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En temps de mondialisation - La précarité de l'emploi s'applique aussi dans le secteur public

« Ce ne sont plus des règles nationales ou sectorielles qui sont maintenant en jeu »

Le mouvement syndical français, en s’alliant au mouvement étudiant, a réussi à faire reculer le gouvernement français dans le dossier du contrat de première embauche (CPE).
Photo : Agence Reuters
Le mouvement syndical français, en s’alliant au mouvement étudiant, a réussi à faire reculer le gouvernement français dans le dossier du contrat de première embauche (CPE).
La mondialisation économique a changé la donne. Les règles du jeu qui régissaient jusqu'alors les négociations entre employeurs et syndicats se sont transformées. Deux spécialistes de la question exposent les principaux défis que devront relever les syndicats au cours des prochaines années.

Le directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT), Gregor Murray, explique que, historiquement, «les syndicats ont construit leur rapport de force en fonction d'un cadre national, d'un ensemble de règles à l'égard du commerce international et d'un degré de syndicalisation assez important».

C'est à l'intérieur de ce cadre — assez bien défini — que les syndicats faisaient normalement pression auprès des employeurs, poursuit-il. «Dans ce contexte, un syndicat, fort sur le plan interne, devait arriver à faire une bonne consolidation de la négociation, ou ce qu'on appelle en anglais le pattern bargaining», qui consiste à cibler les aspects qu'une organisation désire défendre au cours d'une période donnée. «Généralement, c'était donc le syndicat qui arrivait et proposait les points qu'il désirait améliorer, travailler.»

Mais voilà qu'au cours de la dernière décennie la mondialisation économique a complètement bouleversé ces «anciennes règles du jeu» pour en imposer de nouvelles. «Ce ne sont plus des règles nationales ou sectorielles qui sont maintenant en jeu», observe M. Murray.

Nouveau rapport de force

Selon le spécialiste, les compagnies qui oeuvrent aujourd'hui aux quatre coins de la planète imposent leurs «cahiers de commande» lors de négociations, en argumentant «qu'il coûte moins cher», dans certains cas, de déplacer leurs activités à l'étranger. Cela affecterait au plus haut point le processus habituel des négociations.

«Le rapport de force a donc changé de mains; les syndicats se retrouvent parfois très démunis. Ils doivent aujourd'hui réussir à reconstruire leur rapport de force dans un nouvel environnement» où l'ordre du jour provient de la partie patronale, indique-t-il.

Alors les syndicats tentent peu à peu de créer des liens avec des organisations étrangères afin de coordonner leurs efforts. Mais force est d'admettre que, jusqu'à présent, ces efforts n'ont pas donné les fruits escomptés. Raison: «Un syndicat local a avant tout pour mission de défendre les conditions de travail de ses membres. Il s'agit là d'une réalité locale. Il y a aussi le fait que chacun des syndicats travaille pour conserver ses emplois chez lui», constate M. Murray.

Précarité

La sociologue et professeure à l'Université de Montréal Mona-Josée Gagnon, qui a oeuvré pendant plusieurs années à la FTQ, indique pour sa part que la précarité «est actuellement un des problèmes majeurs». S'appuyant sur les récentes négociations dans le secteur public, elle note que les organisations syndicales n'ont pas su convaincre l'opinion publique des nombreux enjeux liés à la précarité, talon d'Achille des syndicats, selon elle.

Elle note par ailleurs que «le gouvernement a quant à lui réussi à convaincre que tous les fonctionnaires ont une sécurité d'emploi, ce qui bien entendu n'est pas le cas». Elle rappelle alors que le taux de précarité, dans les secteurs public et parapublic, tourne autour de 40 %.

Mais justement, quels sont les enjeux liés à la précarité? De quelle façon celle-ci change-t-elle l'univers syndical? Gagnon y perçoit le cheval de Troie du monde syndical. «Ça les affecte terriblement. Les précaires sont automatiquement syndiqués dans les mêmes organisations que les permanents. On se retrouve donc avec des syndicats qui représentent à la fois des précaires et des permanents. Cela ne favorise pas la solidarité; ça favorise plutôt les divisions et les fractures intergénérationnelles. Et ça, c'est épouvantable!», lance-t-elle.

Selon la spécialiste, les syndicats s'affaiblissent au rythme où la précarité augmente. L'unité n'est plus et les dissensions internes deviennent de plus en plus fréquentes. Inévitablement, cette réalité affecte les stratégies déployées lors des négociations et, du même coup, diminue les chances de réussite de ces dernières.

À ce sujet, elle souligne à gros traits les récents échecs des fronts communs au cours des négociations dans le secteur public: «Le front commun CSN-FTQ s'est brisé; le front commun FAQ-CSQ — pour ce qui est des enseignants des cégeps — s'est aussi brisé.» Elle précise que, dans un monde idéal, l'ensemble des syndicats devrait mobiliser ses énergies afin d'«abaisser le taux de précarité».

Mme Gagnon ajoute que les syndicats se sont même fait imposer les unités d'accréditation dans le secteur de la santé. Cette situation, qu'elle qualifie de «presque criminelle», aurait poussé les organisations syndicales à lutter entre elles afin de refaire les unités d'accréditation, ce qui a eu pour effet d'engendrer la création de syndicats indépendants.

Nécessaire refonte

Lorsqu'on lui demande clairement si nous ne sommes pas en train d'assister à la fin des syndicats tels que nous les connaissions, elle répond: «Ils sont en train de vivre une démotion statutaire [sic] en tant qu'acteurs sociopolitiques. Mais disons qu'il faut faire confiance à une certaine capacité de rebondissement... par contre, je n'en vois pas encore les signes tangibles.»

Elle s'efforce aussitôt de rappeler qu'une certaine relève prend peu à peu le flambeau du mouvement syndical québécois. «Ça ne se peut pas que ça reste comme cela. Le mouvement syndical est quand même très fort au Québec», ajoutant que des surprises sont tout de même possibles. Elle cite à titre d'exemple le mouvement syndical français — certainement un des plus faibles — qui, en s'alliant au mouvement étudiant, a réussi à faire reculer le gouvernement français dans le dossier du contrat de première embauche (CPE).

Le syndicalisme québécois se retrouve donc à la croisée des chemins, selon Murray et Gagnon. Le maintien de la force des organisations syndicales dépendrait donc, dans un avenir rapproché, de leur capacité d'adaptation aux nouvelles réalités que leur impose la mondialisation.

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