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Montréal - Dix lieux à protéger

Jeanne Corriveau   27 avril 2005  Société
La pinte de lait de Guaranteed Pure Milk surplombant une ancienne laiterie à l’angle du boulevard René-Lévesque et de la rue Crescent fait partie des lieux en danger.
Photo : Jacques Nadeau
La pinte de lait de Guaranteed Pure Milk surplombant une ancienne laiterie à l’angle du boulevard René-Lévesque et de la rue Crescent fait partie des lieux en danger.
L'une des pires menaces qui pèsent sur les monuments d'intérêt patrimonial, c'est de tomber dans l'oubli et de se détériorer à tel point qu'ils ne vaillent plus la peine d'être conservés, estime Héritage Montréal. C'est le cas de plusieurs sites répertoriés hier par l'organisme de défense du patrimoine.

Près de six ans après sa fermeture, le restaurant situé au neuvième étage de l'ancien magasin Eaton n'a toujours pas de nouvelle vocation. Ce vestige de l'architecture Art déco figure parmi les dix sites considérés comme étant en danger par Héritage Montréal, aux côtés du silo no 5 du port de Montréal, de la maison Redpath et de la pinte de lait de Guaranteed Pure Milk.

Réplique du paquebot Île-de-France, la spectaculaire salle à manger du neuvième étage d'Eaton, une oeuvre signée par l'architecte Jacques Carlu, n'accueille plus de clients depuis la fermeture du magasin, en 1999. Inquiet pour l'avenir de ce restaurant, Héritage Montréal avait obtenu qu'il soit protégé en vertu de la Loi sur les biens culturels. Ainsi, depuis 2000, aucune transformation ne peut être effectuée sans l'autorisation de la ministre de la Culture.

«La protection juridique n'empêche pas l'oubli et l'abandon du site, explique Dinu Bumbaru, d'Héritage Montréal. Il ne faut pas oublier qu'à Toronto, l'équivalent du 9e, qui date des années 30 et qui est aussi un lieu extraordinaire, a été dans les boules à mites pendant 30 ans. Il s'agit de l'auditorium et du salon de thé du College Street Shop. C'est intéressant d'imaginer la renaissance d'un lieu comme ça dans 30 ans, mais on voudrait qu'il soit vivant dès maintenant.»

Dinu Bumbaru ne devrait pas s'inquiéter, répond Jean Laramée, vice-président, région Est, chez Ivanhoé Cambridge, la filiale immobilière de la Caisse de dépôt, propriétaire de l'édifice qui abrite maintenant Les Ailes de la mode. Il se dit surpris de voir que l'ancien restaurant figure sur la liste d'Héritage Montréal. «Le bâtiment est occupé, c'est chauffé l'hiver et on a des rondes régulières de surveillance. Il n'y a aucun danger que l'espace soit en péril», assure M. Laramée. Le sort de l'ancien restaurant n'est toutefois pas réglé. En 2000, il avait été question d'aménager un hôtel aux trois étages supérieurs. Puis, en 2002, des négociations avaient été entreprises avec un restaurateur. Mais aujourd'hui, il est plutôt question d'y aménager une salle de réception pour des événements spéciaux, indique M. Laramée. «Il faut regarder ça sur une base de rentabilité. L'immeuble n'est pas en péril, et il n'y a pas de danger qu'il dépérisse. [...] Il s'agit maintenant de trouver la bonne vocation pour qu'il y ait un certain sens financier», dit-il. Mais il reconnaît que le dossier ne représente pas une priorité pour Ivanhoé, compte tenu de la taille de son parc immobilier. Aussi, en superficie, le neuvième étage ne représente que 3 % du bâtiment, ajoute-t-il.

Le restaurant du neuvième étage d'Eaton n'est qu'un des dix sites désignés par Héritage Montréal comme étant menacés. Parmi les autres, on remarque les ateliers du CN à Pointe-Saint-Charles, les bibliothèques de Montréal et Saint-Sulpice, les églises et les lieux de culte de même que le couvent des Carmélites acheté par un promoteur privé. À cette liste s'ajoutent la maison Redpath, sauvée de la démolition totale en 1986, la pinte de lait de Guaranteed Pure Milk, qui surplombe une ancienne laiterie à l'angle du boulevard René-Lévesque et de la rue Crescent, le controversé silo no 5 du port de Montréal, le vieux village de Pointe-Claire ainsi que les escaliers, les corniches et les balcons montréalais.

«Dans certains cas, la menace est lente. Quand on parle des corniches et des escaliers, ce n'est pas la même chose que pour les bâtiments qui vont voir leur usage disparaître, comme c'est le cas pour les magnifiques bibliothèques de Saint-Sulpice et de la Ville de Montréal, qui vont fermer avec l'ouverture de la magnifique Grande Bibliothèque», a précisé M. Bumbaru.

C'est dans le cadre d'une campagne de recrutement qu'Héritage Montréal, qui fête ses 30 ans, a établi cette liste. Parce que «l'histoire se répète», la protection du patrimoine demeure essentielle dans le contexte du développement immobilier de la métropole, a indiqué la directrice générale de l'organisme, Nathalie Zinger, lors d'une conférence de presse qui s'est déroulée dans l'église Erskine et américaine, fermée l'an dernier. Le choix du lieu n'était pas innocent puisque l'église, de style néoroman et ornée de 24 vitraux Tiffany, est convoitée par le Musée des beaux-arts, qui souhaite y aménager des salles d'exposition consacrées à l'art religieux. Mais faute de financement gouvernemental, le dossier est au point mort depuis des mois.

Face aux efforts de la Ville en matière de protection du patrimoine, Dinu Bumbaru affiche un optimisme prudent et accorde de bonnes notes à l'administration du maire Tremblay, qui s'apprête à adopter une politique du patrimoine et qui a désigné, au sein du comité exécutif, un responsable du patrimoine, une première à Montréal. «Nous faisons un bilan très positif, mais ce n'est pas parce que le bilan actuel est positif qu'il faut baisser la garde, au contraire. On a eu, par le passé, des moments d'euphorie car on avait de grands encouragements. Mais on s'est rendu compte que pendant qu'on enregistrait de grands progrès avec l'adoption de politiques et d'outils comme le plan d'urbanisme, il y avait des bâtiments qui tombaient en ruine et d'autres qui se faisaient démolir», a rappelé M. Bumbaru.






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