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Baroud d'honneur des fumeurs

Interdiction de fumer dans 23 500 bars, tavernes, restaurants et salles de bingo dès mercredi

Photo : Agence Reuters
Les victoires, d'ordinaire, se chantent. Les défaites, elles, semblent plutôt se... fumer. À preuve, pour souligner l'entrée en vigueur, dans la nuit du 30 au 31 mai prochain, de la nouvelle loi bannissant la cigarette des lieux publics du Québec, une poignée de propriétaires de bar se préparent à faire monter au maximum, une dernière fois, le niveau de fumée dans leurs débits de boissons. Comment? En organisant mardi prochain des soirées «all you can smoke» (tout ce que vous pouvez fumer), avant de changer définitivement d'air.

Le temps d'une soirée, ce concept doit faire réapparaître les cigarette girls — ces pin-up offrant des blondes dans des paniers en osier — et multiplier sur les comptoirs les plateaux débordant de cigarettes en tout genre, histoire de «marquer le coup», dit Éric, le gérant d'un resto-bar situé dans un quartier branché de Montréal qui, en exigeant l'anonymat, reconnaît l'illégalité de ce genre de soirée. En vertu de la Loi sur le tabac, la gratuité des cigarettes à des fins promotionnelles est en effet interdite.

N'empêche, mardi soir, les clopes vont être reines dans son populaire lieu de débauche, sans l'appui, précise-t-il, des compagnies de tabac, offrant ainsi aux buveurs-fumeurs l'ultime chance de s'encrasser les poumons en groupe, un verre à la main, dans un troquet près de chez eux. «Il va y avoir des cigarettes à volonté, des cigarillos pour les fumeurs occasionnels et des cigarettes Popeye pour les non-fumeurs qui veulent soutenir les fumeurs dans leur deuil. Car c'est bien d'un deuil qu'il est question... », dit-il.

Écrase, ça déniaise!

À minuit et une minute dans la nuit de mardi à mercredi, le Québec va devoir en effet «écraser» dans l'ensemble des lieux publics de la province. Ainsi le prescrit la Loi sur le tabac qui, après les édifices gouvernementaux, les hôpitaux et les salles de spectacles, fait désormais des 23 500 bars, tavernes, restaurants et salles de bingo des endroits où les rideaux, les nappes et les uniformes de serveuses ne seront plus jamais parfumés par l'herbe de Nicot.

Dans ce nouvel environnement sans fumée, les accros du tabac pourront s'adonner à leur vice chez eux, dans leur voiture, sur les terrasses des restos et bars lorsque la saison le permet ainsi que dans la rue... à condition toutefois de griller leurs sèches, beau temps mauvais temps, à neuf mètres des portes des établissements de santé et des établissements scolaires.

«Cela nous aura pris 20 ans pour purifier l'air intérieur des édifices publics, des lieux de travail et des bars et restaurants, lance Louis Gauvin, porte-parole de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac. À partir du 31 mai, les endroits publics vont enfin être tous sans fumée. C'est une grande victoire pour la santé publique.»

Retardée de cinq mois, pour profiter du climat estival afin de faciliter la transition, la mise en application de cette nouvelle loi est loin de faire du Québec une société distincte. Sept provinces et territoires au pays ont pris ou s'apprêtent à prendre le même chemin. L'Ontario a d'ailleurs fixé au 31 mai également l'entrée en vigueur d'une loi aussi restrictive qu'au Québec.

À ce jour, 13 États américains — dont l'État de New York et la Californie — ont envoyé eux aussi les fumeurs sur les trottoirs devant les bars et les restaurants. L'Irlande — avec ses pubs historiquement embaumés à la Silk Cut —, l'Italie, la Norvège, la Nouvelle-Zélande et l'Uruguay ont porté un dur coup à l'industrie du tabac en rendant également obsolète et illégal le bon vieux cendrier là où l'alcool coule généralement. Et la France, avec ses indécrottables fumeurs de Gitanes, jongle avec l'idée de leur emboîter le pas d'ici la fin de l'année.

La tendance est mondiale. Mais elle n'en demeure pas moins inquiétante pour plusieurs propriétaires de bar qui, à quelques jours de l'échéance, envisagent cette grande révolution sanitaire avec quelques sueurs dans le dos. «Je suis sérieusement angoissée», lance Catherine Bélanger, proprio du Pullman, un bar à vin du centre-ville de Montréal où, passé 22h, les fumeurs se font de plus en plus présents sous l'effet de l'alcool. «Certains soirs, 80 % de ma clientèle est composée de fumeurs. Avec cette loi, je risque, au mieux, de perdre un gros morceau de mon chiffre d'affaires ou, au pire, d'y passer. Ce n'est pas l'avenir que j'avais envisagé en ouvrant il y a deux ans.»

La peur du lendemain

Depuis plusieurs mois, ce refrain est repris en choeur par les tenanciers de bars dont le fonds de commerce reposait jusqu'à maintenant autant sur la consommation d'alcool que sur l'usage du tabac qui, disent-ils, a tendance à l'étendre dans le temps et à l'accentuer. «Les commerces qui ont l'alcool comme produit d'appel vont sans doute être les plus touchés, contrairement aux restaurants gastronomiques où les gens sont capables de se passer d'une cigarette, résume Jean Lefebvre, du Conseil des chaînes de restaurants du Québec. Oui, mes gens sont nerveux. Il va y avoir un impact sur leurs revenus, c'est sûr. Mais il faut faire face à la musique. Nous ne pouvons pas continuer à être les Gaulois de l'Amérique du Nord en matière de lutte contre le tabagisme.»

«La société va entrer dans une nouvelle logique, ajoute Louis Gauvin, qui, loin d'adhérer aux discours alarmistes, dénonce au passage la «désinformation» utilisée par les opposants à la nouvelle loi. «À New York, par exemple, il y a plus de bars qui ont ouvert depuis l'entrée en vigueur de la loi [qui fait du tabac une substance à consommer près d'un cadre de porte] que de bars qui ont fermé. Dans ce coin-là, ç'a été bénéfique.»

Baisse de l'affluence ou apparition de nouveaux clients jusque-là rebutés par l'idée de finir la soirée dans un bar avec les yeux rouges, sans pour autant avoir eu le plaisir de faire quelques longueurs dans une piscine? Perte ou création d'emplois? Dans un camp comme dans l'autre, les arguments et contre-arguments se bousculent, avec à l'appui des études toutes contradictoires présentant les peurs des uns ou l'optimisme des autres comme autant de mythes et d'épouvantails.

«Personne ne peut répondre à ces questions pour le moment», résume avec philosophie Renaud Poulin, président de la Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes du Québec (CPBBT), qui reconnaît lui aussi l'inquiétude de ses quelque 2000 membres. «Ce sont nos clients qui vont décider. Mais il est clair que nous allons surveiller nos chiffres d'affaires mois par mois à partir du 31 mai afin de réagir s'il le faut.»

Peter Sergakis, de l'Union des tenanciers de bars (UTB), un regroupement de 500 propriétaires de débits de boissons en colère devant la guerre menée par Québec contre les fumeurs de comptoir, a bien l'intention d'en faire autant. Avec une intention claire: demander éventuellement aux tribunaux du Québec, en cas de pertes financières prononcées, une injonction qui forcerait la suspension de l'application de cette loi jusqu'à l'automne prochain. Et ce, histoire d'attendre que la Cour supérieure entende la requête de l'UTB pour faire invalider la nouvelle loi.

«Nous allons voir, dit Julius Grey, l'avocat qui représente l'Union. Une injonction est possible, mais la jurisprudence n'est pas favorable dans ce genre de tentative.»

Tout en se dissociant des procédures entamées par M. Sergakis et son homme de loi, la Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes du Québec préfère ne pas trop compter sur cette autre voie de contournement d'une loi de plus en plus «incontournable», dit Renaud Poulin. «L'heure est désormais à trouver les aménagements nécessaires [construction de terrasses, installation de fumoirs extérieurs temporaires... ] pour permettre à notre clientèle de fumer tout en respectant la loi», dit-il.

Tout en poursuivant l'organisation de sa soirée «all you can smoke», Éric croit d'ailleurs que, malgré les craintes et les frustrations, ce respect ne devrait pas être trop problématique. «Je ne pense pas que des propriétaires vont prendre le risque de laisser leur clientèle fumer», dit-il tout en tirant sur une cigarette.

Québec doit en effet dès mardi soir mettre à contribution 44 inspecteurs et une trentaine d'aide-inspecteurs — des personnes envoyées en éclaireurs dans les bars pour repérer les établissements récalcitrants. La délation va également être encouragée. «Mais bien sûr, à la fin de la soirée, entre fumeurs consentants, une fois la porte fermée, peut-être qu'on va encore en griller quelques-unes», conclut le jeune tenancier.
 
 
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  • David Duchemin - Inscrit
    27 mai 2006 12 h 25
    L'argent et la santé
    Pour ou contre la cigarette revient en fin de compte à comparer l'argent et la santé : d'un coté une cigarette dont on a démontré qu'elle tuait et de l'autre des tenanciers qui pensent, sans l'avoir démontré, qu'ils vont perdre de l'argent avec cette interdiction. Je trouve révoltant que certaines personnes soient encore capable de jouer avec la santé voir la vie des gens pour de l'argent.

    Mais ce n'est pas tout ! Car même si certaines personnes risquent de voir leurs revenus diminuer avec cette loi, la société dans son ensemble pourrait y gagner : ce sont nos impôt qui payent les traitements des fumeurs passifs, les impôts de tous et pas seulement de quelques uns (même si certains pensent que nos impôts servent uniquement à payer les fonctionnaires).

    En tout cas, j'appelle tous les non-fumeurs et fumeurs à sortir mercredi soir et profiter des bars sans pleurer ni tousser.
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  • GJacques - Abonné
    27 mai 2006 13 h 30
    Ça va bien aller...
    Lorsque j'ai arrêté de fumer, il y de cela 14 ans, j'ai cru que j'aurais beaucoup de difficulté à prendre un verre sans ma bonne compagne. Au contraire, j'ai trouvé que la bière était meilleure et surtout le vin. Mais bien entendu la bouffe, qu'elles étaient toutes ces nouvelles saveurs, comment se faisait-il que je n'avais ni hûmer ni goûter ces nouvelles essences, ces nouveaux parfums. Vous allez voir, ça va bien aller...
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