L'après-Saint-Valentin
Les chocolatiers ont engrangé leurs profits, les fleuristes ont jubilé, bref, la manne est tombée sur les commerces en tout genre. Mardi dernier, on nous souhaitait bonne Saint-Valentin à brûle-pourpoint, à tout venant, et un employé de stationnement originaire de ces lieux où on n'apprécie pas les caricatures distribuait même de petits coeurs en chocolat aux clientes ravies. Comme quoi les attentions masculines viennent parfois de là où on ne les attend plus.
Dans les médias, on parlait d'amour. D'amour entre conjoints — rarement entre époux —, d'amour familial, et une dame a même témoigné de son amour inconditionnel pour son chat car, on le sait aussi, les animaux domestiques en progression fulgurante sont devenus des compagnons de vie de nombreux célibataires, dont plusieurs estiment que pitou et minou leur font gagner au change.
On témoignait de l'amour passion, sentimental, physique, et tous sentaient le besoin de mettre un bémol à leurs propos, compte tenu de la fugacité de l'amour au XXIe siècle. Seuls quelques sexagénaires, septuagénaires et octogénaires soulignaient dans les tribunes téléphoniques le bonheur de l'amour durable. Mais comme l'a fait remarquer un animateur facétieux, «quand on est vieux, on oublie les bouttes plus tough». En somme, le discours sur l'amour a plutôt été réduit à sa partie congrue au profit d'un babillage sentimentalo-réaliste.
Pourtant, ne serait-il pas opportun, en ces temps où l'amour est malmené par un mode de vie qui le contredit, de faire l'éloge de la routine amoureuse? Le cliché veut que la routine tue l'amour, ce qui explique que les délices de la routine amoureuse sont rarement glorifiées. Or l'amour dure sûrement grâce à ces petits bonheurs que constitue le partage du quotidien. Les habitudes, les tics, les fantaisies de l'un deviennent les propres repères de l'autre. Des brosses à dents côte à côte à la place désignée à table (par qui, par quoi, on l'ignore) en passant par la façon de plier la serviette ou de faire traîner les journaux au pied du lit, tous ces détails définissent l'espace de la familiarité amoureuse.
Faire les courses, cette corvée pour beaucoup de solitaires ou de couples en crise, devient une activité ludique pour les amoureux. «On achète du steak ou du poisson?» «On en prend combien?» «Tiens, les poires que tu préfères!», ces phrases sont autant de déclarations d'amour que les «Tu m'aimes-tu?» du sylvestre Richard Desjardins.
Et quelle joie, par exemple, de préparer un repas-plateau qu'on mangera devant la télé ou un DVD! Même si le film est moyen et l'émission médiocre, on en retire un plaisir délicieux. À vrai dire, la répétition de ces petits gestes, de ces activités en apparence insignifiantes, contribue à raffermir le sentiment qu'on éprouve pour cet être choisi et chéri entre tous. En ce sens, la routine devient le ciment par lequel l'amour est consolidé et peut donc perdurer.
Sans doute y a-t-il un âge pour mieux comprendre cette loi de la durée amoureuse. C'est l'âge de la recherche de l'apaisement alors qu'on constate les dangers pour la durée du sentiment amoureux de vivre dans la fébrilité, l'affrontement et l'angoisse perpétuelle qui caractérisent la passion. Mais cet âge vient plus tôt qu'on ne le croit pour beaucoup de jeunes, héritiers justement des déchirements sentimentaux de leurs parents et qui, malgré la morosité ambiante, désirent ardemment vivre en couple l'amour pour toujours. Contrairement à la génération dite X qui les a précédés, ils pratiquent un conservatisme sentimental que d'aucuns qualifieraient de l'«ancien temps». Ils appellent de leurs voeux la constance amoureuse, ils souhaitent contrecarrer les sombres prévisions sur l'éclatement des couples, ils veulent rompre, de fait, avec la loi de leurs parents trop affranchis à leurs yeux.
Ceux-là affectionnent la routine, contrairement à leurs cadets, pour qui le changement, la nouveauté et le fleur-de-peau perpétuel constituaient les éléments incontournables de la «vraie» vie amoureuse.
Aimer dans la durée suppose aussi la capacité de vivre à deux avec le silence. Le bonheur d'être silencieux ensemble, cet état de confort où chacun retourne à sa propre méditation, cette façon sublime d'aimer devrait être proposée tel un idéal accessible à tous les candidats à la vie commune amoureuse. Ne plus parler que par le coeur, frémir en entendant le souffle de l'autre, s'émouvoir de son odeur si familière, vibrer à son regard après des milliers de fois posé sur soi, voilà l'histoire de l'amour qu'il faut aussi raconter à nos enfants et à nos petits-enfants. Voilà ce qu'il faudrait enseigner pour contrer la sinistrose et perpétuer chaque jour le 14 février.
denbombardier@videotron.ca
Dans les médias, on parlait d'amour. D'amour entre conjoints — rarement entre époux —, d'amour familial, et une dame a même témoigné de son amour inconditionnel pour son chat car, on le sait aussi, les animaux domestiques en progression fulgurante sont devenus des compagnons de vie de nombreux célibataires, dont plusieurs estiment que pitou et minou leur font gagner au change.
On témoignait de l'amour passion, sentimental, physique, et tous sentaient le besoin de mettre un bémol à leurs propos, compte tenu de la fugacité de l'amour au XXIe siècle. Seuls quelques sexagénaires, septuagénaires et octogénaires soulignaient dans les tribunes téléphoniques le bonheur de l'amour durable. Mais comme l'a fait remarquer un animateur facétieux, «quand on est vieux, on oublie les bouttes plus tough». En somme, le discours sur l'amour a plutôt été réduit à sa partie congrue au profit d'un babillage sentimentalo-réaliste.
Pourtant, ne serait-il pas opportun, en ces temps où l'amour est malmené par un mode de vie qui le contredit, de faire l'éloge de la routine amoureuse? Le cliché veut que la routine tue l'amour, ce qui explique que les délices de la routine amoureuse sont rarement glorifiées. Or l'amour dure sûrement grâce à ces petits bonheurs que constitue le partage du quotidien. Les habitudes, les tics, les fantaisies de l'un deviennent les propres repères de l'autre. Des brosses à dents côte à côte à la place désignée à table (par qui, par quoi, on l'ignore) en passant par la façon de plier la serviette ou de faire traîner les journaux au pied du lit, tous ces détails définissent l'espace de la familiarité amoureuse.
Faire les courses, cette corvée pour beaucoup de solitaires ou de couples en crise, devient une activité ludique pour les amoureux. «On achète du steak ou du poisson?» «On en prend combien?» «Tiens, les poires que tu préfères!», ces phrases sont autant de déclarations d'amour que les «Tu m'aimes-tu?» du sylvestre Richard Desjardins.
Et quelle joie, par exemple, de préparer un repas-plateau qu'on mangera devant la télé ou un DVD! Même si le film est moyen et l'émission médiocre, on en retire un plaisir délicieux. À vrai dire, la répétition de ces petits gestes, de ces activités en apparence insignifiantes, contribue à raffermir le sentiment qu'on éprouve pour cet être choisi et chéri entre tous. En ce sens, la routine devient le ciment par lequel l'amour est consolidé et peut donc perdurer.
Sans doute y a-t-il un âge pour mieux comprendre cette loi de la durée amoureuse. C'est l'âge de la recherche de l'apaisement alors qu'on constate les dangers pour la durée du sentiment amoureux de vivre dans la fébrilité, l'affrontement et l'angoisse perpétuelle qui caractérisent la passion. Mais cet âge vient plus tôt qu'on ne le croit pour beaucoup de jeunes, héritiers justement des déchirements sentimentaux de leurs parents et qui, malgré la morosité ambiante, désirent ardemment vivre en couple l'amour pour toujours. Contrairement à la génération dite X qui les a précédés, ils pratiquent un conservatisme sentimental que d'aucuns qualifieraient de l'«ancien temps». Ils appellent de leurs voeux la constance amoureuse, ils souhaitent contrecarrer les sombres prévisions sur l'éclatement des couples, ils veulent rompre, de fait, avec la loi de leurs parents trop affranchis à leurs yeux.
Ceux-là affectionnent la routine, contrairement à leurs cadets, pour qui le changement, la nouveauté et le fleur-de-peau perpétuel constituaient les éléments incontournables de la «vraie» vie amoureuse.
Aimer dans la durée suppose aussi la capacité de vivre à deux avec le silence. Le bonheur d'être silencieux ensemble, cet état de confort où chacun retourne à sa propre méditation, cette façon sublime d'aimer devrait être proposée tel un idéal accessible à tous les candidats à la vie commune amoureuse. Ne plus parler que par le coeur, frémir en entendant le souffle de l'autre, s'émouvoir de son odeur si familière, vibrer à son regard après des milliers de fois posé sur soi, voilà l'histoire de l'amour qu'il faut aussi raconter à nos enfants et à nos petits-enfants. Voilà ce qu'il faudrait enseigner pour contrer la sinistrose et perpétuer chaque jour le 14 février.
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