Les os d'Alexis le Trotteur courent encore!
Comment se fait-il qu'on peut voir aujourd'hui le squelette de cette légende dans un musée alors que son corps a été inhumé dans une fosse commune en 1924?
Source: Éditions JCL
Après Maurice Richard, Aurore, le Survenant et bientôt Louis Cyr, c'est au tour du légendaire Alexis le Trotteur de faire l'objet d'un film. L'homme qui courait plus vite qu'un cheval et un train — dit-on — passionne Pierre Gill depuis l'époque où il suivait dans Vidéopresse les aventures en bande dessinée de ce légendaire personnage, qui vécut de 1860 à 1924. Gill termine une adaptation cinématographique de sa vie avec l'appui de Guy Gagnon, le patron québécois du géant Alliance Atlantis. Si tout va bien, ce Forest Gump très québécois devrait être projeté en salle d'ici deux ans. Pierre Gill promet, entre autres choses, des scènes de course contre un train «à couper le souffle»!
Alexis le Trotteur? De son vrai nom Alexis Lapointe, il est le fils d'une famille nombreuse de cultivateurs. Il ne reçoit pratiquement aucune éducation, sinon celle offerte dans le cadre du petit catéchisme. Simple d'esprit, facile à berner, il pratique trente-six métiers, un peu partout au Québec et même aux États-Unis.
Dans la région de Charlevoix, on le connaît surtout pour être un excellent fabricant de fours à pain. À lui seul, il en aurait construit au moins 200, en préparant l'argile nécessaire avec ses seuls pieds, une technique peu usitée. Mais ce qui l'a surtout fait passer à la légende, ce sont ses prouesses physiques: l'homme aime courir de longues distances et fuit ainsi, le plus souvent, ce qui le chagrine ou lui déplaît.
Avec le temps, il s'assimile de plus en plus à un cheval. Il mâche de l'avoine, hennit, court devant les carrioles et même devant les trains à vapeur. En voilà déjà assez pour en faire une sorte de phénomène, pas très loin du personnage classique du fou du village. «Un imbécile heureux», résume Pierre Gill au sujet du héros de son prochain film.
Or, broyé par un wagon en 1924, le corps d'Alexis le Trotteur est enterré sans cérémonie particulière dans une fosse commune dont on a tôt fait d'oublier jusqu'à l'emplacement. Comment expliquer alors que, depuis le milieu des années 1970, les visiteurs peuvent voir les ossements du Trotteur exposés sous Plexiglas au musée de la Pulperie, à Chicoutimi, comme s'il s'agissait d'une simple curiosité ou d'une rare trouvaille ethnologique? David Morrisson, directeur du secteur de l'archéologie et de l'histoire au Musée canadien de la civilisation à Ottawa, s'étonne qu'une histoire pareille puisse même exister. «Aucun musée respectable au Canada ne peut à mon sens posséder un squelette obtenu illégalement», affirme-t-il.
Vive la science!
Cette histoire abracadabrante, difficile à comprendre dans une société qui condamne toute forme de profanation, commence en 1966. Étudiant en éducation physique à l'Université d'Ottawa, Jean-Claude Larouche, 22 ans, montre peu d'intérêt pour les travaux de recherche habituels de sa discipline. «Calculer la production de salive chez un coureur à l'effort sur un tapis roulant, ce n'était pas fait pour moi», explique-t-il dans un entretien accordé cette semaine au Devoir.
Ce qui l'intéresse, c'est d'encourager ses concitoyens à faire de l'exercice. Dans cette perspective, il entend promouvoir la course à pied à partir d'un sujet historique dont les incidences, croit-il, pourraient être liées de près à la science. Pour mener à bien son projet, il veut mettre en avant la figure légendaire d'Alexis le Trotteur.
Larouche commence par éplucher tout ce qu'il trouve sur ce «surcheval», comme le surnomma un folkloriste. Il rassemble notamment plus de 120 heures de témoignages de gens qui ont vu de près ou de loin le Trotteur, en plus d'une multitude de documents relatifs à la vie de cet homme de peu. Tout cela donnera lieu à un livre dont Pierre Gill avoue avoir beaucoup profité pour son scénario.
Pour l'étudiant Larouche, le secret des capacités de coureur d'Alexis doit être perceptible sur sa dépouille grâce à une analyse des muscles — à condition qu'il puisse en rester 42 ans après la mise en terre — ou à tout le moins de ses os. D'où l'idée de retrouver et d'exhumer le squelette du Trotteur...
À force de recoupements, Larouche établit que les restes du pauvre homme se trouvent dans une parcelle précise du cimetière de son village natal. Et personne autour de lui, à l'Université d'Ottawa, ne pose la question du rapport réel entre la course à pied moderne et les restes d'un ouvrier, même légendaire, enterré au bord du Saint-Laurent.
Novembre 1966. Il fait froid. L'humidité du fleuve transit et la neige est de la partie. Appuyé par son directeur de recherche, Larouche a obtenu la permission de neveux du Trotteur de récupérer le corps. Évidemment, il lui faut aussi d'autres autorisations de l'État, ce qu'il n'a pas, avoue-t-il aujourd'hui. «On n'a jamais eu l'autorisation de le sortir de terre», explique celui qui est aujourd'hui devenu éditeur, depuis ses bureaux de Chicoutimi. Il va tout de même de l'avant, précise-t-il, porté par l'enthousiasme de sa jeunesse.
Avec l'aide de son frère Viateur, professeur à l'Université de Montréal, il exhume le corps de ses propres mains, sans plus de formalité et sans le moindre respect des règles en cette matière. Un peu à la manière de ces médecins amateurs qui volaient autrefois des cadavres la nuit pour s'exercer ensuite à la dissection.
Une chose pareille serait-elle envisageable de nos jours dans le cadre d'un travail universitaire de premier cycle? «Sûrement pas!», répond sans hésiter Jean-Claude Larouche.
L'art de déterrer un mort
Comment déterre-t-on un mort en plein jour dans un cimetière catholique de village? Jean-Claude et Viateur Larouche sondent d'abord le sol du cimetière de La Malbaie grâce à une longue baguette de métal. Ils espèrent ainsi découvrir une tombe en tôle recouverte d'une vitre où, à l'origine, on pouvait voir le visage du défunt. Une tige enfoncée par ici, une autre par là... et on finit vite par se convaincre qu'on a trouvé.
Au matin du 12 novembre 1966, armé de pelles, les Larouche déterrent non pas un, mais deux cercueils! Ni l'un ni l'autre n'est le bon, à en juger par les ossements qui en sortent. Qu'à cela ne tienne, on poursuit les efforts! En après-midi, on procède à une troisième excavation, à coups de pelles toujours. Nouvel échec! «Quatre poignées de tombe, un crucifix et une plaque de cuivre. Pas un os!» Faut-il donc que les deux frères remuent tout le cimetière pour trouver leur Trotteur?
Mais sous cette couche mortuaire décevante, les pieds posés dans un cercueil éventré, Jean-Claude Larouche trouve, à force de continuer à creuser, «plusieurs os, dont ceux d'une femme», et d'autres encore qui appartiennent vraisemblablement, cette fois, au squelette du Trotteur. Un tibia, un péroné, un fémur, deux os iliaques avec le sacrum, quelques vertèbres lombaires, quelques côtes aussi, de même qu'un cubitus, un radius, un humérus, un omoplate, une clavicule, une mâchoire inférieure et un crâne, tout cela est mis séance tenante dans une boîte que l'on porte chez un médecin de La Malbaie pour identification de cette «découverte» tenue par les deux gaillards comme scientifique!
Ce travail peu délicat des deux hommes effraie la populace. La police se saisit de l'affaire mais, visiblement impressionnée, elle concède qu'on doit bien avoir affaire à deux professionnels puisque ce sont des universitaires... Après tout, explique Jean-Claude Larouche en 1971 dans son premier livre sur le Trotteur, le travail a été fait «d'une façon scientifique et surtout très sérieuse». L'éditeur de l'ouvrage prend d'ailleurs la peine, d'entrée de jeu, de préciser que Larouche «n'est pas un fossoyeur» mais bien «un chercheur né».
La première collecte des os ayant été complétée à la quasi-noirceur, ceux-ci «devenaient très peu distincts à cause du mélange de gravier, de roches et de terre qui s'y trouvait», écrit encore Jean-Claude Larouche. «Ajoutons à tout ce fatras l'excitation et la fatigue du moment», voilà qui explique que les deux comparses aient malencontreusement oublié dans le champ d'osselets quelques pièces du squelette! Il fallut donc y retourner.
Le 25 novembre, sans l'aide de son frère cette fois, le futur éditeur fait appel à un tracteur, qui hélas ne vient pas. L'opérateur doute de la valeur légitime des travaux du petit malin de l'Université d'Ottawa. Pourtant, comme l'assure encore une fois Jean-Claude Larouche, «le travail scientifique que je poursuivais n'avait quand même rien d'un pillage de tombe»!
C'est donc avec rien de moins qu'une pelle mécanique que le travail sera complété. Cette fois, la fouille permet de découvrir des bretelles autant que des bottines dont les talons ont été fabriqués par la Panther Rubber Co. de Sherbrooke. L'élasticité du caoutchouc permettrait-elle d'expliquer la longueur des foulées du Trotteur? L'histoire ne le dit pas.
Refusé d'abord par une dizaine de maisons d'édition, le livre qui narre cette incroyable aventure finit par trouver preneur aux Éditions du Jour, grâce à Victor-Lévy Beaulieu. Selon les souvenirs de ce dernier, «plus de dix mille exemplaires furent vite vendus» avant que la maison, dirigée par Jacques Hébert, ne change de main autant que d'allure. Les droits du livre sont alors rétrocédés à son auteur, qui prépare une nouvelle édition, augmentée de considérations sur la course à pied. En 1977, le livre devient le premier titre publié par les Éditions JCL, aujourd'hui fortes d'un catalogue de près de 350 titres, et sera réédité par la suite.
Le Trotteur et Larouche au cinéma?
Cette aventure d'universitaire en herbe ne devrait-elle pas faire elle-même l'objet d'un film? La proposition fait éclater de rire le fondateur des Éditions JCL. «En attendant, enchaîne tout de suite Jean-Claude Larouche, je m'étonne de n'avoir jamais été contacté par Pierre Gill. S'il est vrai qu'il entend faire un film sur le Trotteur, il se simplifierait beaucoup la vie en me parlant. C'est moi qui suis le propriétaire de la recherche!»
Pour la recherche, peut-être. Mais qui est propriétaire des restes du Trotteur? Selon l'actuelle directrice des collections et des acquisitions du musée de la Pulperie à Chicoutimi, Nathalie Boudreault, le squelette a été remis au musée en 1975 par Jean-Claude Larouche. Mais la base de données du musée ne l'identifie pas formellement comme donateur.
Un squelette appartient-il à celui qui le déterre? «Non, justement, explique la conservatrice. C'est pour cela que je n'ai aucun nom d'inscrit à titre de donateur. Il faudrait que je fouille dans les vieux dossiers pour vérifier de quelle manière le squelette nous a été donné.»
Quel intérêt y a-t-il à exposer le squelette d'un être humain? «C'est une décision prise par le conservateur de l'époque, répond la directrice actuelle. Moi, je n'étais pas là.» En 1999, le musée de Chicoutimi a inauguré une exposition thématique, «Alexis le Trotteur, athlète ou centaure?», dont le squelette est la pièce maîtresse.
Selon le directeur du secteur de l'archéologie et de l'histoire au Musée canadien de la civilisation à Ottawa, David Morrisson: «En 1966, il fallait déjà des permis pour exhumer un corps. C'est à mon sens un acte criminel. Le musée qui a accepté un don pareil est probablement fou.»
Mise au fait hier de ce dossier, la porte-parole du bureau du coroner, Marie-Ève Bilodeau, a affirmé «qu'il faut vraiment des motifs sérieux et la permission d'un juge pour exhumer et conserver ensuite un cadavre comme ça. La loi ne date pas d'hier.» A-t-on jamais eu vent chez le coroner de cas similaires? «Je n'ai jamais eu connaissance d'un cas semblable. C'est assez farfelu!»
Les rapports aux morts comme à l'histoire changent avec le temps. En 1990, l'Université de Montréal a ainsi remis à la famille d'Édouard Beaupré le corps de ce géant qu'elle conservait dans un laboratoire depuis des décennies à titre de curiosité. D'ici à ce qu'une fiction sur la vie d'Alexis le Trotteur apparaisse sur nos écrans, qui sait ce qui pourra advenir de ses vieux os?
Alexis le Trotteur? De son vrai nom Alexis Lapointe, il est le fils d'une famille nombreuse de cultivateurs. Il ne reçoit pratiquement aucune éducation, sinon celle offerte dans le cadre du petit catéchisme. Simple d'esprit, facile à berner, il pratique trente-six métiers, un peu partout au Québec et même aux États-Unis.
Dans la région de Charlevoix, on le connaît surtout pour être un excellent fabricant de fours à pain. À lui seul, il en aurait construit au moins 200, en préparant l'argile nécessaire avec ses seuls pieds, une technique peu usitée. Mais ce qui l'a surtout fait passer à la légende, ce sont ses prouesses physiques: l'homme aime courir de longues distances et fuit ainsi, le plus souvent, ce qui le chagrine ou lui déplaît.
Avec le temps, il s'assimile de plus en plus à un cheval. Il mâche de l'avoine, hennit, court devant les carrioles et même devant les trains à vapeur. En voilà déjà assez pour en faire une sorte de phénomène, pas très loin du personnage classique du fou du village. «Un imbécile heureux», résume Pierre Gill au sujet du héros de son prochain film.
Or, broyé par un wagon en 1924, le corps d'Alexis le Trotteur est enterré sans cérémonie particulière dans une fosse commune dont on a tôt fait d'oublier jusqu'à l'emplacement. Comment expliquer alors que, depuis le milieu des années 1970, les visiteurs peuvent voir les ossements du Trotteur exposés sous Plexiglas au musée de la Pulperie, à Chicoutimi, comme s'il s'agissait d'une simple curiosité ou d'une rare trouvaille ethnologique? David Morrisson, directeur du secteur de l'archéologie et de l'histoire au Musée canadien de la civilisation à Ottawa, s'étonne qu'une histoire pareille puisse même exister. «Aucun musée respectable au Canada ne peut à mon sens posséder un squelette obtenu illégalement», affirme-t-il.
Vive la science!
Cette histoire abracadabrante, difficile à comprendre dans une société qui condamne toute forme de profanation, commence en 1966. Étudiant en éducation physique à l'Université d'Ottawa, Jean-Claude Larouche, 22 ans, montre peu d'intérêt pour les travaux de recherche habituels de sa discipline. «Calculer la production de salive chez un coureur à l'effort sur un tapis roulant, ce n'était pas fait pour moi», explique-t-il dans un entretien accordé cette semaine au Devoir.
Ce qui l'intéresse, c'est d'encourager ses concitoyens à faire de l'exercice. Dans cette perspective, il entend promouvoir la course à pied à partir d'un sujet historique dont les incidences, croit-il, pourraient être liées de près à la science. Pour mener à bien son projet, il veut mettre en avant la figure légendaire d'Alexis le Trotteur.
Larouche commence par éplucher tout ce qu'il trouve sur ce «surcheval», comme le surnomma un folkloriste. Il rassemble notamment plus de 120 heures de témoignages de gens qui ont vu de près ou de loin le Trotteur, en plus d'une multitude de documents relatifs à la vie de cet homme de peu. Tout cela donnera lieu à un livre dont Pierre Gill avoue avoir beaucoup profité pour son scénario.
Pour l'étudiant Larouche, le secret des capacités de coureur d'Alexis doit être perceptible sur sa dépouille grâce à une analyse des muscles — à condition qu'il puisse en rester 42 ans après la mise en terre — ou à tout le moins de ses os. D'où l'idée de retrouver et d'exhumer le squelette du Trotteur...
À force de recoupements, Larouche établit que les restes du pauvre homme se trouvent dans une parcelle précise du cimetière de son village natal. Et personne autour de lui, à l'Université d'Ottawa, ne pose la question du rapport réel entre la course à pied moderne et les restes d'un ouvrier, même légendaire, enterré au bord du Saint-Laurent.
Novembre 1966. Il fait froid. L'humidité du fleuve transit et la neige est de la partie. Appuyé par son directeur de recherche, Larouche a obtenu la permission de neveux du Trotteur de récupérer le corps. Évidemment, il lui faut aussi d'autres autorisations de l'État, ce qu'il n'a pas, avoue-t-il aujourd'hui. «On n'a jamais eu l'autorisation de le sortir de terre», explique celui qui est aujourd'hui devenu éditeur, depuis ses bureaux de Chicoutimi. Il va tout de même de l'avant, précise-t-il, porté par l'enthousiasme de sa jeunesse.
Avec l'aide de son frère Viateur, professeur à l'Université de Montréal, il exhume le corps de ses propres mains, sans plus de formalité et sans le moindre respect des règles en cette matière. Un peu à la manière de ces médecins amateurs qui volaient autrefois des cadavres la nuit pour s'exercer ensuite à la dissection.
Une chose pareille serait-elle envisageable de nos jours dans le cadre d'un travail universitaire de premier cycle? «Sûrement pas!», répond sans hésiter Jean-Claude Larouche.
L'art de déterrer un mort
Comment déterre-t-on un mort en plein jour dans un cimetière catholique de village? Jean-Claude et Viateur Larouche sondent d'abord le sol du cimetière de La Malbaie grâce à une longue baguette de métal. Ils espèrent ainsi découvrir une tombe en tôle recouverte d'une vitre où, à l'origine, on pouvait voir le visage du défunt. Une tige enfoncée par ici, une autre par là... et on finit vite par se convaincre qu'on a trouvé.
Au matin du 12 novembre 1966, armé de pelles, les Larouche déterrent non pas un, mais deux cercueils! Ni l'un ni l'autre n'est le bon, à en juger par les ossements qui en sortent. Qu'à cela ne tienne, on poursuit les efforts! En après-midi, on procède à une troisième excavation, à coups de pelles toujours. Nouvel échec! «Quatre poignées de tombe, un crucifix et une plaque de cuivre. Pas un os!» Faut-il donc que les deux frères remuent tout le cimetière pour trouver leur Trotteur?
Mais sous cette couche mortuaire décevante, les pieds posés dans un cercueil éventré, Jean-Claude Larouche trouve, à force de continuer à creuser, «plusieurs os, dont ceux d'une femme», et d'autres encore qui appartiennent vraisemblablement, cette fois, au squelette du Trotteur. Un tibia, un péroné, un fémur, deux os iliaques avec le sacrum, quelques vertèbres lombaires, quelques côtes aussi, de même qu'un cubitus, un radius, un humérus, un omoplate, une clavicule, une mâchoire inférieure et un crâne, tout cela est mis séance tenante dans une boîte que l'on porte chez un médecin de La Malbaie pour identification de cette «découverte» tenue par les deux gaillards comme scientifique!
Ce travail peu délicat des deux hommes effraie la populace. La police se saisit de l'affaire mais, visiblement impressionnée, elle concède qu'on doit bien avoir affaire à deux professionnels puisque ce sont des universitaires... Après tout, explique Jean-Claude Larouche en 1971 dans son premier livre sur le Trotteur, le travail a été fait «d'une façon scientifique et surtout très sérieuse». L'éditeur de l'ouvrage prend d'ailleurs la peine, d'entrée de jeu, de préciser que Larouche «n'est pas un fossoyeur» mais bien «un chercheur né».
La première collecte des os ayant été complétée à la quasi-noirceur, ceux-ci «devenaient très peu distincts à cause du mélange de gravier, de roches et de terre qui s'y trouvait», écrit encore Jean-Claude Larouche. «Ajoutons à tout ce fatras l'excitation et la fatigue du moment», voilà qui explique que les deux comparses aient malencontreusement oublié dans le champ d'osselets quelques pièces du squelette! Il fallut donc y retourner.
Le 25 novembre, sans l'aide de son frère cette fois, le futur éditeur fait appel à un tracteur, qui hélas ne vient pas. L'opérateur doute de la valeur légitime des travaux du petit malin de l'Université d'Ottawa. Pourtant, comme l'assure encore une fois Jean-Claude Larouche, «le travail scientifique que je poursuivais n'avait quand même rien d'un pillage de tombe»!
C'est donc avec rien de moins qu'une pelle mécanique que le travail sera complété. Cette fois, la fouille permet de découvrir des bretelles autant que des bottines dont les talons ont été fabriqués par la Panther Rubber Co. de Sherbrooke. L'élasticité du caoutchouc permettrait-elle d'expliquer la longueur des foulées du Trotteur? L'histoire ne le dit pas.
Refusé d'abord par une dizaine de maisons d'édition, le livre qui narre cette incroyable aventure finit par trouver preneur aux Éditions du Jour, grâce à Victor-Lévy Beaulieu. Selon les souvenirs de ce dernier, «plus de dix mille exemplaires furent vite vendus» avant que la maison, dirigée par Jacques Hébert, ne change de main autant que d'allure. Les droits du livre sont alors rétrocédés à son auteur, qui prépare une nouvelle édition, augmentée de considérations sur la course à pied. En 1977, le livre devient le premier titre publié par les Éditions JCL, aujourd'hui fortes d'un catalogue de près de 350 titres, et sera réédité par la suite.
Le Trotteur et Larouche au cinéma?
Cette aventure d'universitaire en herbe ne devrait-elle pas faire elle-même l'objet d'un film? La proposition fait éclater de rire le fondateur des Éditions JCL. «En attendant, enchaîne tout de suite Jean-Claude Larouche, je m'étonne de n'avoir jamais été contacté par Pierre Gill. S'il est vrai qu'il entend faire un film sur le Trotteur, il se simplifierait beaucoup la vie en me parlant. C'est moi qui suis le propriétaire de la recherche!»
Pour la recherche, peut-être. Mais qui est propriétaire des restes du Trotteur? Selon l'actuelle directrice des collections et des acquisitions du musée de la Pulperie à Chicoutimi, Nathalie Boudreault, le squelette a été remis au musée en 1975 par Jean-Claude Larouche. Mais la base de données du musée ne l'identifie pas formellement comme donateur.
Un squelette appartient-il à celui qui le déterre? «Non, justement, explique la conservatrice. C'est pour cela que je n'ai aucun nom d'inscrit à titre de donateur. Il faudrait que je fouille dans les vieux dossiers pour vérifier de quelle manière le squelette nous a été donné.»
Quel intérêt y a-t-il à exposer le squelette d'un être humain? «C'est une décision prise par le conservateur de l'époque, répond la directrice actuelle. Moi, je n'étais pas là.» En 1999, le musée de Chicoutimi a inauguré une exposition thématique, «Alexis le Trotteur, athlète ou centaure?», dont le squelette est la pièce maîtresse.
Selon le directeur du secteur de l'archéologie et de l'histoire au Musée canadien de la civilisation à Ottawa, David Morrisson: «En 1966, il fallait déjà des permis pour exhumer un corps. C'est à mon sens un acte criminel. Le musée qui a accepté un don pareil est probablement fou.»
Mise au fait hier de ce dossier, la porte-parole du bureau du coroner, Marie-Ève Bilodeau, a affirmé «qu'il faut vraiment des motifs sérieux et la permission d'un juge pour exhumer et conserver ensuite un cadavre comme ça. La loi ne date pas d'hier.» A-t-on jamais eu vent chez le coroner de cas similaires? «Je n'ai jamais eu connaissance d'un cas semblable. C'est assez farfelu!»
Les rapports aux morts comme à l'histoire changent avec le temps. En 1990, l'Université de Montréal a ainsi remis à la famille d'Édouard Beaupré le corps de ce géant qu'elle conservait dans un laboratoire depuis des décennies à titre de curiosité. D'ici à ce qu'une fiction sur la vie d'Alexis le Trotteur apparaisse sur nos écrans, qui sait ce qui pourra advenir de ses vieux os?
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