videotron.ca
 
 
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