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Les Cubains, entre l'interdit et le possible

Guy Taillefer   12 mars 2005  Société
Entre l'embargo américain et les interdits infinis du régime castriste, le commun des Cubains s'emploie depuis la chute de l'URSS, il y a 15 ans, à surnager économiquement. On entend parler de ceux qui, au péril de leur vie, s'embarquent sur des rafiots pour franchir le détroit de la Floride. Ou de ceux qui épousent des étrangers por amor peut-être, mais por dinero aussi. Mais on ne sait pas grand-chose de la majorité, tous ceux qui restent et se débrouillent avec les moyens du bord. Le Devoir tente de rendre compte.

La Havane — «Rien n'est permis à Cuba, mais tout est possible», dit la vendeuse derrière son étal d'oignons et de tomates. Passer quelques jours à arpenter la belle ville de La Havane, c'est prendre conscience d'une réalité que le régime ossifié de Fidel Castro ne laisse guère soupçonner sous son ardente rhétorique révolutionnaire et communiste. Ce dont parle cette vendeuse, c'est du génie de la débrouille et de la petite arnaque savamment développé par les Cubains avec les années et sans lequel ils seraient nombreux à ne pas manger à leur faim.

Les Cubains appellent cela la invencíon, un dédale de combines trop répandu et trop essentiel à la survie de centaines de milliers d'entre eux pour que le régime ne voie pas ce que le bon peuple est en train de traficoter dans son dos. Un grand marché noir en forme de jeu permanent de cache-cache avec un pouvoir qui ferme les yeux de façon inversement proportionnelle à l'intolérance qu'il affiche à l'endroit de l'opposition politique. «Il faudrait que vous restiez ici au moins six mois pour y voir clair», affirme Clara, une Havanaise rencontrée au coin d'une rue.

La invencíon, c'est l'employé d'une manufacture de tabac de Pinar del Rio qui vole des cigares pour les revendre aux touristes. Quelqu'un nous disait à la blague que son commerce illicite fut si développé à un certain moment qu'il aurait mérité mention dans les guides Lonely Planet. C'est la prostitution, évidemment, encore qu'en dimensions moins effrayantes qu'il y a dix ans. C'est le taxista qui gonfle un peu le prix de la course. Ce sont les pourboires obtenus par les employés des hôtels internationaux (et que le régime, vient-il d'annoncer, essaiera maintenant de récupérer tout en contrôlant les contacts de ces employés avec les étrangers). En clair, c'est un système parallèle qui passe par la captation du dollar américain — ou plutôt, depuis l'été dernier, par la monnaie qui le remplace à parité, le peso «convertible» — et dont les 1,5 à 2 millions de touristes qui débarquent chaque année dans l'île, dont font partie environ 500 000 Canadiens, sont des moteurs cruciaux.

Il y a bien des choses que le touriste ne voit pas. Dans un pays où l'État contrôle tout ou veut tout contrôler, on peut acheter sa maison, mais il est interdit de la vendre. Cependant, on peut toujours l'«échanger». Idem pour sa voiture: on ne peut pas la vendre, mais on peut la «prêter»... à très long terme, en se faisant payer sous la table. Dans une dictature de la pensée habile comme celle de Fidel, les Cubains ont appris à jouer sur les mots.

Le cubain et le convertible

Les Cubains sont payés en monnaie nationale, le peso cubain, qui vaut le vingt-cinquième du «convertible». Compliqué? La débrouille à Cuba n'est pas qu'un art, c'est aussi une science. Le salaire moyen est d'environ 220 pesos cubains par mois (une dizaine de dollars américains). Cela fait 70 centimes par jour. Les Cubains ont accès, par livret de rationnement, à du riz, des fèves et de la viande à des prix dérisoires. Au marché, la livre d'oignons coûte 2,70 pesos, la livre de porc, environ 30, une laitue, deux ou trois pesos. Ce ne sont que quelque sous.

Reste que, pour se nourrir et se vêtir, ils sont loin du compte. La libreta prévoit bien la distribution de savon et de dentifrice — quel touriste n'en a jamais fait cadeau à la femme de chambre? — mais ces produits sont rarement disponibles. Pour s'en procurer, il faut avoir les moyens d'aller dans les magasins d'État mieux approvisionnés en biens de consommation, payables seulement en pesos convertibles. Ces magasins ont poussé comme des champignons au cours des dernières années.

Si bien que le tourisme, la première industrie du pays, a créé un espace de survie économique que chaque Cubain tente d'investir. Un dollar par-ci, un dollar par-là, soutirés à une industrie qui a rapporté à Cuba en 2004 une somme à hauteur de deux milliards $US. Cette situation a créé un apartheid consommateur — par lequel l'ensemble de l'Amérique latine est du reste affectée à divers degrés — où la invencíon, si rusée soit-elle, produit ses exclus. Ils somnolent toute la journée sur le pas de leur porte dans le quartier noir de Centro Habana.

Le peso convertible, baptisé chavito, est devenu la monnaie de convoitise l'automne dernier après que le Parti communiste cubain (PCC) eut décidé d'interdire la circulation du dollar américain. Le touriste l'achète maintenant avec des euros ou des dollars canadiens. Le gouvernement échange encore des dollars américains mais impose une pénalité de 10 %. Ainsi, du jour au lendemain, le gouvernement de Fidel, qui souffrait d'une pénurie de devises, a regarni ses coffres de centaines de millions épargnés par les Cubains ordinaires qui avaient des dollars (on évalue entre 200 et 300 millions par an la somme des dollars américains renvoyés à leurs proches par les Cubains installés aux États-Unis).

Le régime castriste, de façon prévisible, a mis la nouvelle politique sur le dos de l'«agression américaine» qui dure depuis plus de 40 ans. Il a pointé l'amende de 100 millions $US imposée par la Réserve fédérale américaine à UBS, une banque suisse, pour avoir accepté des dépôts de 3,9 milliards en provenance de Cuba entre 1996 et 2003. Une explication qui n'est pas convaincante, estime Javier Corrales, politologue au Amherst College, au Massachusetts, dans un texte publié dans le numéro de février de Current History, où il explique qu'à son avis, la manoeuvre est essentiellement destinée à perpétuer les privilèges de la classe militaire cubaine. Or les transactions en dollars sont encore permises pour les entreprises étrangères. «La société civile est délibérément privée de droits économiques. Ce faisant, elle reste pauvre, dit cet observateur. Pour l'État, le seul rôle économique des citoyens ordinaires est d'agir comme pipeline de dollars entre leurs parents installés à Miami et le gouvernement cubain.»

Vrai, dans ce contexte, que tous les Cubains veulent s'en aller? «90 %», dit Yosuany, qui gère avec sa mère une petite pension pour touristes, ce qu'on appelle une casa particulare. Il est loin d'être le seul à l'affirmer. «On voudrait bien pouvoir sortir, si ce n'est que pour voyager un peu et pouvoir se comparer», fait remarquer Gisela Delgado, responsable d'un réseau de «bibliothèques indépendantes» tolérées par l'État. Posez la question à des tenants du régime et ils vous affirmeront invariablement que tous ces Cubains se victimisent pour attendrir l'étranger. Pendant que son fils ironise avec beaucoup de lucidité sur la société cubaine, Margot, sa mère, qui est allée en Angola dans les années 80 avec les troupes cubaines, temporise: «Il y a du mauvais, mais il y a du bon aussi. Un membre de ma famille a subi une opération récemment et tout était gratuit.» Aussi, la santé et l'éducation demeurent des piliers de la légitimité de Fidel Castro qui, au cours des dernières années, a rénové beaucoup d'écoles et réapprovisionné des hôpitaux. Même si beaucoup d'étudiants décrochent, compte tenu de l'absence de perspectives d'emploi, et même si les pharmacies demeurent chroniquement vides.

«Les choses se sont nettement améliorées depuis dix ans», juge de son côté Hector Higuera, propriétaire d'un paladar dans le quartier havanais du Vedado, l'un de ces restaurants familiaux qui, avec les casas particulares, constituent presque les seuls accès à la propriété privée permis aux petits Cubains par le régime. «On respire un autre air», dit cet homme qui, quand on lui pose la question, considère que, oui, Cuba est démocratique malgré son système de parti unique.

L'économie cubaine donne en effet l'impression de sortir la tête de l'eau après la descente aux enfers qui a suivi la chute du mur de Berlin. Ce que le régime a qualifié, non sans euphémisme, de «période spéciale». En attendant que le mur tombe entre Washington et La Havane et que meure Fidel Castro, qui aura 79 ans, 2004 a été une année touristique record, l'Union européenne a continué d'être le principal partenaire commercial de l'île, le líder maximo a resserré ses liens avec le Venezuela pétrolier du «bolivarien» Hugo Chávez et une faille a été ouverte dans l'embargo qui permet à Cuba d'acheter des produits agricoles américains.

La Havane donne souvent l'impression d'être une ville squattée, avec ses magnifiques maisons décrépites. Mais c'est aussi une ville belle et bien entretenue, compte tenu de l'indigence ambiante, une ville où les rues, qui sont en bon état, voient cohabiter la Mercedes de l'année et la Ford 1954. Si tout n'est que façade à Cuba, il reste que les Cubains ont le sens civique bien aiguisé, par discipline étatique, sans doute, mais par culture aussi. Encore que la propreté de la ville tient aussi à l'absence d'activité commerciale. Cuba, où le sous-emploi sévit massivement, est aux antipodes de nos sociétés de consommation. La publicité dans les rues et sur les routes du pays se résume à la propagande du PCC.

Ville sécuritaire aussi: «Cuba a au moins ça de bon», dit une dame qui rentre chez elle un soir après être allée à son église évangéliste. «On peut y marcher le soir en toute sécurité.» Évidemment, raillait le lendemain un gamin un peu harcelant: «La moitié de la population à La Havane fait partie de la police.»

À vue de nez, le fossé entre riches et pauvres à La Havane, entre les quartiers de Miramar et Centro Habana, est aussi grand qu'à Mexico et Lima. Entre les deux, une classe moyenne semble se former, en l'absence de droits politiques et économiques. À voir les vêtements qu'ils ont sur le dos et les souliers qu'ils ont aux pieds, on a parfois le sentiment d'être à Miami, qui se trouve juste en face.

«Oui, il y a une sorte de classe moyenne sur le plan économique, affirme le journaliste dissident Manuel Vásquez Portal. Mais c'est une classe moyenne sans pouvoir politique, sans la moindre influence décisionnelle sur le régime, qui peut à tout moment lui retirer ses gains.» Et la forcer à redoubler d'invention.






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  • oscar fortin
    Inscrit
    samedi 12 mars 2005 18h26
    Cuba, entre Haïti et Miami
    « Lorsqu'en 1958, Papa Doc régnait sur Haïti et que Batista en faisait tout autant sur Cuba, les populations de ces deux pays connaissaient une classe de riches et une classe de pauvres, analphabètes, sous-alimentés, avec des taux élevés de mortalité infantile et vivant dans des conditions plutôt sous humaines. Il n'y avait pas beaucoup de places pour une classe moyenne. Voisins l'un de l'autre, tous les deux étaient dans les bonnes grâces de la Maison Blanche. Il n'y avait ni blocus, ni condamnation pour non respect des droits de la personne. La mafia de Miami et les hommes d'affaires pouvaient y circuler librement.

    En 2005, 48 ans plus tard, nous regardons de nouveau ces deux pays : Haïti, toujours sous le protectorat américain et Cuba sous le leadership de Fidel Castro depuis plus de 46 ans. Tous les deux demeurent des pays du Tiers-monde avec de la pauvreté, de la corruption, bien qu'à des degrés divers, et des bateaux de fortunes entraînant autant de personnes qu'il est possible d'en apporter pour atteindre des rivages économiquement plus prometteurs. Je ne connais pas beaucoup de gens de ces milieux qui ne souhaitent pas un jour accéder aux bienfaits de la société de consommation. Que ce soit en Haïti, en République Dominicaine, au Salvador, en Equateur ou tout autre pays du Tiers-monde, tous diront qu'ils changeraient en tout temps leur situation avec celle des familles aisées de nos sociétés. Plusieurs tentent leur chance au risque de leur vie, soit par bateau ou encore soit par terre en se dirigeant vers les frontières du Nord. Il n'y a donc pas de quoi faire de Cuba et des cubains en général un cas spécifique. Même dans nos sociétés, bien des gens de nos bidonvilles rêvent un jour de prendre des vacances dans les Iles enchanteresses ou encore se balader avec des autos derniers modèles.

    Les différences entre Cuba et Haïti se manifestent par contre et de façon sans équivoque dans le développement qui s'est réalisé dans chacun des deux pays depuis les 47 dernières années. Si la situation en Haïti n'a guère progressé depuis toutes ces années en dépit des aides internationales qui n'ont cessé d'affluer et de l'absence de tout blocus économique, celle de Cuba a fait des bonds qualitatifs que nous ne pouvons passer sous silence à moins d'être de mauvaise foi. Le taux de mortalité infantile est devenu un des plus bas de l'ensemble des pays du Continent. L'analphabétisme a été réduit pratiquement à zéro alors que l'accès aux études plus avancées a permis de développer des spécialités dont celle de la médecine qui font aujourd'hui de Cuba un leader dans ce domaine. Plus de 15 000 médecins sont déployés dans divers pays en développement pour y apporter une aide et y donner de la formation. Tout en respectant Haïti et un bon nombre de pays de l'Amérique centrale, aucun de ces derniers n'a atteint ce niveau de développement.

    Ce développement s'est réalisé en dépit d'un blocus économique sévère de la part de son voisin du nord, les Etats-Unis, blocus condamné par les Nations Unies année après année. Même le pape Jean-Paul II, lors de sa visite à Cuba, a condamné avec force ces mesures injustes qui vont à l'encontre du respect du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. L'ex Président Jimmy Carter lors d'un séjour prolongé à Cuba à l'été 2002 a également reconnu que c'était là une mesure qui ne pouvait plus se justifier et qu'elle était tout à fait inefficace. Loin d'obtempérer à ces appels venant de haut lieu, l'actuelle administration étasunienne en a rajouté tout dernièrement en rendant encore plus difficiles les déplacements de cubains vivant aux Etats-Unis vers leur terre (une fois tous les trois ans) et leur interdisant l'envoie d'argent pour aider leurs familles. J'aurais apprécié que le journaliste du Devoir explicite davantage ces mesures administratives et les contraintes qu'elles ont tant pour les cubains de Miami que pour ceux dans l'Ile. Il eut été également intéressant que M. Guy Taillefer, discute des conséquences de ces dernières mesures avec des économistes cubains et pourquoi le gouvernement cubain a établi le peso convertible. Sans doute auraient-ils apporté un éclairage différent de celui donné par lle politologue américain, Javier Corales. De quoi permettre une meilleure analyse de la situation et assurer ainsi une saine information.

    J'ai personnellement vécu dans plusieurs pays de l'Amérique Latine, dont le Chili et le Mexique, et j'ai voyagé dans plusieurs autres. J'ai également séjourné à titre de touriste à Cuba. Dans chacun de tous ces pays, je n'aurais aucune difficulté à interroger des gens pour y retrouver à peu près la teneur des propos que je souhaite transmettre. Ceux qui savent des techniques de communication et des moyens civilisés de manipulation peuvent en toute innocence présenter la réalité sous l'angle qui leur convient le mieux. Pour cette raison, la vérité, pour autant qu'elle puisse être cernée, me semble mieux servie lorsque les intervenants viennent des diverses tendances. N'a-t-on pas donné l'occasion à plusieurs reprises à l'ambassadeur des Etats-Unis de présenter son point de vue sur le bouclier anti-missile et sur la guerre en Irak ? Pourquoi n'en ferions-nous pas autant avec les représentants du gouvernement cubain ? Il me semble que ces gens apporteraient à notre réflexion des aspects qui éclaireraient la formation de notre opinion. Aujourd'hui nous sommes suffisamment prémunis pour savoir que de part et d'autres chacun tire la couverte de son côté. Mais encore faut-il donner la parole aux deux parties.

    J'ai eu l'occasion de visionner le documentaire réalisé par Oliver Stone, El Commandante. Interdit aux Etats-Unis par l'Administration Bush, il a été présenté en soirée et sans trop de publicité (23h00) sur le réseau anglais de Radio Canada. J'ai alors écrit les commentaires que ce documentaire m'a inspiré et que j'ai transmis au journal Le Devoir. Il n'y avait malheureusement pas suffisamment d'espace pour qu'ils soient publiés. Pour ceux qui souhaiteraient en prendre connaissance je les réfère au site internet :

    http://humanisme.over-blog.com/9-categorie-35412.html?

    Entre Haïti, Cuba et Miami, qui ne choisiraient Miami avec ses rêves et sa consommation. Par contre, entre Hati et Cuba, beaucoup choisiraient Cuba. La pauvreté est rarement choisie. Elle est subie. L'Administration Bush vient de débloquer plus de 20 millions $ pour financer une campagne de dénigrement de Cuba et soutenir toute force visant à renverser non seulement Fidel, mais surtout le Régime qu'il sous-tend. Les techniques de propagandes sont très fortes, surtout si les moyens y sont. Une raison de plus pour être vigilants dans l'information que nous transmettons et recevons.

    Oscar Fortin, politologue
    Québec

    Site internet : http://humanisme.over-blog.com »

  • oscar fortin
    Inscrit
    lundi 14 mars 2005 09h51
    Les cubains entre Haïti et Miami
    « Lorsqu'en 1958, Papa Doc régnait sur Haïti et que Batista en faisait tout autant sur Cuba, les populations de ces deux pays connaissaient une classe de riches et une classe de pauvres, analphabètes, sous-alimentés, avec des taux élevés de mortalité infantile et vivant dans des conditions plutôt sous humaines. Il n'y avait pas beaucoup de places pour une classe moyenne. Voisins l'un de l'autre, tous les deux étaient dans les bonnes grâces de la Maison Blanche. Il n'y avait ni blocus, ni condamnation pour non respect des droits de la personne. La mafia de Miami et les hommes d'affaires pouvaient y circuler librement.

    En 2005, 48 ans plus tard, nous regardons de nouveau ces deux pays : Haïti, toujours sous le protectorat américain et Cuba sous le leadership de Fidel Castro depuis plus de 46 ans. Tous les deux demeurent des pays du Tiers-monde avec de la pauvreté, de la corruption, bien qu'à des degrés divers, et des bateaux de fortunes entraînant autant de personnes qu'il est possible d'en apporter pour atteindre des rivages économiquement plus prometteurs. Je ne connais pas beaucoup de gens de ces milieux qui ne souhaitent pas un jour accéder aux bienfaits de la société de consommation. Que ce soit en Haïti, en République Dominicaine, au Salvador, en Equateur ou tout autre pays du Tiers-monde, tous diront qu'ils changeraient en tout temps leur situation avec celle des familles aisées de nos sociétés. Plusieurs tentent leur chance au risque de leur vie, soit par bateau ou encore soit par terre en se dirigeant vers les frontières du Nord. Il n'y a donc pas de quoi faire de Cuba et des cubains en général un cas spécifique. Même dans nos sociétés, bien des gens de nos bidonvilles rêvent un jour de prendre des vacances dans les Iles enchanteresses ou encore se balader avec des autos derniers modèles.

    Les différences entre Cuba et Haïti se manifestent par contre et de façon sans équivoque dans le développement qui s'est réalisé dans chacun des deux pays depuis les 47 dernières années. Si la situation en Haïti n'a guère progressé depuis toutes ces années en dépit des aides internationales qui n'ont cessé d'affluer et de l'absence de tout blocus économique, celle de Cuba a fait des bonds qualitatifs que nous ne pouvons passer sous silence à moins d'être de mauvaise foi. Le taux de mortalité infantile est devenu un des plus bas de l'ensemble des pays du Continent. L'analphabétisme a été réduit pratiquement à zéro alors que l'accès aux études plus avancées a permis de développer des spécialités dont celle de la médecine qui font aujourd'hui de Cuba un leader dans ce domaine. Plus de 15 000 médecins sont déployés dans divers pays en développement pour y apporter une aide et y donner de la formation. Tout en respectant Haïti et un bon nombre de pays de l'Amérique centrale, aucun de ces derniers n'a atteint ce niveau de développement.

    Ce développement s'est réalisé en dépit d'un blocus économique sévère de la part de son voisin du nord, les Etats-Unis, blocus condamné par les Nations Unies année après année. Même le pape Jean-Paul II, lors de sa visite à Cuba, a condamné avec force ces mesures injustes qui vont à l'encontre du respect du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. L'ex Président Jimmy Carter lors d'un séjour prolongé à Cuba à l'été 2002 a également reconnu que c'était là une mesure qui ne pouvait plus se justifier et qu'elle était tout à fait inefficace. Loin d'obtempérer à ces appels venant de haut lieu, l'actuelle administration étasunienne en a rajouté tout dernièrement en rendant encore plus difficiles les déplacements de cubains vivant aux Etats-Unis vers leur terre (une fois tous les trois ans) et leur interdisant l'envoie d'argent pour aider leurs familles. J'aurais apprécié que le journaliste du Devoir explicite davantage ces mesures administratives et les contraintes qu'elles ont tant pour les cubains de Miami que pour ceux dans l'Ile. Il eut été également intéressant que M. Guy Taillefer, discute des conséquences de ces dernières mesures avec des économistes cubains et demande pourquoi le gouvernement cubain a établi le peso convertible. Sans doute auraient-ils apporté un éclairage différent de celui donné par le politologue américain, Javier Corales. De quoi permettre une meilleure analyse de la situation et assurer ainsi une saine information.

    J'ai personnellement vécu dans plusieurs pays de l'Amérique Latine, dont le Chili et le Mexique, et j'ai voyagé dans plusieurs autres. J'ai également séjourné à titre de touriste à Cuba. Dans chacun de tous ces pays, je n'aurais aucune difficulté à interroger des gens pour y retrouver à peu près la teneur des propos que je souhaite transmettre. Ceux qui savent des techniques de communication et des moyens civilisés de manipulation peuvent en toute innocence présenter la réalité sous l'angle qui leur convient le mieux. Pour cette raison, la vérité, pour autant qu'elle puisse être cernée, me semble mieux servie lorsque les intervenants viennent des diverses tendances. N'a-t-on pas donné l'occasion à plusieurs reprises à l'ambassadeur des Etats-Unis de présenter son point de vue sur le bouclier anti-missile et sur la guerre en Irak ? Pourquoi n'en ferions-nous pas autant avec les représentants du gouvernement cubain ? Il me semble que ces gens apporteraient à notre réflexion des aspects qui éclaireraient la formation de notre opinion. Aujourd'hui nous sommes suffisamment prémunis pour savoir que de part et d'autres chacun tire la couverte de son côté. Mais encore faut-il donner la parole aux deux parties.

    J'ai eu l'occasion de visionner le documentaire réalisé par Oliver Stone, El Commandante. Interdit aux Etats-Unis par l'Administration Bush, il a été présenté en soirée et sans trop de publicité (23h00) sur le réseau anglais de Radio Canada. J'ai alors écrit les commentaires que ce documentaire m'a inspirés et que j'ai transmis au journal Le Devoir. Il n'y avait malheureusement pas suffisamment d'espace pour qu'ils soient publiés. Pour ceux qui souhaiteraient en prendre connaissance je les réfère au site internet :

    http://humanisme.over-blog.com/article-184819.html

    Entre Haïti, Cuba et Miami, quels pauvres ne choisiraient pas Miami avec ses rêves et sa consommation. Par contre, entre Haïti et Cuba, beaucoup de ces derniers choisiraient Cuba. La pauvreté est rarement choisie. Elle est subie. L'Administration Bush vient de débloquer plus de 20 millions $ pour financer une campagne de dénigrement de Cuba et soutenir toute force visant à renverser non seulement Fidel, mais surtout le Régime qu'il sous-tend. Les techniques de propagandes sont très fortes, surtout si les moyens financiers y sont abondamment disponibles. Une raison de plus pour être vigilants dans l'information que nous transmettons et recevons. Je ne doute pas que le journal Le Devoir saura être à la hauteur de ce défi.

    Oscar Fortin, politologue
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