Les Cubains, entre l'interdit et le possible
Entre l'embargo américain et les interdits infinis du régime castriste, le commun des Cubains s'emploie depuis la chute de l'URSS, il y a 15 ans, à surnager économiquement. On entend parler de ceux qui, au péril de leur vie, s'embarquent sur des rafiots pour franchir le détroit de la Floride. Ou de ceux qui épousent des étrangers por amor peut-être, mais por dinero aussi. Mais on ne sait pas grand-chose de la majorité, tous ceux qui restent et se débrouillent avec les moyens du bord. Le Devoir tente de rendre compte.
La Havane — «Rien n'est permis à Cuba, mais tout est possible», dit la vendeuse derrière son étal d'oignons et de tomates. Passer quelques jours à arpenter la belle ville de La Havane, c'est prendre conscience d'une réalité que le régime ossifié de Fidel Castro ne laisse guère soupçonner sous son ardente rhétorique révolutionnaire et communiste. Ce dont parle cette vendeuse, c'est du génie de la débrouille et de la petite arnaque savamment développé par les Cubains avec les années et sans lequel ils seraient nombreux à ne pas manger à leur faim.
Les Cubains appellent cela la invencíon, un dédale de combines trop répandu et trop essentiel à la survie de centaines de milliers d'entre eux pour que le régime ne voie pas ce que le bon peuple est en train de traficoter dans son dos. Un grand marché noir en forme de jeu permanent de cache-cache avec un pouvoir qui ferme les yeux de façon inversement proportionnelle à l'intolérance qu'il affiche à l'endroit de l'opposition politique. «Il faudrait que vous restiez ici au moins six mois pour y voir clair», affirme Clara, une Havanaise rencontrée au coin d'une rue.
La invencíon, c'est l'employé d'une manufacture de tabac de Pinar del Rio qui vole des cigares pour les revendre aux touristes. Quelqu'un nous disait à la blague que son commerce illicite fut si développé à un certain moment qu'il aurait mérité mention dans les guides Lonely Planet. C'est la prostitution, évidemment, encore qu'en dimensions moins effrayantes qu'il y a dix ans. C'est le taxista qui gonfle un peu le prix de la course. Ce sont les pourboires obtenus par les employés des hôtels internationaux (et que le régime, vient-il d'annoncer, essaiera maintenant de récupérer tout en contrôlant les contacts de ces employés avec les étrangers). En clair, c'est un système parallèle qui passe par la captation du dollar américain — ou plutôt, depuis l'été dernier, par la monnaie qui le remplace à parité, le peso «convertible» — et dont les 1,5 à 2 millions de touristes qui débarquent chaque année dans l'île, dont font partie environ 500 000 Canadiens, sont des moteurs cruciaux.
Il y a bien des choses que le touriste ne voit pas. Dans un pays où l'État contrôle tout ou veut tout contrôler, on peut acheter sa maison, mais il est interdit de la vendre. Cependant, on peut toujours l'«échanger». Idem pour sa voiture: on ne peut pas la vendre, mais on peut la «prêter»... à très long terme, en se faisant payer sous la table. Dans une dictature de la pensée habile comme celle de Fidel, les Cubains ont appris à jouer sur les mots.
Le cubain et le convertible
Les Cubains sont payés en monnaie nationale, le peso cubain, qui vaut le vingt-cinquième du «convertible». Compliqué? La débrouille à Cuba n'est pas qu'un art, c'est aussi une science. Le salaire moyen est d'environ 220 pesos cubains par mois (une dizaine de dollars américains). Cela fait 70 centimes par jour. Les Cubains ont accès, par livret de rationnement, à du riz, des fèves et de la viande à des prix dérisoires. Au marché, la livre d'oignons coûte 2,70 pesos, la livre de porc, environ 30, une laitue, deux ou trois pesos. Ce ne sont que quelque sous.
Reste que, pour se nourrir et se vêtir, ils sont loin du compte. La libreta prévoit bien la distribution de savon et de dentifrice — quel touriste n'en a jamais fait cadeau à la femme de chambre? — mais ces produits sont rarement disponibles. Pour s'en procurer, il faut avoir les moyens d'aller dans les magasins d'État mieux approvisionnés en biens de consommation, payables seulement en pesos convertibles. Ces magasins ont poussé comme des champignons au cours des dernières années.
Si bien que le tourisme, la première industrie du pays, a créé un espace de survie économique que chaque Cubain tente d'investir. Un dollar par-ci, un dollar par-là, soutirés à une industrie qui a rapporté à Cuba en 2004 une somme à hauteur de deux milliards $US. Cette situation a créé un apartheid consommateur — par lequel l'ensemble de l'Amérique latine est du reste affectée à divers degrés — où la invencíon, si rusée soit-elle, produit ses exclus. Ils somnolent toute la journée sur le pas de leur porte dans le quartier noir de Centro Habana.
Le peso convertible, baptisé chavito, est devenu la monnaie de convoitise l'automne dernier après que le Parti communiste cubain (PCC) eut décidé d'interdire la circulation du dollar américain. Le touriste l'achète maintenant avec des euros ou des dollars canadiens. Le gouvernement échange encore des dollars américains mais impose une pénalité de 10 %. Ainsi, du jour au lendemain, le gouvernement de Fidel, qui souffrait d'une pénurie de devises, a regarni ses coffres de centaines de millions épargnés par les Cubains ordinaires qui avaient des dollars (on évalue entre 200 et 300 millions par an la somme des dollars américains renvoyés à leurs proches par les Cubains installés aux États-Unis).
Le régime castriste, de façon prévisible, a mis la nouvelle politique sur le dos de l'«agression américaine» qui dure depuis plus de 40 ans. Il a pointé l'amende de 100 millions $US imposée par la Réserve fédérale américaine à UBS, une banque suisse, pour avoir accepté des dépôts de 3,9 milliards en provenance de Cuba entre 1996 et 2003. Une explication qui n'est pas convaincante, estime Javier Corrales, politologue au Amherst College, au Massachusetts, dans un texte publié dans le numéro de février de Current History, où il explique qu'à son avis, la manoeuvre est essentiellement destinée à perpétuer les privilèges de la classe militaire cubaine. Or les transactions en dollars sont encore permises pour les entreprises étrangères. «La société civile est délibérément privée de droits économiques. Ce faisant, elle reste pauvre, dit cet observateur. Pour l'État, le seul rôle économique des citoyens ordinaires est d'agir comme pipeline de dollars entre leurs parents installés à Miami et le gouvernement cubain.»
Vrai, dans ce contexte, que tous les Cubains veulent s'en aller? «90 %», dit Yosuany, qui gère avec sa mère une petite pension pour touristes, ce qu'on appelle une casa particulare. Il est loin d'être le seul à l'affirmer. «On voudrait bien pouvoir sortir, si ce n'est que pour voyager un peu et pouvoir se comparer», fait remarquer Gisela Delgado, responsable d'un réseau de «bibliothèques indépendantes» tolérées par l'État. Posez la question à des tenants du régime et ils vous affirmeront invariablement que tous ces Cubains se victimisent pour attendrir l'étranger. Pendant que son fils ironise avec beaucoup de lucidité sur la société cubaine, Margot, sa mère, qui est allée en Angola dans les années 80 avec les troupes cubaines, temporise: «Il y a du mauvais, mais il y a du bon aussi. Un membre de ma famille a subi une opération récemment et tout était gratuit.» Aussi, la santé et l'éducation demeurent des piliers de la légitimité de Fidel Castro qui, au cours des dernières années, a rénové beaucoup d'écoles et réapprovisionné des hôpitaux. Même si beaucoup d'étudiants décrochent, compte tenu de l'absence de perspectives d'emploi, et même si les pharmacies demeurent chroniquement vides.
«Les choses se sont nettement améliorées depuis dix ans», juge de son côté Hector Higuera, propriétaire d'un paladar dans le quartier havanais du Vedado, l'un de ces restaurants familiaux qui, avec les casas particulares, constituent presque les seuls accès à la propriété privée permis aux petits Cubains par le régime. «On respire un autre air», dit cet homme qui, quand on lui pose la question, considère que, oui, Cuba est démocratique malgré son système de parti unique.
L'économie cubaine donne en effet l'impression de sortir la tête de l'eau après la descente aux enfers qui a suivi la chute du mur de Berlin. Ce que le régime a qualifié, non sans euphémisme, de «période spéciale». En attendant que le mur tombe entre Washington et La Havane et que meure Fidel Castro, qui aura 79 ans, 2004 a été une année touristique record, l'Union européenne a continué d'être le principal partenaire commercial de l'île, le líder maximo a resserré ses liens avec le Venezuela pétrolier du «bolivarien» Hugo Chávez et une faille a été ouverte dans l'embargo qui permet à Cuba d'acheter des produits agricoles américains.
La Havane donne souvent l'impression d'être une ville squattée, avec ses magnifiques maisons décrépites. Mais c'est aussi une ville belle et bien entretenue, compte tenu de l'indigence ambiante, une ville où les rues, qui sont en bon état, voient cohabiter la Mercedes de l'année et la Ford 1954. Si tout n'est que façade à Cuba, il reste que les Cubains ont le sens civique bien aiguisé, par discipline étatique, sans doute, mais par culture aussi. Encore que la propreté de la ville tient aussi à l'absence d'activité commerciale. Cuba, où le sous-emploi sévit massivement, est aux antipodes de nos sociétés de consommation. La publicité dans les rues et sur les routes du pays se résume à la propagande du PCC.
Ville sécuritaire aussi: «Cuba a au moins ça de bon», dit une dame qui rentre chez elle un soir après être allée à son église évangéliste. «On peut y marcher le soir en toute sécurité.» Évidemment, raillait le lendemain un gamin un peu harcelant: «La moitié de la population à La Havane fait partie de la police.»
À vue de nez, le fossé entre riches et pauvres à La Havane, entre les quartiers de Miramar et Centro Habana, est aussi grand qu'à Mexico et Lima. Entre les deux, une classe moyenne semble se former, en l'absence de droits politiques et économiques. À voir les vêtements qu'ils ont sur le dos et les souliers qu'ils ont aux pieds, on a parfois le sentiment d'être à Miami, qui se trouve juste en face.
«Oui, il y a une sorte de classe moyenne sur le plan économique, affirme le journaliste dissident Manuel Vásquez Portal. Mais c'est une classe moyenne sans pouvoir politique, sans la moindre influence décisionnelle sur le régime, qui peut à tout moment lui retirer ses gains.» Et la forcer à redoubler d'invention.
La Havane — «Rien n'est permis à Cuba, mais tout est possible», dit la vendeuse derrière son étal d'oignons et de tomates. Passer quelques jours à arpenter la belle ville de La Havane, c'est prendre conscience d'une réalité que le régime ossifié de Fidel Castro ne laisse guère soupçonner sous son ardente rhétorique révolutionnaire et communiste. Ce dont parle cette vendeuse, c'est du génie de la débrouille et de la petite arnaque savamment développé par les Cubains avec les années et sans lequel ils seraient nombreux à ne pas manger à leur faim.
Les Cubains appellent cela la invencíon, un dédale de combines trop répandu et trop essentiel à la survie de centaines de milliers d'entre eux pour que le régime ne voie pas ce que le bon peuple est en train de traficoter dans son dos. Un grand marché noir en forme de jeu permanent de cache-cache avec un pouvoir qui ferme les yeux de façon inversement proportionnelle à l'intolérance qu'il affiche à l'endroit de l'opposition politique. «Il faudrait que vous restiez ici au moins six mois pour y voir clair», affirme Clara, une Havanaise rencontrée au coin d'une rue.
La invencíon, c'est l'employé d'une manufacture de tabac de Pinar del Rio qui vole des cigares pour les revendre aux touristes. Quelqu'un nous disait à la blague que son commerce illicite fut si développé à un certain moment qu'il aurait mérité mention dans les guides Lonely Planet. C'est la prostitution, évidemment, encore qu'en dimensions moins effrayantes qu'il y a dix ans. C'est le taxista qui gonfle un peu le prix de la course. Ce sont les pourboires obtenus par les employés des hôtels internationaux (et que le régime, vient-il d'annoncer, essaiera maintenant de récupérer tout en contrôlant les contacts de ces employés avec les étrangers). En clair, c'est un système parallèle qui passe par la captation du dollar américain — ou plutôt, depuis l'été dernier, par la monnaie qui le remplace à parité, le peso «convertible» — et dont les 1,5 à 2 millions de touristes qui débarquent chaque année dans l'île, dont font partie environ 500 000 Canadiens, sont des moteurs cruciaux.
Il y a bien des choses que le touriste ne voit pas. Dans un pays où l'État contrôle tout ou veut tout contrôler, on peut acheter sa maison, mais il est interdit de la vendre. Cependant, on peut toujours l'«échanger». Idem pour sa voiture: on ne peut pas la vendre, mais on peut la «prêter»... à très long terme, en se faisant payer sous la table. Dans une dictature de la pensée habile comme celle de Fidel, les Cubains ont appris à jouer sur les mots.
Le cubain et le convertible
Les Cubains sont payés en monnaie nationale, le peso cubain, qui vaut le vingt-cinquième du «convertible». Compliqué? La débrouille à Cuba n'est pas qu'un art, c'est aussi une science. Le salaire moyen est d'environ 220 pesos cubains par mois (une dizaine de dollars américains). Cela fait 70 centimes par jour. Les Cubains ont accès, par livret de rationnement, à du riz, des fèves et de la viande à des prix dérisoires. Au marché, la livre d'oignons coûte 2,70 pesos, la livre de porc, environ 30, une laitue, deux ou trois pesos. Ce ne sont que quelque sous.
Reste que, pour se nourrir et se vêtir, ils sont loin du compte. La libreta prévoit bien la distribution de savon et de dentifrice — quel touriste n'en a jamais fait cadeau à la femme de chambre? — mais ces produits sont rarement disponibles. Pour s'en procurer, il faut avoir les moyens d'aller dans les magasins d'État mieux approvisionnés en biens de consommation, payables seulement en pesos convertibles. Ces magasins ont poussé comme des champignons au cours des dernières années.
Si bien que le tourisme, la première industrie du pays, a créé un espace de survie économique que chaque Cubain tente d'investir. Un dollar par-ci, un dollar par-là, soutirés à une industrie qui a rapporté à Cuba en 2004 une somme à hauteur de deux milliards $US. Cette situation a créé un apartheid consommateur — par lequel l'ensemble de l'Amérique latine est du reste affectée à divers degrés — où la invencíon, si rusée soit-elle, produit ses exclus. Ils somnolent toute la journée sur le pas de leur porte dans le quartier noir de Centro Habana.
Le peso convertible, baptisé chavito, est devenu la monnaie de convoitise l'automne dernier après que le Parti communiste cubain (PCC) eut décidé d'interdire la circulation du dollar américain. Le touriste l'achète maintenant avec des euros ou des dollars canadiens. Le gouvernement échange encore des dollars américains mais impose une pénalité de 10 %. Ainsi, du jour au lendemain, le gouvernement de Fidel, qui souffrait d'une pénurie de devises, a regarni ses coffres de centaines de millions épargnés par les Cubains ordinaires qui avaient des dollars (on évalue entre 200 et 300 millions par an la somme des dollars américains renvoyés à leurs proches par les Cubains installés aux États-Unis).
Le régime castriste, de façon prévisible, a mis la nouvelle politique sur le dos de l'«agression américaine» qui dure depuis plus de 40 ans. Il a pointé l'amende de 100 millions $US imposée par la Réserve fédérale américaine à UBS, une banque suisse, pour avoir accepté des dépôts de 3,9 milliards en provenance de Cuba entre 1996 et 2003. Une explication qui n'est pas convaincante, estime Javier Corrales, politologue au Amherst College, au Massachusetts, dans un texte publié dans le numéro de février de Current History, où il explique qu'à son avis, la manoeuvre est essentiellement destinée à perpétuer les privilèges de la classe militaire cubaine. Or les transactions en dollars sont encore permises pour les entreprises étrangères. «La société civile est délibérément privée de droits économiques. Ce faisant, elle reste pauvre, dit cet observateur. Pour l'État, le seul rôle économique des citoyens ordinaires est d'agir comme pipeline de dollars entre leurs parents installés à Miami et le gouvernement cubain.»
Vrai, dans ce contexte, que tous les Cubains veulent s'en aller? «90 %», dit Yosuany, qui gère avec sa mère une petite pension pour touristes, ce qu'on appelle une casa particulare. Il est loin d'être le seul à l'affirmer. «On voudrait bien pouvoir sortir, si ce n'est que pour voyager un peu et pouvoir se comparer», fait remarquer Gisela Delgado, responsable d'un réseau de «bibliothèques indépendantes» tolérées par l'État. Posez la question à des tenants du régime et ils vous affirmeront invariablement que tous ces Cubains se victimisent pour attendrir l'étranger. Pendant que son fils ironise avec beaucoup de lucidité sur la société cubaine, Margot, sa mère, qui est allée en Angola dans les années 80 avec les troupes cubaines, temporise: «Il y a du mauvais, mais il y a du bon aussi. Un membre de ma famille a subi une opération récemment et tout était gratuit.» Aussi, la santé et l'éducation demeurent des piliers de la légitimité de Fidel Castro qui, au cours des dernières années, a rénové beaucoup d'écoles et réapprovisionné des hôpitaux. Même si beaucoup d'étudiants décrochent, compte tenu de l'absence de perspectives d'emploi, et même si les pharmacies demeurent chroniquement vides.
«Les choses se sont nettement améliorées depuis dix ans», juge de son côté Hector Higuera, propriétaire d'un paladar dans le quartier havanais du Vedado, l'un de ces restaurants familiaux qui, avec les casas particulares, constituent presque les seuls accès à la propriété privée permis aux petits Cubains par le régime. «On respire un autre air», dit cet homme qui, quand on lui pose la question, considère que, oui, Cuba est démocratique malgré son système de parti unique.
L'économie cubaine donne en effet l'impression de sortir la tête de l'eau après la descente aux enfers qui a suivi la chute du mur de Berlin. Ce que le régime a qualifié, non sans euphémisme, de «période spéciale». En attendant que le mur tombe entre Washington et La Havane et que meure Fidel Castro, qui aura 79 ans, 2004 a été une année touristique record, l'Union européenne a continué d'être le principal partenaire commercial de l'île, le líder maximo a resserré ses liens avec le Venezuela pétrolier du «bolivarien» Hugo Chávez et une faille a été ouverte dans l'embargo qui permet à Cuba d'acheter des produits agricoles américains.
La Havane donne souvent l'impression d'être une ville squattée, avec ses magnifiques maisons décrépites. Mais c'est aussi une ville belle et bien entretenue, compte tenu de l'indigence ambiante, une ville où les rues, qui sont en bon état, voient cohabiter la Mercedes de l'année et la Ford 1954. Si tout n'est que façade à Cuba, il reste que les Cubains ont le sens civique bien aiguisé, par discipline étatique, sans doute, mais par culture aussi. Encore que la propreté de la ville tient aussi à l'absence d'activité commerciale. Cuba, où le sous-emploi sévit massivement, est aux antipodes de nos sociétés de consommation. La publicité dans les rues et sur les routes du pays se résume à la propagande du PCC.
Ville sécuritaire aussi: «Cuba a au moins ça de bon», dit une dame qui rentre chez elle un soir après être allée à son église évangéliste. «On peut y marcher le soir en toute sécurité.» Évidemment, raillait le lendemain un gamin un peu harcelant: «La moitié de la population à La Havane fait partie de la police.»
À vue de nez, le fossé entre riches et pauvres à La Havane, entre les quartiers de Miramar et Centro Habana, est aussi grand qu'à Mexico et Lima. Entre les deux, une classe moyenne semble se former, en l'absence de droits politiques et économiques. À voir les vêtements qu'ils ont sur le dos et les souliers qu'ils ont aux pieds, on a parfois le sentiment d'être à Miami, qui se trouve juste en face.
«Oui, il y a une sorte de classe moyenne sur le plan économique, affirme le journaliste dissident Manuel Vásquez Portal. Mais c'est une classe moyenne sans pouvoir politique, sans la moindre influence décisionnelle sur le régime, qui peut à tout moment lui retirer ses gains.» Et la forcer à redoubler d'invention.
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