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Amère mère patrie

Le rapport du Québec à la France demeure problématique

Photo : Jacques Nadeau
Si le non français à la guerre en Irak a permis à nombre de Québécois de se sentir plus proches de la France qu'à aucun autre moment peut-être depuis 40 ans, la «dépression nerveuse» actuelle des cousins hexagonaux, aux prises avec des émeutes dans les banlieues, un système d'intégration en panne, un refus de la mondialisation et de l'Europe, risque de les éloigner de la «mère patrie». «Il ne faut pas qu'on soit emportés par le déclin de la France», lance même un observateur. Bilan de la perception que les Québécois ont de la France.

«Le Québécois ne "va" pas en France, il y "revient", et le premier aller ne peut être qu'un premier retour, retour aux sources du sens, face aux insignifiances américaines.» Cette phrase de l'écrivain Pierre Vadeboncoeur date des années 80 et est difficilement imaginable chez des Québécois contemporains, convenons-en.

On l'oublie souvent, mais l'acte fondateur du Québec moderne, la Révolution tranquille, était empreint de cette volonté de retourner «aux sources du sens». Pour s'en convaincre, il suffit de relire Georges-Émile Lapalme, chef du Parti libéral du Québec dans ces années 50 où l'on préparait le grand chambardement. La référence française est partout chez ce politicien intellectuel, pour qui le développement de relations entre le Québec et la France était la clef de voûte de la renaissance nationale qu'il souhaitait. «Le Québec de la Révolution tranquille s'est voulu français», souligne d'ailleurs Christian Dufour, professeur de l'ENAP, qui vient de publier un court essai à partir de regards croisés sur le Québec et la France, Le Défi français (Septentrion).

Toutefois, dans les quatre décennies qui ont suivi les retrouvailles grandioses des années 60, ponctuées par le «Vive le Québec libre!» d'on sait qui, la France a tranquillement cessé, pour bon nombre de Québécois, de représenter cette «source du sens» chère à Vadeboncoeur. En parallèle, son importance dans le monde se réduisait graduellement. Quant à son regard, avec la chute du rideau de fer, il s'est tourné vers l'Est, vers cette Europe longtemps kidnappée, pleine de périls mais aussi de promesses.

La désaffection à l'égard de ce qu'on n'ose plus — par égalitarisme — appeler la mère patrie a été révélée le plus clairement par un sondage d'opinion, effectué en août 2000, sur la perception que les Québécois ont de la France: «Contrairement à leurs aînés, les moins de 35 ans lèvent le nez sur la culture française et n'en connaissent par conséquent que les aspects folkloriques», écrivait-on en ces pages en mai 2001. «Les jeunes Québécois répondent quasiment à l'unanimité (82 %) se sentir plus proches de la culture nord-américaine. Pis encore, seulement 17 Québécois francophones sur 100 optent pour la culture française.» L'aspect accablant de l'enquête d'opinion avait même convaincu l'État français et sa ministre de la Culture d'alors, Catherine Casta, du bien-fondé de tenir à l'automne 2001 une «Saison de la France au Québec», dont le but avoué était de «dépoussiérer» l'image de l'Hexagone chez les «cousins d'Amérique».

Qu'en est-il six ans après le sondage? Aucune mise à jour n'a été faite de l'enquête d'opinion de 2000, indique-t-on au consulat français. Pas de bilan de la «Saison de la France» non plus. Peut-être soupçonnait-on de mauvaises nouvelles?

Un instant, dit le politologue Marc Chevrier, de l'UQAM. Les sentiments des Québécois à l'égard de la France, depuis 2001, ont sensiblement évolué sous le coup des événements mondiaux. Par exemple, lorsque l'Hexagone, des mois durant, a tenu la dragée haute aux voisins américains en refusant l'invasion de l'Irak de mars 2003, on a senti au Québec — farouchement pacifiste — le «retour d'une certaine fierté française», dit-il. Ces événements ont mis fin, enchaîne Jean-François Lisée, ancien conseiller politique des Parizeau et Bouchard, à une période de dix ans marquée par le libre-échange, où l'on avait «surestimé notre américanité et sous-estimé notre francité».

Dans un texte à paraître, le politologue Marc Chevrier déplore que les départements de science politique au Québec aient délaissé la France, «alors que les cours spécialisés sur les États-Unis, la Russie, le Japon, la Chine ou l'Amérique latine [y] sont monnaie courante». Chevrier souligne aussi qu'aucun «centre d'études sur la France n'est encore né dans les universités québécoises, contrairement à ce que l'on observe aux États-Unis». Mais cela ne sera bientôt plus vrai puisque Jean-François Lisée, maintenant directeur du Centre d'études et de recherches internationales (CERIUM), inaugurera cet automne une chaire d'études sur la France contemporaine, dont la première titulaire sera la professeure Catherine Bertho Lavenir, de Paris III.

Le réchauffement post-Irak à l'égard de la France a-t-il eu des effets concrets? Par exemple sur le nombre d'étudiants québécois allant faire leurs études en France? On sait qu'à une certaine époque, dans les années 70, alors que les départements des universités québécoises étaient pauvres en programmes de maîtrise et de doctorat, quelque 5000 étudiants québécois par année partaient étudier en France pour y faire leurs études supérieures, dit Yolande Cohen, directrice exécutive du Centre de coopération inter-universitaire franco-québécoise (CCIFQ). Dès le début des années 80, le nombre décroît constamment. Aujourd'hui, on compte moins de 1000 étudiants québécois en France (alors qu'ils sont 5000 Français à venir étudier ici). En tout, les derniers chiffres indiquent que «55 % des boursiers québécois qui vont étudier à l'étranger choisissent les États-Unis, puis vient la France avec 18 % des boursiers, ensuite le Royaume-Uni avec 12 %», écrit Marc Chevrier.

Louise Beaudoin, ancienne déléguée générale du Québec en France et ex-ministre des Relations internationales, se console. De récentes données d'un programme de bourse de «mobilité étudiante» instauré en l'an 2000 par le gouvernement Bouchard indique un timide regain d'intérêt pour la France. En 2002-03, parmi les 1907 boursiers québécois, 36,7 % (700 au total) d'entre eux ont opté pour la France, contre 6,4 % pour les États-Unis et 6,1 % pour le Mexique. Mais la proportion pour les deux années subséquentes a baissé à 32 % et 31 %.

Certains, comme la politologue Anne Legaré, de l'UQAM, se désolent de voir tant de jeunes Québécois délaisser la France. Ancienne directrice exécutive du CCIFQ, elle reproche à ces étudiants contemporains d'être devenus «capricieux», puisqu'ils préfèrent les «campus rutilants» du voisin du Sud. «Moi, je suis frappé et enchanté par l'internationalisation des jeunes», répond l'ancien ministre des Relations internationales péquiste Sylvain Simard, qui a écrit sur le rapport des Québécois à la France dans les années 80.

Si jadis l'attrait pour la France se manifestait surtout chez les Québécois cultivés, dans l'élite (comme ces étudiants universitaires), les choses ont changé, fait remarquer Christian Dufour. Ce sont les milieux de la culture populaire québécois qui investissent de plus en plus la France: chanteurs, humoristes, cinéastes, etc. Et quand ils reviennent chez eux, ces gens du showbiz rapportent au Québec une culture populaire française bien contemporaine: que ce soit Star Académie, Loft Story ou Tout le monde en parle, les trois émissions les plus populaires à la télé québécoise sont des «concepts» issus de l'Hexagone. Aussi, le langage populaire traverse l'Atlantique plus vite que jamais: portable, week-end, etc. «Le succès en France de Céline Dion, la petite Québécoise de Charlemagne, montre aux gens des classes moyennes que la France peut être un débouché» qui n'est pas réservé aux «gendelettres» et aux universitaires.

En fait, c'est dans «l'élite culturelle» québécoise que la «frustration» à l'égard de la France persiste, souligne Christian Dufour. «C'est en partie cela, selon moi, qui explique le caractère un peu irrationnel des réactions à l'embauche d'Alain Juppé par l'ENAP», avance-t-il en faisant référence notamment à la diatribe de l'historien Gérard Bouchard.

Les polémiques lors du dernier Salon du livre de Paris participeraient du même rapport «non serein» à la France, de cette même «dépendance par rapport au regard de l'autre». Rappelons par exemple la violente sortie de la romancière Monique Proulx dans le quotidien Libération, lequel avait eu le culot de lui demander pourquoi elle écrivait en français. Non sans rappeler la colère d'Octave Crémazie (voir encadré), Proulx écrit: «Venant de Maurice Druon et de ses collègues "académichiens", je ne m'étonnerais pas, répliqua-t-elle. On n'attend rien [d'autre] de cerbères fanatiques consacrant leurs énergies déliquescentes à fossiliser vivante la langue française. Mais venant de vous, Libé, bon sang! (Bon sang! pour ne pas dire: tabarnak!) Vous, le dernier rempart contre le jansénisme parisien!»

Article «puéril», «désolant», «colonisé», s'écrie Christian Dufour. «C'est comme une colère d'enfant qui veut se faire accepter par sa mère», dit-il. Selon lui, la France accueille mieux les Québécois que jamais. «Bien sûr, ce ne sera jamais autant que ce qu'un certain Québec de l'élite culturelle voudrait.» Il y voit une séquelle de la «Conquête», syndrome de l'abandon qui ne sera «peut-être jamais réglé» et qui installe une relation amour-haine entre les deux peuples.

Celle-ci transparaîtrait par ailleurs dans le Projet Andersen, dernier spectacle de Robert Lepage. Le personnage central, un parolier québécois invité par l'Opéra de Paris à écrire le livret d'un opéra d'Andersen, y vit une grande désillusion.

Monique Proulx éclate de rire à l'autre bout du fil. «Je me suis amusée à écrire mon papier! Il y avait une telle amicale candeur dans la question que je ne pouvais pas ne pas rire d'eux», explique-t-elle. Mais rejoignant en quelque sorte Christian Dufour, elle affirme «qu'on attache beaucoup trop d'importance à cette apparente inégalité, qui, en fait, n'en est pas une».

Dans son pamphlet de Libé, elle écrivait: «Ou on navigue tous sur la même galère, francophones de tous azimuts tentant de reprendre notre position forte dans un univers voué à la mondialisation américaine et bientôt chinoise, ou on se sépare ici.» Au téléphone toutefois, Monique Proulx avoue ne pas trop croire à la première proposition et précise qu'il faut éliminer toute «attente déraisonnable vis-à-vis d'une entité [la France] qui est ailleurs. Alors nous aussi, il faut aller ailleurs.» Où? Dans le reste de la francophonie et du monde, où l'intérêt pour le Québec est bien réel.

En somme, faudrait-il couper avec la France, cette mère patrie? La question la provoque: «La "mère patrie", ce n'est plus un mot qu'on peut utiliser, voyons. On est des adultes, on est orphelins; si on veut devenir un adulte à part entière, il faut tuer notre mère — si elle ne meurt pas d'elle-même», dit-elle en riant, comme pour dégonfler ses propres hyperboles. «Ça reste un bien beau pays, où je me régale culturellement, mais où la langue commune est la chose qui nous sépare», nuance-t-elle en paraphrasant Oscar Wilde.

Malgré tout, la «mort de cette mère» — du moins son déclin — en préoccupe plusieurs au Québec. Pour certains, le réflexe est d'en appeler carrément à quitter le navire avant qu'il ne coule: «Il ne faut pas qu'on soit emportés par le déclin de la France», déclare l'ancien directeur d'un bureau de l'internationalisation d'une grande université québécoise. Selon lui, «la francophonie ne doit même plus être notre porte d'accès au monde, il faut dépasser cela».

S'il adhère, dans son essai, aux thèses de Nicolas Baverez sur «la France qui tombe» — autrement dit sur le «déclin» de l'Hexagone —, Christian Dufour propose, contrairement à notre universitaire, d'aider la France. Le Québec, écrit Dufour sans préciser (dans son essai impressionniste), a une «expertise précieuse pour aider [la France] à gérer la vieille relation d'amour-haine avec le monde anglophone, de même que le choc des identités collectives». Selon lui, le Québec «renferme en lui non seulement le passé, mais aussi une partie de l'avenir de la France».

Chose certaine, elle a besoin d'aide, cette France, où les manifestations violentes des jeunes contre les contrats de première embauche de l'hiver ont suivi les émeutes des banlieues de l'automne. Une France qui, l'an dernier, a dit non à ce qui a été «son» projet, l'Europe, et qui a perdu son pari de tenir les Olympiques en 2012. «C'est vrai, ce n'est pas très inspirant tout ça», admet même Louise Beaudoin au détour d'une phrase. Mais elle trouve dommage que, pour cette raison, les Français eux-mêmes soient passés, depuis quelque temps, de «l'autodérision à l'autoflagellation». Justement: comment, pour un Québécois, s'identifier à un peuple, fût-il une «mère patrie», qui n'arrête pas de se fustiger, de se dénigrer, qui est dépressif?

Christian Dufour, lui, formule l'hypothèse que la société française est «cassante et cassable», c'est-à-dire qui se montre rigide quant à l'application de certaines normes mais qui, en même temps, ne change qu'en «cassant». Son incapacité à «s'adapter au nouveau contexte mondial» doit selon lui être une leçon pour un Québec travaillé par une «dynamique issue d'une révolution [tranquille] plus française qu'on ne peut le croire». À preuve, dit-il, le «sacro-saint modèle québécois»; heureusement qu'il y a le «contexte nord américain, qui rééquilibre les choses». Aussi, cette dynamique, dans son versant sain, peut produire d'excellents fruits, telle la convention mondiale sur la diversité culturelle, issue du trio Québec-Paris-Ottawa.

Par ailleurs, l'omniprésence de l'extrême gauche rend rigide la France contemporaine, note Dufour. C'est l'autre versant de la dynamique, «moins sain» à ses yeux, incarné sur notre scène politique par le nouveau parti Québec solidaire. Sur ce plan, dit Dufour, notre politique devient un peu hexagonale. Et Françoise David est notre Arlette Laguiller (éternelle candidate de la mouvance trotskiste), laisse entendre Dufour.

Pour Yolande Cohen, cette vision est trop pessimiste. La France traverse une période difficile, certes, mais elle est consciente de ses rigidités et y travaille. Aussi, sa résistance à «un libéralisme sans frontières est fondée et pose souvent les bonnes questions», affirme-t-elle. Louise Beaudoin conclut, pleine d'espoir: «Cette France nous inspire encore à bien des égards.» Il faut selon elle se méfier des complexes de supériorité et prendre conscience que nos cousins d'Europe «sont aux prises avec des problèmes que nous sommes appelés à connaître de plus en plus».

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