La fête des Mères
C'est un jeu entre nous. «Le 14, n'oublie pas, c'est la fête des Mères, mon garçon.» J'ai un fils distrait et facétieux. «Ah! oui, c'est fou, je confonds toujours l'Halloween et la fête des Mères.» Il ne saurait dire plus vrai. La mère est une fée mais aussi une sorcière aux yeux de l'enfant, et ce, quel que soit l'âge de ce dernier. Les neuf mois que vit le couple mère-enfant en devenir est la seule expérience de fusion absolue et d'intimité secrète de la vie. Qui n'a pas connu ces semaines ignore ce mystère amoureux. Porter un enfant, en ce sens, représente un état de grâce dans l'ordre des réalités humaines dont aucune n'est plus radicale ni plus naturelle à la fois. Le couple de la mère et du fruit de ses entrailles, expression surannée mais combien poétique, ce couple-là, seule la mort peut le séparer. Enceinte, la femme découvre aussi le sens premier de son corps. Sa transformation, parfois affolante les premières semaines, lui renvoie d'elle-même une image qu'elle apprivoise peu à peu. Elle n'a de cesse de toucher ses seins gonflés, son ventre dominant, mais c'est son bébé qu'elle caresse de la sorte. Avec lui, elle vit dans un monde à part, inatteignable même par le père, spectateur quasi étranger, parfois ému, ébloui, inquiet ou indifférent à la vie de ces deux-là. Car la paternité, elle, ne survient vraiment que plus tard, à l'apparition de l'enfant.
À la naissance du bébé, à la fois délivrance et souffrance pour la mère et l'enfant, commence le long détachement auquel doit consentir celle qui aspire au bonheur de son petit être. Elle doit aussi laisser la voie libre au père, ce qui ne va pas de soi malgré le discours féminin officiel sur l'importance du père auprès de son rejeton. Que cela déplaise ou non, il faut reconnaître que le père n'accède au bébé que par la volonté de la mère, dont le sentiment intime, inavouable, est que l'enfant lui appartient à elle, qui l'a porté, nourri, bercé et senti vibrer en son sein.
La maternité est ineffaçable et parfois inguérissable. Il faut assister à ces retrouvailles d'enfants abandonnés par leurs mères naturelles et qui les découvrent 30, 40, 50 ans plus tard. Ce sont des femmes dont la vie fut hantée par cet arrachement. En effet, une mère ne se «démère» pas, elle se renie, s'autoflagelle, se méprise, mais elle ne peut pas s'arracher à son destin.
La maternité a été malmenée depuis quelques décennies. La maternité perçue comme un frein (réel) à l'épanouissement professionnel de la femme a été déclarée persona non grata par trop de filles en âge de procréer. Sans statut social, sans protection sociale, sans sacralisation aussi, la maternité se transforme en handicap à surmonter. Il est interdit de dire ou d'écrire que sans l'expérience de la maternité, une femme devra faire le deuil d'un mystère rattaché à son sexe. Elle peut connaître le bonheur, l'épanouissement, sans doute l'amour, mais fabriquer une vie à même sa chair et son sang transfigure une femme. C'est une expérience si singulière, si angoissante aussi et si profondément émouvante qu'elle demeure enfouie dans le coeur des mères. Être femme est une façon d'être dans la vie. Être mère est une intimité avec la vie.
Le rêve secret de la femme enceinte est de garder en elle, pour elle, le petit dont elle sait qu'il lui échappera dès la naissance. En ce sens, l'arrivée du bébé, ce triomphe de la vie, plonge la mère dans une tristesse dont il arrive parfois qu'elle soit inconsolable pendant quelques mois malgré le bonheur que lui procure la présence du bébé, qu'elle peut partager avec le père. À partir du tout petit âge de l'enfant, la mère découvre la vérité charnelle, pourrait-on dire, du mot «sacrifice». Car la maternité sans l'acceptation de l'oubli de soi doit être une épreuve déchirante, indissociable de la culpabilité qui l'accompagne.
Être mère, c'est d'abord avoir consenti à s'inscrire dans la suite du monde, à dépasser ses propres rêves et ses propres aspirations, à prolonger son corps et à désarmer son coeur. L'acte même d'accoucher se situe dans un temps absolu, sans repères avec le temps connu, où les secondes deviennent des minutes puis se transforment en heures. L'accouchement se fait en présence de témoins mais ne se partage pas pour autant. Accoucher de l'enfant, ce passage du statut de femme enceinte à celui de mère, pulvérise également la notion de liberté si chère aux femmes modernes et si chèrement acquise par les luttes féministes. Se pose alors avec acuité le dilemme actuel, qui est la contradiction entre l'épanouissement personnel et la quête d'attentions intarissables du petit bébé. La maternité, dont on n'entend plus l'éloge, subit les secousses telluriques d'une société aveuglée par le culte frénétique de l'instant vécu comme un absolu.
«C'est moi», dit le fils au bout du fil avant même de dire bonjour, comme si on pouvait l'avoir oublié, ce que tous les fils doivent parfois souhaiter face à leur mère. Pourquoi cette voix provoque-t-elle toujours une inquiétude sourde mêlée à la joie? La maternité, c'est donc aussi ces émotions violentes, ces chocs passionnels et ces éclaircies soudaines. Devant l'enfant devenu un homme, qui tient un bouquet à la main et ressemble soudain au petit garçon de sept ans, la mère, en cette journée de fête, éprouve le sentiment à la fois étourdissant et apaisant de la perpétuation de la vie et de sa propre immortalité.
denbombardier@videotron.ca
À la naissance du bébé, à la fois délivrance et souffrance pour la mère et l'enfant, commence le long détachement auquel doit consentir celle qui aspire au bonheur de son petit être. Elle doit aussi laisser la voie libre au père, ce qui ne va pas de soi malgré le discours féminin officiel sur l'importance du père auprès de son rejeton. Que cela déplaise ou non, il faut reconnaître que le père n'accède au bébé que par la volonté de la mère, dont le sentiment intime, inavouable, est que l'enfant lui appartient à elle, qui l'a porté, nourri, bercé et senti vibrer en son sein.
La maternité est ineffaçable et parfois inguérissable. Il faut assister à ces retrouvailles d'enfants abandonnés par leurs mères naturelles et qui les découvrent 30, 40, 50 ans plus tard. Ce sont des femmes dont la vie fut hantée par cet arrachement. En effet, une mère ne se «démère» pas, elle se renie, s'autoflagelle, se méprise, mais elle ne peut pas s'arracher à son destin.
La maternité a été malmenée depuis quelques décennies. La maternité perçue comme un frein (réel) à l'épanouissement professionnel de la femme a été déclarée persona non grata par trop de filles en âge de procréer. Sans statut social, sans protection sociale, sans sacralisation aussi, la maternité se transforme en handicap à surmonter. Il est interdit de dire ou d'écrire que sans l'expérience de la maternité, une femme devra faire le deuil d'un mystère rattaché à son sexe. Elle peut connaître le bonheur, l'épanouissement, sans doute l'amour, mais fabriquer une vie à même sa chair et son sang transfigure une femme. C'est une expérience si singulière, si angoissante aussi et si profondément émouvante qu'elle demeure enfouie dans le coeur des mères. Être femme est une façon d'être dans la vie. Être mère est une intimité avec la vie.
Le rêve secret de la femme enceinte est de garder en elle, pour elle, le petit dont elle sait qu'il lui échappera dès la naissance. En ce sens, l'arrivée du bébé, ce triomphe de la vie, plonge la mère dans une tristesse dont il arrive parfois qu'elle soit inconsolable pendant quelques mois malgré le bonheur que lui procure la présence du bébé, qu'elle peut partager avec le père. À partir du tout petit âge de l'enfant, la mère découvre la vérité charnelle, pourrait-on dire, du mot «sacrifice». Car la maternité sans l'acceptation de l'oubli de soi doit être une épreuve déchirante, indissociable de la culpabilité qui l'accompagne.
Être mère, c'est d'abord avoir consenti à s'inscrire dans la suite du monde, à dépasser ses propres rêves et ses propres aspirations, à prolonger son corps et à désarmer son coeur. L'acte même d'accoucher se situe dans un temps absolu, sans repères avec le temps connu, où les secondes deviennent des minutes puis se transforment en heures. L'accouchement se fait en présence de témoins mais ne se partage pas pour autant. Accoucher de l'enfant, ce passage du statut de femme enceinte à celui de mère, pulvérise également la notion de liberté si chère aux femmes modernes et si chèrement acquise par les luttes féministes. Se pose alors avec acuité le dilemme actuel, qui est la contradiction entre l'épanouissement personnel et la quête d'attentions intarissables du petit bébé. La maternité, dont on n'entend plus l'éloge, subit les secousses telluriques d'une société aveuglée par le culte frénétique de l'instant vécu comme un absolu.
«C'est moi», dit le fils au bout du fil avant même de dire bonjour, comme si on pouvait l'avoir oublié, ce que tous les fils doivent parfois souhaiter face à leur mère. Pourquoi cette voix provoque-t-elle toujours une inquiétude sourde mêlée à la joie? La maternité, c'est donc aussi ces émotions violentes, ces chocs passionnels et ces éclaircies soudaines. Devant l'enfant devenu un homme, qui tient un bouquet à la main et ressemble soudain au petit garçon de sept ans, la mère, en cette journée de fête, éprouve le sentiment à la fois étourdissant et apaisant de la perpétuation de la vie et de sa propre immortalité.
denbombardier@videotron.ca
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

