mardi 24 novembre 2009 Dernière mise à jour 00h09


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

LE COQ EN VAIN

Fred Pellerin   24 décembre 2005  Société
Illustration de Raymond Verdaguer
Illustration de Raymond Verdaguer
Brodain Tousseur, c'était un débrouillard. Et généreux. À Saint-Élie-de-Caxton, à chaque Noël, il offrait un miracle aux gens du village. Comme un cadeau emballant. Un prodige annuel pour se ramener le merveilleux au coeur de l'ambiant. La Nativité avait la réputation longue sur la liste des mystères et il s'assurait d'en maintenir la magie minimale. Les vierges qui accouchent et les étoiles qui montrent le chemin, il n'en savait pas toutes les ficelles, mais il accumulait quand même quelques joyeuses illusions locales.

Dans le palmarès des bons coups, on raconte encore cette fois où Brodain Tousseur, en vendeur de bière sans permis qu'il était, fut pris dans une arrestation de la tempérance. Il avait bien expliqué aux policiers de la descente, infiltrés dans sa cave, qu'il gardait là des caisses de bouteilles d'eau bénite. Au cas où. Les hommes de loi avaient quand même interrogé la gorgée et constaté au goût une amertume de bière artisanale. Quand on lui avait annoncé, au bootlegger, que c'était de la baboche qui dormait sous les capsules, il avait crié au miracle. C'était Noël.

Il y avait aussi cette année-là où la girouette disparue avait été remplacée par une dinde trempée dans un mélange d'alliage argenté. Cette nuit-là, Brodain avait convaincu la chorale de prononcer «Glory Alléluminium». C'était Noël.

Il y eut la guérison miraculeuse de Souris Garand, et puis encore... Chaque fois que le petit Jésus venait au monde, le village méritait une récompense.

Un des derniers tours sur la liste des bontés de Brodain, ce fut celui du coq muet. Cette nuit-là, l'enchantement l'avait surpris lui-même...

***

À l'automne de cet an de grâce dont le chiffre échappe, le village avait traversé un deuil temporel profond. En effet, sous le coup des premières gelées, le coq d'Ovide Samson avait trépassé. Le réveille-matin communautaire avait passé l'alarme à gauche.

Comme le coq constituait la seule référence concrète quant au temps d'antan, Ovide avait dû remplacer l'antécédent. Pour se remettre les jalons dans le sablier municipal, il en avait cherché un qui chanterait assez fort pour faire sursauter le soleil à chaque appel. Assez puissant pour s'étirer le fuseau horaire jusque dans le fond des rangs. Des vendeurs par catalogue lui en avaient négocié un à fort prix en lui promettant matins tintants et tympans pimpants.

Les semaines passèrent et, malgré toutes les garanties du fabricant, le coq nouveau ne sonna pas. Pas la moindre miette de salut à l'aurore. Aphone. Les gens du voisinage s'en rendirent bien compte, conditionnés qu'ils étaient au cocorico de l'ancien. Par amitié profonde, nul n'osa se plaindre directement à la basse-cour. On accumula secrètement les nostalgies du bon vieux chantre du poulailler. Pour sa part, Ovide, dans le mutisme honteux de sa cage de broche, secoua le perchoir et pomponna ses poules. En vain. Le coq coi.

Sans plus de vacarme pour se marquer le matin, la réalité commença à se dérouler sans points de repère. Tranquillement, les compatriotes ralentirent leurs pas. Le présent se fondit dans une abstraction mélangée de tous les temps confondus. Bientôt, personne ne put plus s'entendre sur le moment précis du jour ou de la nuit, du futur ou de l'imparfait. Et la paroisse décala ainsi. Cocassement.

L'affaire du silence chez Ovide fit tant de bruit que, bientôt, Brodain Tousseur n'eut d'autre choix que de rescousser. Les habitants désespérés, ça lui soulevait toujours le ravigotage.

«Il va falloir se remettre les pendules à l'aise!»

Brodain ne supporta pas qu'on se brise le coucou plus longtemps. Et pour si peu. Il s'étira le ratoureux pour redonner du fil aux jours. Et lui vint l'idée de son miracle annuel.

«Un présent pour Noël!»

***

Il est de superstition répandue, au Québec, que les animaux portent un respect instinctif à la Nativité. Dans l'angle de cette croyance, on prétend que sur l'instant enchanté qui marque le passage du 24 au 25 décembre, la révérence opère. À ce moment précis, il est dit que les animaux s'agenouillent avec solennité. Quiconque se trouverait dans un bâtiment à bétail pour la Sainte Nuit pourrait donc, sur la volée de cloches annonçant l'Événement, espérer être le témoin d'une cérémonie animale particulière. À minuit pile. Comme une occasion parfaite de s'aligner le cadran.

Le problème, c'est qu'à cette heure de la nuit, au décompte de Noël, on ne peut pas être dans une écurie pour se viser les aiguilles sur le XII. Tout bon diable se devant d'assister à la célébration à l'église même, la minutie du cheptel demeure inaccessible. La prosternation bestiale se fait dans l'ombre. Dans la zone grise de la foi.

Brodain, à la vue de l'avent, choisit de profiter de ce prodige du minuit pour se recrinquer les horloges biologiques. Il décida de se tremper dans la superstition vétérinaire, celle-là même que l'on disait capable de faire plier les genoux des troupeaux à la seconde près.

«Si les animaux génuflexent à minuit, on va la savoir, la minute juste!»

Avec comme projet de transporter la paroisse dans une grange au soir de la veille, il consulta le curé. Évidemment qu'il fut hors de question de faire manquer le Divin Enfant à tout le monde. Le curé écarta l'idée de transporter ses ouailles dans une étable par un soir de crèche. Brodain proposa donc de remplacer les déguisements des animaux de la crèche par de véritables bêtes. Et tout fut refus. Les ordres d'en haut imposaient l'âne et le boeuf personnifiés, comme le voulait la tradition. Pour ne pas déranger le bon déroulement.

Devant tant d'obstinance de la part du culte, Brodain compensa de logique torrieuse et élabora un plan en secret.

«Si on peut pas apporter de bêtes qui dérangent, il faut trouver une bibitte qui fera pas de bruit!»

Dans l'après-midi du 24 décembre, il rendit visite à Ovide pour lui demander le prêt de son coq.

«C'est pour un rôle dans la crèche vivante, Ovide... Ton coq va incarner l'ange Gabriel sur le pignon de la cabane!»

Ovide se sacrifia la bestiole à ce rôle glorieux. Brodain prit le paquet de plumes sous son bras, rebroussa chemin et disparut dans son atelier. Pour la génuflexion qu'on lui demandait, le coq n'avait pas de genoux visibles. Il fallut lui installer deux petites rotules temporaires. Ses premiers ménisques. Et tout fut sur pieds.

***

Au soir venu, une vingtaine de minutes avant les portes, la cour d'église était au rendez-vous. Les plus décalés, toujours incertains de l'heure exacte, s'attroupaient tôt pour ne rien manquer de l'office. Les grelots glacés sonnaient l'approche des habitants du plus fond des rangs. En arrivant, chacun s'informait du miracle promis. Ça bourdonnait d'incrédules autour de Brodain. On tentait de lui arracher le secret...

«Ce que je peux vous dire, c'est que s'il veut pas chanter, le coq, il va falloir qu'il compense par d'autres choses», annonçait Brodain avec son sourire d'organisateur.

Se gardant bien de divulguer la surprise, il lançait des indices à suspense.

«Oubliez surtout pas de jeter un oeil sur la crèche aux alentours de minuit pile... »

Le bedeau se lança bientôt sur sa corde pour réjouir les cloches. La foule se massa dans l'entonnoir des trois portes pour se ranger en ordre de grandeur dans les bancs de bois. L'assemblée louchait. On n'avait d'yeux que pour l'ange. Tout le monde en place. Fébrile. On vit Ovide se dessiner un signe de croix, ému devant son coq perché sur le toit de la reconstitution biblique. On attendait l'émerveillement.

Bientôt, la seule personne à ne rien savoir de cette présence à plumes parmi les siens fit son entrée cérémonieuse dans le choeur. Le curé alla se jouquer sur une balustrade. Les têtes se tournèrent vers le célébrant, gardant quand même un oeil chacune pour la révélation.

Un sourcil froncé en question. À savoir si le coq allait chanter.

Pendant que Brodain croisait les doigts. À savoir si le coq allait plier.

Le forgeron s'avança de quelques pas pour se détacher de la chorale. Il inspira un grand souffle pour se défriper le thorax et, sur un douzième coup hypothétique, lança la première note du Minuit, chrétiens.

«Mi... »

Pour toute réaction, le coq en ange se secoua les ailes dans un halo de frimas.

«Ah!»

Et les gens furent éberlués. Unanimement.

***

«Les vrais miracles, c'est toujours ceux auxquels on s'attend le moins!»

Un oeuf effouéré sur la tête du petit Jésus. Une auréole avec le jaune au centre.

Brodain ne sut jamais pour l'agenouillage des animaux. Ovide ne sut jamais pour les cordes vocales de son coq. Mais la magie dépassa encore les attentes. Le coq avait pondu. C'était Noël.






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
0 réactions
0 votes
 
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009