Fini, la fourchette!
Photo : Jacques Nadeau
Cet objet denté, ancré dans le quotidien depuis des lunes, brille aujourd'hui par sa banalité, loin des regards et des préoccupations. Et pourtant, malmenée par une époque pleine de liberté, de révolutions sociales et de repas pris à la sauvette, la fourchette, l'air de rien, voit aujourd'hui son existence et sa survie passablement menacées... par ses ennemis de toujours: les doigts.
La tendance, rythmée par le développement des restos minute au cours de la deuxième partie du siècle dernier, n'est pas nouvelle. Sauf que, sous la pression d'une industrie agroalimentaire ingénieuse pour devancer les besoins de ses ouailles et d'un culte très contemporain de l'informel, de l'absence de chichis et de la performance, elle tend désormais à s'accentuer partout dans le monde dit civilisé. Au grand bonheur de hordes de digitogastronomes qui, en choeur, «légalisent» à nouveau l'alimentation par les doigts, jadis laissée aux paysans, aux malappris, aux barbares et aux sauvages pour des raisons d'hygiène et de civilité.
«La mort de la fourchette? Ce n'est pas une chose impossible à envisager», lance Laurier Turgeon, professeur d'histoire et d'ethnologie à l'Université Laval. «Sa disparition risque aussi de symboliser la déritualisation de l'acte de manger qui marque aujourd'hui notre époque.»
Attitude régressive pour les uns, redéfinition prévisible du rapport à la table pour les autres, l'usage du pouce, de l'index et du majeur — et accessoirement de l'annulaire et de l'auriculaire — pour s'alimenter envahit désormais tous les champs de la bouffe... et de la malbouffe. «Cela vient en partie avec un phénomène nouveau: la systématisation de l'alimentation complètement nomade et individualisée», résume à l'autre bout du fil le sociologue français Claude Fischler, spécialiste des habitudes alimentaires. «Les États-Unis, qui ont développé une multitude de contenants et de réceptacles pour manger en mouvement, sont les champions en la matière.» Et le reste de l'Occident, Québec et Canada en tête, suivent forcément la cadence.
Les deux mains dans la bouffe
Érasme, chantre du savoir-vivre et des bonnes manières au XVIe siècle et auteur d'un traité, De civilitate morum perilium, qui a fait école à l'époque moderne, n'aurait certainement pas apprécié. N'empêche, à l'heure où la course après le temps est devenue un sport national et où le plaisir de la table dans plusieurs foyers se résume à trois bips de micro-ondes, jamais la fourchette d'Adam (les paluches, quoi!) n'a été autant mise à profit à l'heure des repas. Tout comme entre ces moments.
Les doigts s'activent à toutes les sauces: pour tremper des craquelins dans une préparation de fromage orange, pour déguster une pizza calzone miniature décongelée en trois minutes, pour saisir des bâtonnets de poulet, des rondelles d'oignon, des dés de fruits ou des morceaux de légumes tout en conduisant ou pour effilocher un bout de fromage entre deux cours.
L'assiette de nachos et salsa permet également de se faire aller les menottes, tout comme d'ailleurs cette ingénieuse recette de «salade César à manger avec les doigts» récemment présentée sur le site Internet d'un géant de la distribution, pour se faire plaisir «sans se lancer dans une préparation compliquée». Et la liste est loin d'être exhaustive.
Exit, donc, l'outil de médiation entre le mangeur et l'aliment (sauf peut-être avec une tasse en plastique pour le café et même la soupe à prendre sur le pouce). Le lien direct et généralisé avec les carburants du corps et de l'esprit ne serait finalement pas étranger à la prolifération de la malbouffe dans nos sociétés, estime Laurier Turgeon. «Cela ne fait aucun doute, dit-il. Désormais, on accorde de moins en moins d'importance aux repas. On mange sans se questionner, pour se nourrir, et puis voilà: on finit par manger tout le temps, n'importe où et trop.»
Les fabricants de prêt-à-manger (avec les doigts, bien entendu) ne s'en plaignent pas, eux qui, dans une «logique de marchandisation», estime Claude Fischler, exploitent allégrement le phénomène en «essayant de satisfaire toutes sortes de besoins avant même qu'ils ne soient formulés par les consommateurs». «Dans un monde où les gens bougent moins qu'avant et ont besoin d'une quantité d'aliments moindre qu'avant, il faut être imaginatif pour vendre ses produits et en tirer de la valeur ajoutée», dit-il.
Le paradoxe est d'ailleurs aussi indigeste que savoureux: lorsque les questions de poids et de santé suscitent l'obsession des portions, cette imagination fait de plus en plus appel à la dextérité des Homo consumus en guise de remède miracle, et ce, même si les mauvaises habitudes de grignotage qui accompagnent généralement la vie du gastronodactyle peuvent facilement l'entraîner vers l'embonpoint, chose que cette nouvelle espèce de consommateurs tente pourtant d'éviter.
De là à montrer du doigt les doigts pour délit de surcharge pondérale, il n'y a qu'un pas... que Claude Fischler et bien d'autres ne sont pas prêts à franchir.
Bon doigt, mauvais doigt
C'est que ce pied de nez (avec la main, bien sûr) à nos ancêtres — prompts à sauter sur la fourchette pour se distinguer des Amérindiens au début de la colonie, rappelle M. Turgeon — est loin d'être tout noir. Bien au contraire. «Ça dépend où on regarde, lance le sociologue. Il y a partout dans le monde des cuisines qui induisent l'usage des doigts avec un raffinement extrême, dit-il. Et dans nos sociétés, si on a retrouvé l'usage de nos doigts à table, c'est aussi un peu grâce à notre ouverture à des répertoires alimentaires exotiques.»
L'amateur de sushis, de tapas ou de poussins sur bâtonnet à la mode cambodgienne ne dira certainement pas le contraire. Ce faisant, il fuit en effet «l'infantilisation alimentaire de la malbouffe» avec les doigts, dit Fischler, pour renouer avec les valeurs du partage et les saveurs des régimes originaires de contrées éloignées. «C'est même très sain», commente Paul Caccia, président de Slow Food Québec, un mouvement d'origine italienne qui prône le retour au bien-manger.
«Avec les doigts, on se rapproche d'aliments avec lesquels nous avions pris beaucoup de distance en évacuant leurs dimensions culturelles, territoriales ou historiques, dit-il. On peut donc voir ça comme un retour aux sources»... à condition bien sûr de se soucier de ce qu'on mange, de l'endroit d'où cela provient et du bon goût qui devrait normalement venir avec, poursuit-il.
Ces conditions, gagnantes pour les papilles, s'accompagnent aussi d'une recommandation des gardiens de la santé publique: les mains, vecteurs de maladies de toutes sortes, «se doivent d'être propres pour éviter les contaminations croisées», dit la microbiologiste Danielle Ramsay. Et, bien sûr, les coudes ne doivent pas être mis sur la table!
La tendance, rythmée par le développement des restos minute au cours de la deuxième partie du siècle dernier, n'est pas nouvelle. Sauf que, sous la pression d'une industrie agroalimentaire ingénieuse pour devancer les besoins de ses ouailles et d'un culte très contemporain de l'informel, de l'absence de chichis et de la performance, elle tend désormais à s'accentuer partout dans le monde dit civilisé. Au grand bonheur de hordes de digitogastronomes qui, en choeur, «légalisent» à nouveau l'alimentation par les doigts, jadis laissée aux paysans, aux malappris, aux barbares et aux sauvages pour des raisons d'hygiène et de civilité.
«La mort de la fourchette? Ce n'est pas une chose impossible à envisager», lance Laurier Turgeon, professeur d'histoire et d'ethnologie à l'Université Laval. «Sa disparition risque aussi de symboliser la déritualisation de l'acte de manger qui marque aujourd'hui notre époque.»
Attitude régressive pour les uns, redéfinition prévisible du rapport à la table pour les autres, l'usage du pouce, de l'index et du majeur — et accessoirement de l'annulaire et de l'auriculaire — pour s'alimenter envahit désormais tous les champs de la bouffe... et de la malbouffe. «Cela vient en partie avec un phénomène nouveau: la systématisation de l'alimentation complètement nomade et individualisée», résume à l'autre bout du fil le sociologue français Claude Fischler, spécialiste des habitudes alimentaires. «Les États-Unis, qui ont développé une multitude de contenants et de réceptacles pour manger en mouvement, sont les champions en la matière.» Et le reste de l'Occident, Québec et Canada en tête, suivent forcément la cadence.
Les deux mains dans la bouffe
Érasme, chantre du savoir-vivre et des bonnes manières au XVIe siècle et auteur d'un traité, De civilitate morum perilium, qui a fait école à l'époque moderne, n'aurait certainement pas apprécié. N'empêche, à l'heure où la course après le temps est devenue un sport national et où le plaisir de la table dans plusieurs foyers se résume à trois bips de micro-ondes, jamais la fourchette d'Adam (les paluches, quoi!) n'a été autant mise à profit à l'heure des repas. Tout comme entre ces moments.
Les doigts s'activent à toutes les sauces: pour tremper des craquelins dans une préparation de fromage orange, pour déguster une pizza calzone miniature décongelée en trois minutes, pour saisir des bâtonnets de poulet, des rondelles d'oignon, des dés de fruits ou des morceaux de légumes tout en conduisant ou pour effilocher un bout de fromage entre deux cours.
L'assiette de nachos et salsa permet également de se faire aller les menottes, tout comme d'ailleurs cette ingénieuse recette de «salade César à manger avec les doigts» récemment présentée sur le site Internet d'un géant de la distribution, pour se faire plaisir «sans se lancer dans une préparation compliquée». Et la liste est loin d'être exhaustive.
Exit, donc, l'outil de médiation entre le mangeur et l'aliment (sauf peut-être avec une tasse en plastique pour le café et même la soupe à prendre sur le pouce). Le lien direct et généralisé avec les carburants du corps et de l'esprit ne serait finalement pas étranger à la prolifération de la malbouffe dans nos sociétés, estime Laurier Turgeon. «Cela ne fait aucun doute, dit-il. Désormais, on accorde de moins en moins d'importance aux repas. On mange sans se questionner, pour se nourrir, et puis voilà: on finit par manger tout le temps, n'importe où et trop.»
Les fabricants de prêt-à-manger (avec les doigts, bien entendu) ne s'en plaignent pas, eux qui, dans une «logique de marchandisation», estime Claude Fischler, exploitent allégrement le phénomène en «essayant de satisfaire toutes sortes de besoins avant même qu'ils ne soient formulés par les consommateurs». «Dans un monde où les gens bougent moins qu'avant et ont besoin d'une quantité d'aliments moindre qu'avant, il faut être imaginatif pour vendre ses produits et en tirer de la valeur ajoutée», dit-il.
Le paradoxe est d'ailleurs aussi indigeste que savoureux: lorsque les questions de poids et de santé suscitent l'obsession des portions, cette imagination fait de plus en plus appel à la dextérité des Homo consumus en guise de remède miracle, et ce, même si les mauvaises habitudes de grignotage qui accompagnent généralement la vie du gastronodactyle peuvent facilement l'entraîner vers l'embonpoint, chose que cette nouvelle espèce de consommateurs tente pourtant d'éviter.
De là à montrer du doigt les doigts pour délit de surcharge pondérale, il n'y a qu'un pas... que Claude Fischler et bien d'autres ne sont pas prêts à franchir.
Bon doigt, mauvais doigt
C'est que ce pied de nez (avec la main, bien sûr) à nos ancêtres — prompts à sauter sur la fourchette pour se distinguer des Amérindiens au début de la colonie, rappelle M. Turgeon — est loin d'être tout noir. Bien au contraire. «Ça dépend où on regarde, lance le sociologue. Il y a partout dans le monde des cuisines qui induisent l'usage des doigts avec un raffinement extrême, dit-il. Et dans nos sociétés, si on a retrouvé l'usage de nos doigts à table, c'est aussi un peu grâce à notre ouverture à des répertoires alimentaires exotiques.»
L'amateur de sushis, de tapas ou de poussins sur bâtonnet à la mode cambodgienne ne dira certainement pas le contraire. Ce faisant, il fuit en effet «l'infantilisation alimentaire de la malbouffe» avec les doigts, dit Fischler, pour renouer avec les valeurs du partage et les saveurs des régimes originaires de contrées éloignées. «C'est même très sain», commente Paul Caccia, président de Slow Food Québec, un mouvement d'origine italienne qui prône le retour au bien-manger.
«Avec les doigts, on se rapproche d'aliments avec lesquels nous avions pris beaucoup de distance en évacuant leurs dimensions culturelles, territoriales ou historiques, dit-il. On peut donc voir ça comme un retour aux sources»... à condition bien sûr de se soucier de ce qu'on mange, de l'endroit d'où cela provient et du bon goût qui devrait normalement venir avec, poursuit-il.
Ces conditions, gagnantes pour les papilles, s'accompagnent aussi d'une recommandation des gardiens de la santé publique: les mains, vecteurs de maladies de toutes sortes, «se doivent d'être propres pour éviter les contaminations croisées», dit la microbiologiste Danielle Ramsay. Et, bien sûr, les coudes ne doivent pas être mis sur la table!
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