Les intouchables
On les savait célèbres; ils se sont révélés grossièrement et tristement célèbres. Il a fallu que, dans le cadre des nouvelles de 22h à TVA, il y a dix jours, je m'interroge sur la pertinence d'user d'une langue indigente pour faire rire pour qu'une tempête sous formes d'injures, d'insultes et d'attaques ad hominem soit déclenchée par des amuseurs publics. La riposte a été scatologique de la part de quelques-uns, d'autres ont évoqué mon âge, qui me classerait dans les has-been, trop nombreux ont été ceux qui m'ont conseillé de m'exiler en France, façon de mettre en doute ma québécitude, alors que d'aucuns ont fait surgir le vieil argument de l'élite qui méprise le peuple. Bref, qu'on le sache, défendre la qualité de la langue parlée au Québec comporte des risques. Et une dénonciation d'humoristes-vedettes entraîne chez ceux-ci des outrances verbales où la violence le dispute à la grossièreté. La réaction est trop forte pour ne pas tenter de l'analyser. Elle nous renvoie à des démons que l'on croyait dominés et nous confronte aux perversions qu'entraîne la popularité médiatique.
D'abord, il faut être troublé par l'impossibilité de discuter raisonnablement de la qualité de la langue parlée chez nous. La réaction épidermique consiste alors à discréditer quiconque s'y hasarde en le traitant ni plus ni moins de vendu. Le fait que, parmi les jeunes, on trouve tant de chantres du «vrai Québec, hostie» qui, dans un même souffle, expriment un dédain, pour ne pas dire une haine de la France et des «maudits Français», en dit long sur notre libération collective et sur les progrès du système d'éducation. Il faut croire aussi que, pour certains, il est plus acceptable de faire référence à la qualité quand il s'agit de jauger ce qu'on ingurgite, ce qu'on se met dans le nez ou ce qu'on inhale qu'en matière de langue parlée. On demeure également estomaqué devant le lien obligé entre la correction langagière et la trahison ethnoculturelle. Le Québec se diviserait alors entre ceux qui singent la France et les authentiques qui parlent comme on parle. Ne sommes-nous pas nés pour un petit pain linguistique? L'affirmation nationale, entendue dans cette perspective, nous ramène à un misérabilisme déprimant.
N'y a-t-il pas lieu de croire que l'envahissement de l'humour à toutes les sauces pourrait être une réponse à ces défaites collectives que représentent les référendums passés? (Défaites pour les deux camps puisque le problème demeure.) Ce besoin de rire des autres, surtout des faibles, recouvre tout le champ politique. L'humour, instrument de la critique sociale, n'existe à peu près plus. Les humoristes nous sont devenus indispensables. Sans eux, croit-on, l'ennui nous guette et les cotes d'écoute s'affaissent. On les sert donc à toutes les sauces et, faute de pouvoir se les offrir, car ils coûtent cher, très cher dans certains cas, on s'oblige à se substituer à eux. On est tous obligés d'être drôles; les enseignants devant leur classe, les politiciens quand ils s'adressent à leurs commettants par le truchement des talk shows, voie royale de la communication de nos jours, et les créateurs, les artistes, même les gens d'affaires quand ils veulent joindre le plus grand nombre.
La popularité qui découle de la médiatisation piège trop de détenteurs de cotes d'écoute. C'est peu dire qu'ils perdent la tête. S'appuyant sur leur notoriété, ces amuseurs publics finissent par s'attribuer le rôle de définisseur social. Ils distribuent les laissez-passer vers le peuple auquel ils ont momentanément (mais cela, ils l'ignorent) un accès direct et spectaculaire. De là à se croire les dépositaires en titre de la volonté populaire, il n'y a qu'un pas qu'ils franchissent avec d'autant plus de célérité qu'ils vivent éblouis par les «spots-miroirs» reflétant leur image. Ils s'attribuent une immunité que leur envient les membres de l'Assemblée nationale vivant sous le regard scrutateur de la presse. Aucune convention, aucun code ne les embarrasse. Ils sont au-dessus des lois régissant la civilité, le bon goût et la morale. La référence langagière, c'est la langue qu'ils parlent, et ce qui se fait, c'est ce qu'ils font. À preuve, des millions de gens les regardent, les admirent, les envient, et ils gagnent davantage en un an qu'un assisté social toute sa vie durant. Ils vivent hors du peuple mais s'en réclament puisque celui-ci les plébiscite en achetant des places à leurs spectacles et en zappant en leur faveur devant leur télé. De là à exiger l'adhésion totale et l'unanimité, il n'y a qu'un pas, franchissable mais glissant. Ces intouchables (à leurs yeux) ont perdu le sens du dérapage contrôlé. Alors, ils fracassent leur image après avoir abusé de leurs mots, transformés en maux.
denbombardier@videotron.ca
D'abord, il faut être troublé par l'impossibilité de discuter raisonnablement de la qualité de la langue parlée chez nous. La réaction épidermique consiste alors à discréditer quiconque s'y hasarde en le traitant ni plus ni moins de vendu. Le fait que, parmi les jeunes, on trouve tant de chantres du «vrai Québec, hostie» qui, dans un même souffle, expriment un dédain, pour ne pas dire une haine de la France et des «maudits Français», en dit long sur notre libération collective et sur les progrès du système d'éducation. Il faut croire aussi que, pour certains, il est plus acceptable de faire référence à la qualité quand il s'agit de jauger ce qu'on ingurgite, ce qu'on se met dans le nez ou ce qu'on inhale qu'en matière de langue parlée. On demeure également estomaqué devant le lien obligé entre la correction langagière et la trahison ethnoculturelle. Le Québec se diviserait alors entre ceux qui singent la France et les authentiques qui parlent comme on parle. Ne sommes-nous pas nés pour un petit pain linguistique? L'affirmation nationale, entendue dans cette perspective, nous ramène à un misérabilisme déprimant.
N'y a-t-il pas lieu de croire que l'envahissement de l'humour à toutes les sauces pourrait être une réponse à ces défaites collectives que représentent les référendums passés? (Défaites pour les deux camps puisque le problème demeure.) Ce besoin de rire des autres, surtout des faibles, recouvre tout le champ politique. L'humour, instrument de la critique sociale, n'existe à peu près plus. Les humoristes nous sont devenus indispensables. Sans eux, croit-on, l'ennui nous guette et les cotes d'écoute s'affaissent. On les sert donc à toutes les sauces et, faute de pouvoir se les offrir, car ils coûtent cher, très cher dans certains cas, on s'oblige à se substituer à eux. On est tous obligés d'être drôles; les enseignants devant leur classe, les politiciens quand ils s'adressent à leurs commettants par le truchement des talk shows, voie royale de la communication de nos jours, et les créateurs, les artistes, même les gens d'affaires quand ils veulent joindre le plus grand nombre.
La popularité qui découle de la médiatisation piège trop de détenteurs de cotes d'écoute. C'est peu dire qu'ils perdent la tête. S'appuyant sur leur notoriété, ces amuseurs publics finissent par s'attribuer le rôle de définisseur social. Ils distribuent les laissez-passer vers le peuple auquel ils ont momentanément (mais cela, ils l'ignorent) un accès direct et spectaculaire. De là à se croire les dépositaires en titre de la volonté populaire, il n'y a qu'un pas qu'ils franchissent avec d'autant plus de célérité qu'ils vivent éblouis par les «spots-miroirs» reflétant leur image. Ils s'attribuent une immunité que leur envient les membres de l'Assemblée nationale vivant sous le regard scrutateur de la presse. Aucune convention, aucun code ne les embarrasse. Ils sont au-dessus des lois régissant la civilité, le bon goût et la morale. La référence langagière, c'est la langue qu'ils parlent, et ce qui se fait, c'est ce qu'ils font. À preuve, des millions de gens les regardent, les admirent, les envient, et ils gagnent davantage en un an qu'un assisté social toute sa vie durant. Ils vivent hors du peuple mais s'en réclament puisque celui-ci les plébiscite en achetant des places à leurs spectacles et en zappant en leur faveur devant leur télé. De là à exiger l'adhésion totale et l'unanimité, il n'y a qu'un pas, franchissable mais glissant. Ces intouchables (à leurs yeux) ont perdu le sens du dérapage contrôlé. Alors, ils fracassent leur image après avoir abusé de leurs mots, transformés en maux.
denbombardier@videotron.ca
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