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La misère alimentaire des riches

Fabien Deglise   4 mai 2005  Société
Un salaire annuel élevé ne garantit pas forcément une bonne alimentation. Pis, au Canada comme au Québec, il est désormais possible d'être riche mais en même temps de ne pas manger à sa faim ou encore de ne pas être capable d'avoir accès à de bons aliments, révèle une nouvelle étude de Statistique Canada rendue publique hier.

On la croyait l'apanage des ménages à faible revenu. L'insécurité alimentaire n'est visiblement pas discriminatoire. Près de 12 % des Canadiens disposant d'un revenu annuel par ménage moyen (de 30 000 $ à 80 000 $) ou supérieur (80 000 $ et plus) en souffrent actuellement, indique une nouvelle analyse fondée sur les données de L'Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes (ESCC). Intitulée Insécurité alimentaire, l'étude vient d'être publiée dans la dernière livraison de la publication connue sous le nom de Rapports sur la santé.

Au Québec, la situation n'est guère différente. En 2000-01, à l'époque de la collecte des données, 10 % de ces ménages que l'on pourrait croire fortunés ont avoué une faille dans leur régime alimentaire en s'inquiétant d'un manque de nourriture, reconnaissant ne pas avoir pu mettre sur la table des aliments de la qualité ou de la variété désirées ou encore ne pas avoir eu assez à manger, comme l'expliquent les spécialistes de la statistique au pays.

Le constat est intrigant. Y compris pour Ingrid Ledrou, la scientifique qui a coordonné cette étude. «Les raisons de cette insécurité chez cette frange de la population sont multiples, a-t-elle expliqué dans un entretien téléphonique au Devoir. Mais en même temps, elles sont difficiles à cerner. Cela peut être relié à une perte d'emploi dans les mois précédant l'enquête, à un niveau d'endettement trop élevé... »

Les scénarios sont plausibles, a estimé hier la diététiste Marie Marquis, de l'Université de Montréal, qui sur le terrain n'est toutefois guère confrontée à des ménages aisés contraints à «couper» dans la facture d'épicerie. «Ce n'est pas très fréquent, a-t-elle commenté. Mais il est clair que l'alimentation pour certains n'est pas jugée comme un secteur prioritaire. C'est aussi, en cas de problème, un poste budgétaire facilement compressible.»

Au delà de cette misère de riches, cette insécurité alimentaire, qui fait le bonheur des marchands d'aliments de mauvaise qualité et qui allonge les files devant les portes des banques alimentaires, rythme le quotidien de 3,7 millions de Canadiens d'un océan à l'autre, indique cette étude. Le Québec se situe en dessous de cette moyenne nationale, avec 14 % (au lieu de

14,7 %) de sa population qui doit composer avec ce phénomène.

Sans surprise, cet accès déficient à de la nourriture ou à de la bonne nourriture est davantage le lot des femmes assumant seules le rôle de chef de famille: 33 % d'entre elles ont en effet déclaré vivre dans un contexte d'insécurité alimentaire lors de l'enquête. Cette proportion est deux fois plus élevée que celle observée chez les hommes, indique Mme Ledrou dans son étude.

Autre constat, les populations autochtones vivant dans les trois territoires — Nunavut, Territoires du Nord-Ouest et Yukon — sont au pays les plus exposées à cet effet pervers d'une société développée. Là-bas, respectivement 56 %, 28 % et 21 % des habitants en souffrent, y compris, au Nunavut, près de la moitié des ménages ayant un revenu moyen ou supérieur. «Mais dans leur cas, c'est peut-être lié à la disponibilité des produits alimentaires», avance la spécialiste des chiffres.

Rare portrait du genre au pays, reconnaît Mme Ledrou, cette insécurité alimentaire à la canadienne est difficile à mettre en perspective dans le temps ou encore avec des études menées ailleurs dans le monde. Statistique Canada compte d'ailleurs poursuivre ses enquêtes sur le sujet afin de mieux comprendre les fondements de ces carences dans une société dite d'abondance.






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