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    L'Igloolik de Bernard Saladin d'Anglure - La vie avant soi

    «Un dualisme sexuel est à l'origine de la conception inuite du monde»

    L’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure, photographié en 2002.
    Photo: L’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure, photographié en 2002.
    À partir de quand peut-on dire qu'un livre est un classique? Le jugement attend généralement le poids des années. Il ne se décrète, du moins, jamais du vivant de son auteur. Ce n'est pourtant pas le cas du dernier ouvrage de l'anthropologue Bernard Saladin d'Anglure, Être et renaître inuit: homme, femme ou chamane (Gallimard).

    Paris — Le livre venait à peine d'arriver en librairie qu'il était déjà rangé parmi les «classiques». Et pas par n'importe qui, mais par Claude Lévi-Strauss qui, du haut de ses 98 ans, n'hésite pas à parler de son disciple et ami comme d'«un cas exceptionnel dans l'histoire de l'anthropologie».

    Mais trêve de compliments. Car l'anthropologue, qui résume dans cet ouvrage plus de 30 ans de fréquentation assidue du petit village d'Igloolik, est plutôt du genre à s'effacer. Toute son oeuvre a consisté à donner la parole à ces hommes et à ces femmes du Grand Nord où il a découvert et illustré quelques mécanismes de fabrication des mythes et du chamanisme.

    Premiers contacts

    C'est à ces populations et à leurs mythes riches et complexes que l'anthropologue d'origine française, mais Québécois d'adoption, a consacré sa vie. Est-ce de ses maîtres inuits qu'il a acquis ces talents de conteur? L'homme, qui parle parfaitement la langue inuite, raconte comme si elle datait d'hier sa première arrivée dans le Nord québécois, en 1955. Le jeune homme de 19 ans n'avait fait qu'un bref séjour en Laponie lorsqu'il traverse l'océan sur l'Homérique et débarque à Montréal grâce à une petite bourse de la fondation française Zellidja. Il fait tous les métiers avant de s'envoler pour Sept-Îles, de prendre le train vers Shefferville et de poursuivre son périple en avion et en traîneau jusqu'à Payne Bay, aujourd'hui Kangirsuk. De là, on le mène à Quaaqtaq où il passe plusieurs semaines avec des populations inuites qui vivent dans un camp traditionnel. À son retour, le sociologue Marcel Rioux le convainc de s'inscrire à l'Université de Montréal où il fera sa maîtrise et son doctorat.

    De retour en France, les exposés de Bernard Saladin d'Anglure semblent alors contredire les thèses de son maître Claude Lévi-Strauss, selon qui les peuples autochtones du Nord avaient peut-être des techniques plus développées, mais des formes de parenté beaucoup plus simples que les autochtones du Sud. Or, les premières approches du jeune anthropologue laissent entrevoir un système de filiation complexe où les ancêtres, oncles, tantes, grands-parents, se réincarnent dans les nouveaux-nés. Cette confirmation, d'Anglure l'aura lorsqu'il se rendra finalement à Igloolik en 1971 afin d'enquêter sur la conception inuite de la reproduction de la vie.

    «C'est l'endroit où j'allais revenir régulièrement pendant 35 ans. Dans le Nunavik québécois, le christianisme était beaucoup plus présent. Les premières conversions remontaient au XIXe siècle. Il y était donc beaucoup plus difficile d'enquêter sur le chamanisme. À Igloolik, il était encore très facile de trouver des Inuits dont les parents avaient été chamans.»

    Retour aux origines intra-utérines

    Lorsqu'il rencontre Ujarak, un converti à l'anglicanisme de 70 ans, et Iquallijuq, une catholique dans la soixantaine, Bernard Saladin d'Anglade sait qu'Igloolik ne cessera plus de le hanter. Par un hasard inespéré, ces deux personnages avaient assisté dans leur jeunesse aux entretiens du grand anthropologue danois Knud Rasmussen qui passa dans la région. Au bout de quelques heures d'entrevue, d'Anglure aborde le sujet des récits intra-utérins dont il a eu vent au Nunavik. Lorsqu'il demande à Iquallijuq si elle a déjà entendu parler de gens de sa communauté ayant conservé le souvenir de leur naissance, il se fait répondre: «Si cela t'intéresse, je peux te raconter la mienne et même ma vie d'avant.» Et Iquallijuq de lui raconter qu'elle avait été auparavant son grand-père maternel, ses souvenirs de sa gestation et comment elle avait changé de sexe juste avant de naître.

    C'est sur ce récit fondateur que s'ouvre le livre de Bernard Saladin d'Anglade. Un récit qui démontre comment la conception du monde des Inuits est intimement liée à ces formes de réincarnation où les êtres peuvent changer de sexe et même devenir transsexuels. «Ces récits étaient entièrement nouveaux, dit d'Anglade. La première fois que j'en ai parlé dans le séminaire de Claude Lévi-Strauss, on m'a demandé ce qui prouvait que je ne les avais pas inventés.»

    D'Anglade compare aujourd'hui ces nombreux récits intra-utérins qu'il a patiemment recueillis au témoignage d'un Salvador Dalí qui disait se souvenir de sa naissance; ou encore au célèbre monologue d'Yvon Deschamps intitulé Le Foetus. «C'est toute une théorie de l'âme, tout un système de réincarnation qui se déployait sous mes yeux, dit-il. Un système très complexe où les Inuits jouaient avec les identités sexuelles et la parenté de façon très habile.»

    Êtres multiples

    Selon l'anthropologue, une société en crise comme la nôtre a beaucoup à apprendre de cette vision du monde. Bien avant nous, les Inuits ont trouvé des façons de concilier les identités sexuelles qui coexistent dans un être. D'Anglade ne veut pas ouvrir un débat terre à terre sur l'homosexualité ou l'«homoparentalité», mais il tient à rappeler comment les mythes contribuent de façon souvent très subtile à résoudre ces contradictions. L'anthropologue Marcel Mauss n'avait-il pas expliqué que l'été était chez les Inuits la saison de l'individualisme et l'hiver, celle du communautarisme? Et cela, même sur le plan sexuel.

    «En arrière-plan de cette dualité, je découvre qu'il y a des rapports de genre dans la mythologie inuite. L'été est la saison des femmes et l'hiver, celle des hommes. Ce dualisme sexuel est à l'origine de la conception inuite du monde.» Et d'Anglade ajoute que ce système permet même le chevauchement entre les sexes, avec l'apparition d'un homme-femme ou d'un troisième sexe. «Mon défi, c'est de sensibiliser notre société à cette possibilité qu'offrent nos propres mythes de créer ce troisième sexe qui peut devenir dans les situations de crise un médiateur.»

    Pour d'Anglade, toutes les sociétés ont besoin de ces médiateurs et de ces chamans. «Comme des pompiers, ils vont éteindre les feux en situation de crise. Ils ont une sensibilité et une intuition particulières. Toutes les sociétés ont leurs chamans. Chez nous, ils portent les noms de grands écrivains, de poètes, ils peuvent même s'appeler de Gaulle ou René Lévesque...»

    Renommer les territoires

    Mais au lieu de s'inspirer de la richesse de la mythologie inuite, les gouvernements ont souvent le réflexe de l'ignorer. Quand ils ne concourent pas à sa perte. Bernard Saladin d'Anglade suit de très près les discussions de l'ONU, qui accouchera bientôt d'une déclaration universelle des droits des peuples autochtones. Il se réjouit particulièrement qu'on y ait inscrit le droit des autochtones de conserver leurs croyances, leurs noms de lieux ainsi que leurs noms traditionnels.

    En éradiquant des registres les noms inuits (qui sont ceux d'un ancêtre réincarné), les gouvernements, dit-il, ont créé une grave crise d'identité qui n'est pas sans expliquer les taux élevés de suicide des jeunes. Au lieu de leur envoyer des armées de psychologues, d'Anglade propose tout simplement de leur redonner leur nom.

    L'anthropologue participe à deux projets financés par le ministère de la Culture du Nunavut. À Igloolik et Sanikiluaq, on est en train de réécrire les registres d'État civil avec les noms inuits de chacun des habitants. En septembre, pour la première fois, l'école de Sanikiluaq utilisera les noms traditionnels des enfants, jusque-là réservés à la famille.

    Naissance d'un mythe

    N'est-il pas étrange que le Québec, où chaque enfant porte le nom qu'il veut, ne respecte pas les noms traditionnels inuits?, se demande d'Anglade. «Il s'agit de renouer ce lien social qui est à la base de la culture et de réconcilier ces populations avec leur identité», dit-il. D'Anglade cite le cas de ces jeunes Inuits à la recherche de leur propre mythologie, qui en viennent même à adopter comme surnom le numéro d'un joueur de hockey célèbre. L'expérience d'Igloolik et de Sanikiluaq, croit-il, pourrait avoir des répercussions importantes chez les populations amérindiennes plus au sud.

    Mais l'anthropologue n'est pas pour autant pessimiste. Son livre se termine sur le récit fabuleux de la création d'un nouveau mythe. L'histoire dira si ce récit de «l'aïeule cannibale» — selon lequel, pour survivre, Ataguttaaluk aurait mangé à sa demande le cadavre de son mari — deviendra un mythe. La légende a déjà dépassé le territoire où s'est produit le drame. Le nom de cette femme morte en 1948 a été donné à de nombreux bébés nés depuis et même à l'école d'Igloolik. Un peuple qui crée encore des mythes aura toujours un avenir.

    Bernard Saladin d'Anglade s'intéresse aujourd'hui aux alliances mystiques des chamanes, ces mariages symboliques que l'on retrouve dans de nombreuses cultures et qui unissent un homme et un esprit. «C'est ainsi, par exemple, qu'on explique parfois les pollutions nocturnes des jeunes hommes.» D'Anglade a découvert quelques récits du genre chez les Inuits.

    Nul ne sait pour autant avec quels esprits convole l'anthropologue certains soirs. On sait seulement que son travail n'aura, comme il dit, «jamais de fin».

    Correspondant du Devoir à Paris
     
     
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