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Universités: le boum immobilier

Marie-Andrée Chouinard   22 octobre 2005  Société
Les chantiers de construction de nouveaux bâtiments universitaires abondent à Montréal, comme l’école de musique Schulich de l’université McGill (en bas) et le pavillon Joseph-Armand-Bombardier de l’Université de Montréal (ci-dessus).
Photo : Jacques Grenier
Les chantiers de construction de nouveaux bâtiments universitaires abondent à Montréal, comme l’école de musique Schulich de l’université McGill (en bas) et le pavillon Joseph-Armand-Bombardier de l’Université de Montréal (ci-dessus).
Les recteurs d'université ont troqué le mortier des collations de grades pour celui des briques. Surtout à Montréal mais un peu partout aussi dans la province, les établissements d'enseignement supérieur multiplient les mètres carrés car ils se disent trop à l'étroit pour accueillir les nouveaux étudiants. Déployant des millions et des millions de dollars pour ériger des murs de béton, des universités pourtant déficitaires réclament un réinvestissement. Paradoxe?

«Les universités se plaignent qu'elles n'ont pas un sou mais elles n'ont jamais autant construit», entendrez-vous invariablement ces temps-ci au détour d'un chantier... universitaire. Dans la grande région montréalaise, où semble-t-il les étudiants ne sont pas près de briller par leur absence, ce boum est flagrant. Pour les entrepreneurs, les universités constituent une véritable mine d'or: la valeur des projets actuels et futurs dépasse aisément le milliard de dollars.

L'UQAM n'a pas sitôt mis la dernière main à son complexe des sciences Pierre-Dansereau, situé tout près de la Place-des-Arts, qu'elle rêve déjà à la première pelletée de terre de l'îlot Voyageur, sur le site de l'actuelle gare d'autobus. En plein coeur du centre-ville, le Quartier Concordia se déploie: l'université vient à peine d'inaugurer sa nouvelle tour de la rue Peel qu'elle souhaite creuser pour son école de gestion John-Molson.

McGill a une faculté de musique flambant neuve, l'Université de Sherbrooke met le cap sur un campus à Longueuil et l'Université de Montréal (UdeM) a récemment vu s'ériger quatre nouvelles constructions sur sa montagne mais prévient déjà qu'elle devra étirer ses tentacules sur un nouveau territoire, à Outremont.

«C'est majeur, c'est vrai!», convient le recteur de l'Université de Sherbrooke, Bruno-Marie Béchard.

«Ça fait longtemps qu'on n'a pas connu de phase de développement semblable dans le milieu universitaire.»

Alors que la crainte du déclin démographique fait trembler tout ce que le Québec compte d'écoles et de cégeps, les universités, elles, étalent leur parc immobilier. Le monde à l'envers? «On n'a pas le choix, on ne sait plus où mettre ni nos étudiants ni nos nouveaux professeurs», explique Alexandre Chabot, vice-recteur adjoint et chef de cabinet du recteur à l'UdeM. «Nous sommes en compétition avec l'international maintenant. Quand on recrute un prof ou même un étudiant du doctorat, les premières questions sont: dans quel type d'environnement vais-je travailler? Et avec qui?»

Des labos modernes, s'il vous plaît

Devant ces questions, l'UdeM préfère nettement vendre son tout nouveau pavillon Joseph-Armand-Bombardier que le pavillon Roger-Gaudry, dont la vétusté limite désormais ses activités scientifiques. Dans la vieille version, les laboratoires de chimie, aux gigantesques besoins d'aération, sont tellement surchargés «qu'on n'a plus de place sur le toit pour les conduits», raconte Robert Couvrette, directeur général des immeubles. Dehors, une immense bonbonne d'azote liquide attend les étudiants, qui doivent sortir pour faire leur ravitaillement, même par -25 °C.

Quelques pas plus loin, la version moderne offre un contraste frappant: dans le pavillon J.-A.-Bombardier, l'espace laboratoire est situé en plein centre d'un lumineux édifice de cinq étages. Les hottes, indispensables aux manipulations chimiques, sont vastes et raccordées à des systèmes de ventilation qui fonctionnent silencieusement. Besoin d'azote? Un petit robinet permet à tous les étudiants de s'y alimenter dans le confort du labo...

Dans ce J.-A. où il fait bon travailler, les chaires de recherche pullulent. Pour une sommité québécoise bien installée aux États-Unis et que l'UdeM tente de séduire, mieux vaut dérouler les arguments séduisants pour gagner la course. «Les subventions de recherche entrent plus que jamais et elles ont créé une pression, c'est certain», convient Alexandre Chabot. «On a de grosses subventions, on ne peut pas dire non, mais ça entraîne des coûts et l'élastique ne s'étire pas indéfiniment... »

Les revenus de recherche ont littéralement bondi, notamment grâce aux programmes fédéraux des dernières années: de 660 millions de dollars qu'ils étaient en 1998, ils ont doublé pour dépasser le milliard en 2001. Et la manne tombe encore...

Sous des allures d'abondance, les portefeuilles universitaires sont pourtant bien maigres. Un tour d'horizon des budgets des universités nous faisait dire, il y a quatre mois à peine, que plus des trois quarts d'entre elles se dirigeaient tête baissée vers un déficit pour l'année 2005-06.

Comment expliquer alors cette apparence de fortune camouflée sous les flots de béton? «La réponse est toute simple», explique Nicolas Buono, directeur des investissements à l'UQAM. «Nous fonctionnons avec deux budgets: un budget de fonctionnement, pour nos dépenses d'exploitation, et un autre d'investissement, qui nous permet d'emprunter pour construire.»

Universités recherchent obligations

L'UQAM se targue d'ailleurs d'avoir été la première université de langue française ici à tenter l'aventure obligataire, une route auparavant empruntée par McGill et Concordia. 150 millions de dollars tout neufs en émissions d'obligations — «avec un taux fixe de 5,8 % sur 40 ans et le placement des 17 premiers millions pour remboursement du capital à terme», précise M. Buono — permettent à l'UQAM d'avoir le vent dans les voiles et, surtout, de ne pas être à la remorque d'investissements publics qui ne viendraient peut-être jamais.

«L'apport des donateurs est de plus en plus intéressant mais insuffisant, et Québec finance des fractions de nos projets», explique le tout nouveau recteur de Concordia, Claude Lajeunesse, dont l'établissement a ouvert la voie en empruntant 200 millions. «Il faut donc emprunter, ce qui n'a rien pour améliorer la santé financière de nos établissements.»

D'autres recteurs sont mal à l'aise avec l'idée même d'emprunter pour construire. «J'ai un problème avec le fait que des universités privées financées à forte hauteur par le gouvernement deviennent emprunteuses sur le marché obligataire», explique Bruno-Marie Béchard, de Sherbrooke. «Endetter l'université, c'est comme endetter le gouvernement. Comme citoyen, je n'aime pas trop ça.»

Sherbrooke mise sur une campagne de financement de 90 millions de dollars, et cette recherche quasi désespérée de fonds privés plutôt que publics, déjà bien en vogue ailleurs en Amérique du Nord, n'est pas innocente. «Chez nous, les contributions gouvernementales sont mineures, pour ne pas dire inexistantes», explique M. Béchard. À preuve: le campus de Longueuil, un projet de deux tours d'une vingtaine d'étages situées tout près du métro, coûtera 150 millions de dollars, que le ministère de l'Éducation (MEQ) ne soutiendra pas d'un sou. «L'Université de Sherbrooke se considère montérégienne en plus de sherbrookoise, mais nous, on n'a pas fait ce pas-là», explique Renaud Plamondon, directeur de l'équipement à l'enseignement supérieur au MEQ.

À chacun son calcul

Le ministère, qui a versé 434 millions depuis l'an 2000 pour soutenir l'appétit immobilier des universités, reçoit de plus en plus de demandes. Il les fait passer par la moulinette officielle — une méthode de calcul qui prédit le nombre de mètres carrés nécessaire par étudiant en fonction de divers facteurs —, puis recommande ou non au ministre d'appuyer les projets à coups de millions.

«Le problème, c'est que le ministère n'a pas les mêmes évaluations que nous et qu'il ne retient pas la vétusté de nos bâtiments dans ses calculs», explique Robert Couvrette, de l'UdeM. L'université de la montagne est ainsi aux prises avec un problème double: la décrépitude de ses édifices existants conjuguée à un manque de locaux. Et les calculatrices ne fonctionnent pas au même rythme chez le prêteur et l'emprunteur: «Le J.-A.-Bombardier nous a coûté 3200 $ le mètre carré», affirme M. Couvrette. «Québec dit que ça coûte 2800 $. Il y a là un problème!»

Le MEQ reconnaît que sa méthode comporte des «zones grises», comme l'explique M. Plamondon: incapacité de prévoir la hauteur des fonds de recherche, souvent liée à la construction de laboratoires, en plus de fluctuations de clientèles difficiles à cerner. Si Sherbrooke, par exemple, affirme connaître une hausse d'effectifs sans précédent, Québec, qui ne fait ses calculs qu'à partir de sa base estrienne, ne lui prédit que des chutes de clientèle, liées au déclin démographique...

Ces fameuses baisses démographiques qui semblent être à la source de plusieurs rapports et d'un certain manifeste ne font guère trembler en sol montréalais, où plusieurs ont flairé l'appât du gain... de clientèles. «On pourrait finir par se cannibaliser nous-mêmes», concède Alexandre Chabot. Les étudiants étrangers, l'espoir d'une hausse des taux de participation aux études universitaires et l'assurance qu'il y aura toujours des clients compte tenu du fort pourcentage de programmes contingentés laissant des milliers de candidats sur le carreau permettent aux universités de souffler, sans crainte de pénurie.

Toutes les batailles ne sont pas gagnées pour autant. Ces beaux pavillons de luxe, qui ont de quoi épater la galerie étudiante et professorale, ne tiendront pas debout longtemps si on ne les entretient pas. Et, là aussi, il y a des décalages entre la générosité de Québec et les besoins des institutions. «Entretenir un département de haute technologie, ça coûte cher», explique M. Couvrette, de l'UdeM. «Québec ne reconnaît pas ce dont j'ai besoin, alors je dois piger dans mon budget d'exploitation et négliger autre chose, que je vais finir par devoir rebâtir. Ça finit par être un cercle vicieux...»
Les chantiers de construction de nouveaux bâtiments universitaires abondent à Montréal, comme l’école de musique Schulich de l’université McGill (en bas) et le pavillon Joseph-Armand-Bombardier de l’Université de Montréal (ci-dessus).
 






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