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Le Québec rate le virage biologique

Fabien Deglise   7 mai 2005  Société
Producteurs et transformateurs du Québec «manquent  le bateau»
Producteurs et transformateurs du Québec «manquent le bateau»
Après la découverte, l'extase et l'engouement, l'essoufflement. L'univers biologique au Québec et au Canada serait aujourd'hui en perte de vitesse, constate dans une récente étude économique le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ). À la croisée des chemins, le secteur se retrouve en effet, près de dix ans après son renouveau, avec, d'un côté, des consommateurs toujours plus ouverts à l'idée de mettre davantage de vert dans leur assiette et, de l'autre, des producteurs et des transformateurs de produits bio qui «manquent le bateau», résume Robert Beauchemin, président de la Table filière biologique du Québec.

À l'heure où le bio résonne de plus en plus dans les épiceries, le portrait est sans aucun doute étonnant. Et pourtant, «en dépit [d'un] dynamisme et [d'une] croissance de la consommation, le secteur montre quelques signes de faiblesse», analysent les chercheurs Sami Ben Salha et Josée Robitaille pour le compte du MAPAQ dans un document intitulé Les Produits biologiques - Quel est leur avenir sur le marché canadien?. Cette faiblesse, poursuivent-ils, risque «de pénaliser son développement stratégique à moyen et à long terme».

Les signes de ralentissement sont d'ailleurs apparents. Entre 2003 et 2004, à peine 13 nouvelles entreprises de transformation, artisanales ou industrielles, versées dans le bio sont venues se greffer à la centaine de sociétés déjà existantes, indique le Conseil des appellations agroalimentaires du Québec (CAAQ) — la police du bio — dans son rapport annuel 2004, fraîchement rendu public. Cette bien piètre performance, jumelée à la faible croissance du nombre de producteurs biologiques (à peine 55 nouvelles fermes en un an, pour un total de... 476), accentue «le décalage croissant entre l'offre et la demande», poursuivent doctement les chercheurs.

Un marché paradoxal

Dit autrement, le bio, du point de vue des consommateurs, a effectivement le vent dans les voiles. Se multipliant sur les étagères des épiceries, dans les marchés publics et, de facto, dans les frigos et les garde-manger de la province, cet ancien mode d'alimentation nouvellement remis au goût du jour séduit tout en restant toutefois marginal.

«Plusieurs personnes parlent d'un marché en croissance de 25 % par année», souligne Robert Beauchemin, président de la Table filière biologique du Québec. «Le message est sans doute intéressé, mais il ne faut pas perdre de vue que le bio représente toujours pas plus de 1,2 % du marché»... laissant ainsi bien de la place, contrairement aux apparences, au fromage orange en pot, à la lasagne congelée, au filet de porc ou de boeuf, aux pommes de terre ou aux carottes toujours conçus en très grande majorité selon les normes en vigueur dans le secteur agro-industriel.

N'empêche, même dans ce créneau de marché, comme disent les économistes, qu'une poignée d'acteurs aiment montrer plus gros qu'il ne l'est vraiment, le Québec et le reste du Canada ne semblent pas en mesure de se tirer d'affaire. Et une visite dans une épicerie de la province suffit d'ailleurs pour s'en convaincre...

Au rayon des fruits et légumes, le biologique s'affirme de plus en plus au milieu des pommes, des carottes, des céleris, des oignons, des épinards... en provenance de la Californie, du Chili, de l'État de Washington, du Vermont mais rarement du Québec ou du Canada. Le Costa Rica fait également bonne figure, mais pour une simple raison: les bananes poussent très mal au Lac-Saint-Jean!

Ailleurs dans les rangées des épiceries, ce voyage au coeur des nations se poursuit facilement en croisant ici des céréales, des purées pour bébés et des biscuits de régime en provenance des États-Unis, là du chocolat, des fèves noires et des soupes en sachet fraîchement débarqués d'un conteneur expédié d'Europe. Seuls les réfrigérateurs à la section des produits laitiers semblent être en mesure de faire rayonner les produits d'ici. Idem pour les boucheries spécialisées des marchés publics.

Une domination étrangère

Il demeure que la pénétration de ce bio qui vient d'ailleurs est désormais inévitable, soutient le MAPAQ dans son analyse. Aujourd'hui, les produits étrangers «occupent une place dominante, entre 80 et 85 % dans les ventes des produits biologiques aux Canadiens», peut-on lire dans l'étude. Avec, à la clef, un constat qui prend la forme d'un avertissement: «Le secteur biologique pourrait manquer des rendez-vous importants et ne pas bénéficier de toutes les retombées positives de ce marché porteur si le problème persiste.»

Cette lecture pessimiste est loin de surprendre Benoît Girouard, président de l'Union paysanne biologique, qui a lui aussi remarqué un essoufflement dans l'univers du bio depuis quelques mois. «La tendance est là, dit-il. Il n'y a pas encore péril en la demeure, mais le message que cela devrait envoyer aujourd'hui aux acteurs du secteur et aux décideurs politiques est clair: il est temps d'agir avant qu'il ne soit trop tard.»

Règles du jeu contraignantes, absence de soutien de la part des gouvernements, bassins de consommateurs certes en croissance mais toujours restreints, réseaux de distribution capricieux... les raisons du manque d'entrain dans le secteur du bio seraient nombreuses. Et elles sont connues des principaux acteurs, qui rêvent que les correctifs soient rapidement apportés.

«Il faut, en temps que société, décider quelle forme d'agriculture nous voulons encourager», lance France Gravel, directrice de l'organisme de certification Garanti Bio-Écocert. «Les États généraux sur l'agriculture [que plusieurs organismes sont actuellement en train de mettre en place] devraient sans doute nous aider à répondre à cette question. Après quoi il faudra se donner les moyens de soutenir le bio si c'est ce que nous voulons.»

Un soutien attendu

La chose est loin d'être aussi claire au Québec. Malgré une réglementation stricte entourant ce domaine — certification obligatoire, contrôles... —, le CAAQ peine toujours à trouver les ressources pour remplir pleinement son rôle. Un million de dollars par année lui avait été promis lors de sa création. Depuis deux ans, c'est de 700 000 $ qu'il doit se contenter pour assurer la croissance des services qu'il doit rendre.

«C'est révélateur de ce qui se passe dans ce milieu, souligne M. Girouard. Les pouvoirs publics encouragent davantage le modèle agricole traditionnel et productiviste plutôt que celui tourné vers le respect de l'environnement et le bien-manger. Tant que cela va perdurer, le bio n'a aucune chance d'exploser.»

Et c'est peut-être le but du jeu, croient plusieurs personnes avec cynisme. «Nos gouvernements sont pris dans une logique paradoxale», résume Robert Beauchemin, propriétaire de la meunerie La Milanaise, spécialisée dans les grains bio transformés. «Avec toute l'énergie qu'ils déploient pour favoriser le développement des biotechnologies, ils seraient aussi mal placés de soutenir le bio, qui est tout simplement incompatible avec le monde des organismes génétiquement modifiés.» Ces OGM peuvent en effet contaminer les productions biologiques qui, par nature, doivent être protégées de ces transgènes, tout comme des pesticides.

Cette peur de la contamination — capable à elle seule de mettre en péril la certification biologique d'un producteur ainsi que la hausse de ses revenus — peut expliquer la timidité avec laquelle les producteurs de maïs, de canola et de soya songent à passer au biologique. Les autres types de production ne sont pas visés puisque tomates, carottes, oignons, pommes de terre ou poivrons génétiquement modifiés n'existent pas. «Il y a aussi une question de climat et de prix du marché, résume Mme Gravel. L'agriculture dans son ensemble est en perte de vitesse en ce moment. Le bio ne fait pas exception.»

Du côté des transformateurs, la température extérieure ou les prix ne sont pas tenus responsables de ce manque de dynamisme. «C'est plutôt d'un manque de clientèle qu'il est question, estime M. Beauchemin. Pour voir apparaître des plats cuisinés surgelés bio fabriqués au Québec, il faut que l'entreprise soit capable d'exporter une partie de sa production car le marché bio au Québec à lui seul ne pourrait pas lui permettre de survivre.»

La logique semble valoir aussi pour les carottes bio de la Montérégie ou des Cantons-de-l'Est qui, plus que jamais, brillent par leur absence dans les supermarchés du Québec, remplacés par de belles petites carottes manufacturées en Californie. «Et c'est normal, lance M. Beauchemin. Les producteurs préfèrent les vendre en Nouvelle-Angleterre, où ils font plus d'argent.»






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