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Les intouchables

Denise Bombardier   5 mars 2005  Société
On les savait célèbres; ils se sont révélés grossièrement et tristement célèbres. Il a fallu que, dans le cadre des nouvelles de 22h à TVA, il y a dix jours, je m'interroge sur la pertinence d'user d'une langue indigente pour faire rire pour qu'une tempête sous formes d'injures, d'insultes et d'attaques ad hominem soit déclenchée par des amuseurs publics. La riposte a été scatologique de la part de quelques-uns, d'autres ont évoqué mon âge, qui me classerait dans les has-been, trop nombreux ont été ceux qui m'ont conseillé de m'exiler en France, façon de mettre en doute ma québécitude, alors que d'aucuns ont fait surgir le vieil argument de l'élite qui méprise le peuple. Bref, qu'on le sache, défendre la qualité de la langue parlée au Québec comporte des risques. Et une dénonciation d'humoristes-vedettes entraîne chez ceux-ci des outrances verbales où la violence le dispute à la grossièreté. La réaction est trop forte pour ne pas tenter de l'analyser. Elle nous renvoie à des démons que l'on croyait dominés et nous confronte aux perversions qu'entraîne la popularité médiatique.

D'abord, il faut être troublé par l'impossibilité de discuter raisonnablement de la qualité de la langue parlée chez nous. La réaction épidermique consiste alors à discréditer quiconque s'y hasarde en le traitant ni plus ni moins de vendu. Le fait que, parmi les jeunes, on trouve tant de chantres du «vrai Québec, hostie» qui, dans un même souffle, expriment un dédain, pour ne pas dire une haine de la France et des «maudits Français», en dit long sur notre libération collective et sur les progrès du système d'éducation. Il faut croire aussi que, pour certains, il est plus acceptable de faire référence à la qualité quand il s'agit de jauger ce qu'on ingurgite, ce qu'on se met dans le nez ou ce qu'on inhale qu'en matière de langue parlée. On demeure également estomaqué devant le lien obligé entre la correction langagière et la trahison ethnoculturelle. Le Québec se diviserait alors entre ceux qui singent la France et les authentiques qui parlent comme on parle. Ne sommes-nous pas nés pour un petit pain linguistique? L'affirmation nationale, entendue dans cette perspective, nous ramène à un misérabilisme déprimant.

N'y a-t-il pas lieu de croire que l'envahissement de l'humour à toutes les sauces pourrait être une réponse à ces défaites collectives que représentent les référendums passés? (Défaites pour les deux camps puisque le problème demeure.) Ce besoin de rire des autres, surtout des faibles, recouvre tout le champ politique. L'humour, instrument de la critique sociale, n'existe à peu près plus. Les humoristes nous sont devenus indispensables. Sans eux, croit-on, l'ennui nous guette et les cotes d'écoute s'affaissent. On les sert donc à toutes les sauces et, faute de pouvoir se les offrir, car ils coûtent cher, très cher dans certains cas, on s'oblige à se substituer à eux. On est tous obligés d'être drôles; les enseignants devant leur classe, les politiciens quand ils s'adressent à leurs commettants par le truchement des talk shows, voie royale de la communication de nos jours, et les créateurs, les artistes, même les gens d'affaires quand ils veulent joindre le plus grand nombre.

La popularité qui découle de la médiatisation piège trop de détenteurs de cotes d'écoute. C'est peu dire qu'ils perdent la tête. S'appuyant sur leur notoriété, ces amuseurs publics finissent par s'attribuer le rôle de définisseur social. Ils distribuent les laissez-passer vers le peuple auquel ils ont momentanément (mais cela, ils l'ignorent) un accès direct et spectaculaire. De là à se croire les dépositaires en titre de la volonté populaire, il n'y a qu'un pas qu'ils franchissent avec d'autant plus de célérité qu'ils vivent éblouis par les «spots-miroirs» reflétant leur image. Ils s'attribuent une immunité que leur envient les membres de l'Assemblée nationale vivant sous le regard scrutateur de la presse. Aucune convention, aucun code ne les embarrasse. Ils sont au-dessus des lois régissant la civilité, le bon goût et la morale. La référence langagière, c'est la langue qu'ils parlent, et ce qui se fait, c'est ce qu'ils font. À preuve, des millions de gens les regardent, les admirent, les envient, et ils gagnent davantage en un an qu'un assisté social toute sa vie durant. Ils vivent hors du peuple mais s'en réclament puisque celui-ci les plébiscite en achetant des places à leurs spectacles et en zappant en leur faveur devant leur télé. De là à exiger l'adhésion totale et l'unanimité, il n'y a qu'un pas, franchissable mais glissant. Ces intouchables (à leurs yeux) ont perdu le sens du dérapage contrôlé. Alors, ils fracassent leur image après avoir abusé de leurs mots, transformés en maux.

denbombardier@videotron.ca






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  • Robert De Blois
    Abonné
    samedi 5 mars 2005 07h20
    Une révolution inachevée
    « La position et la réaction de Madame Bombardier est à mon sens très pertinente et je comprend mal la position des humoristes qui se prennent pour la nouvelle élite libertaire du Québec. Ils ne sont en fait et pour un temps que les dépositaires des suites d'une révolution plus ou moins tranquille qui a débuté en 1960 et qui se cherche encore des valeurs de référence pour une société à la recherche de son identité et de son histoire. »

  • . Monastère des Ursulines
    Abonné
    samedi 5 mars 2005 10h28
    Bien Madame Bombardier!
    « Vous savez dire les choses! Merci de défendre notre langue et continuez de le faire! Bravo! »

  • Guimont Rodrigue
    Inscrit
    samedi 5 mars 2005 11h22
    Et si on mettait bout à bout...
    « Pourquoi des « intouchables » Madame Bombardier? A contrario, ces petits humoristes à gros salaires, n'ont d'intouchables que la fragilité du moment. Je n'ose penser que cet engouement pour ces parvenus incultes, qui n'ont d'autres velléités et d'appétences que l'argent facile et la popularité du moment restera.

    Nous aimons rire, il est vrai. Les Deschamps, Desrochers, se font vieux et vieilles malheureusement. À part les Zapartistes qui actuellement nous donnent de très bons spectacles en éveillant, surtout chez les jeunes, une conscience politique, il n'y a pas beaucoup de relance. Quant aux Guy A. Lepage et consorts. je ne vois pas tellement de distinction d'avec un Jeff Fillion complexé. L'inculture et l'impéritie ont un prix voyez-vous. c'est la bêtise, les sautes d'humeur périodique et la suffisance.

    La permissivité vient de haut. On mettant bout à bout la pauvreté de notre télévision radiocanadienne, les coupures dans les diffusions d'information, la prolifération d'émissions télévisuelles complètement idiotes et débilitantes (ex. Cover Girl, les Bougon et alii) on découvrirait que notre télévision d'État encourage ce genre d'asthénie. Car il s'agit bel et bien de faiblesse, d'incompétence et de détermination de la part de notre réseau national. Pourquoi? Faut-il y voir un encouragement à la médiocrité? »

  • Angéline Joseph
    Abonné
    samedi 5 mars 2005 11h45
    Ils ne vous vont pas à la cheville.
    « Bravo! Mille fois bravo! Puisque vous, vous avez « les mots pour le dire ». et le courage aussi. »

  • Émile Ducharme
    Abonné
    samedi 5 mars 2005 12h20
    Bravo Mme Bombardier.
    « J'appuis votre prise de position dans Le Devoir d'aujourd'hui. Certains humoristes dépassent les bornes du bon goût et d'élémentaire décence dans leur comportement public. Continuez de défendre votre position sans craindre les injures et les quolibets de bas étage des Guy-A. Lepage et Cie. Ils se croient investis d'une mission tels que les curés autrefois. Très peu pour moi. »

  • Madeleine Robidoux
    Inscrite
    samedi 5 mars 2005 12h55
    Bravo MADAME Bombardier..!
    « J'endosse complètement votre position.
    Je n'ai pas du tout apprécié la réplique de G.A Lepage à votre endroit lors du Gala des Oliviers..."qu'à mange de la m..".

    Je suis fatiguée de ce langage de "bas de ceinture", grossier et sans respect aucun... comme si c'était obligatoire pour faire rire..!

    Il y a de l'humour subtil qui fait rire et qui est encore apprécié..à preuve Sol et compagnie.
    Il y a des humoristes qui se présentent très bien sans ce discours de "basse-cour"..!

    Mais vraiment là vraiment, je me passerais bien de la révolte de quelques-uns, sous la forme de ce langage outrancier et scatologique que vous décrivez si bien.

    Ces vedettes du langage grossier sont adulées par bien des jeunes pour lesquels la levée de l'inhibition devient facile.
    Doit-on s'étonner que le respect aux parents, aux enseignants, aux personnes âgées etc. se dégradent..? Poser la question c'est y répondre.

    Le privilège d'utiliser les ondes publiques
    devrait être assorti de règles élémentaires de courtoisie, de politesse et de respect.

    La polémique, que vous ne craignez pas d'ailleurs Madame Bombardier, peut très bien s'exprimer sans ce discours grossier.
    Il me semble que l'on a assez de mots dans la langue française pour exprimer autrement désaccord, opposition et colère..etc..

    Merci Madame Bombardier, Monsieur Lépine, et les autres journalistes, qui osez prendre la parole au sujet l'utilisation "propre" de la langue française, pour exprimer l'émotion et l'intellect. »

  • Georges Crête
    Inscrit
    dimanche 6 mars 2005 14h29
    Bravo Mme B.
    « La très grande majorité du peuple, à mon avis, est derrière vous et vous appuie. Malheureusement cette majorité est silencieuse. Je vous souhaite la force de résister à ces tempêtes.

    Les humoristes avaient ri de M. Ryan avec "la main de Dieu", mais pour l'humanité, qui était le plus nécessaire, les rieurs ou Ryan? La vraie réponse s'impose naturellement. »

  • Jacques Saint-Pierre
    Inscrit
    dimanche 6 mars 2005 23h18
    Du risque lié au discours discordant
    « Madame Bombardier, Bravo!

    Comme il peut être difficile de dire les choses telles qu'elles sont. Lorsque tout le monde adule les mêmes bouffons (ou fustige les mêmes penseurs), il est parfois mal aisé de s'opposer à ceux-ci, en particulier lorsqu'ils forment un cercle si serré.

    Mais vous avez la force de vous tenir debout, de réaffirmer vos convictions. J'admire ce trait de caractère, peu importe le camp dans lequel il peut se trouver. J'admire d'autant plus ce trait lorsqu'il est articulé. Dans le cas présent, l'objet de votre critique ne l'est pas (articulé, j'entends).

    Il suffisait de voir Guy A. De La Lepage (1er du nom, et certainement pas le dernier) glisser insinueusement à qui mieux mieux ce soir (dimanche 6 mars 2005), sur son plateau personnel, des références à cette affaire en tentant de ridiculiser le tout. Ridiculiser, arme ultime (et oh!, combien efficace) pour ces saltimbanques, faute d'arguments solides.

    J'aimais bien Guy A. lorsqu'il faisait de l'humour, il me faisait rire lorsqu'il se déguisait en femme. Je l'aimais déjà moins lorsqu'il se posait en Guy Corneau dans un gars, une fille. Maintenant, je ne le reconnais plus, depuis qu'il est devenu Roi Des Philosophes Politisés du Québec (à preuve, il a même son fou).

    Madame Bombardier, sachez que certains d'entre-nous (dotés aussi d'un très bon sens de l'humour, rassurez-vous), sont d'accord avec votre critique tout à fait constructive et souhaitent également constater une amélioration (du moins) de la langue parlée chez les personnes que nous sommes forcées d'écouter et de regarder tous les jours (car, au fond, qui leur fait écho...vous heureusement)

    Merci de veiller au grain.... »

  • P.-Rémi Catafard
    Abonné
    mardi 8 mars 2005 00h07
    La colonie des Cons.
    « Madame Bombardier,
    Il ne faudrait pas vous formaliser du discours de ces tristes crétins: c'est le seul qu'ils arrivent à maîtriser.

    Une appréciation d'un Bernard Pivot est autrement importante que les triviales inepties (pas sûr qu'ils comprendraient ces mots) de ces animateurs genre Guy "tabarnak" Lepage et de ces pseudo humoristes qui se voient souvent obligés de préciser:
    "c'est une farce", pour déclencher le rire gras d'un auditoire complaisant. Ils sont forts de la faiblesse de ce trop nombreux public, hélas qui s'abreuve de leurs grossières
    pitreries, souvent usées à la corde.

    Et à la Saint-Jean, bière obligatoire on braille en choeur "Les gens de mon
    pays" et "L'Alouette en colère"... Et c'est avec ça qu'on va bâtir une
    souveraineté?

    Pardonne-moi, Seigneur, tout le mépris que m'inspire ce peuple inculte.

    Et que pense notre Mario "cote d'écoute" Clément, à qui mes généreux im
    pôts assurent une partie de sa confortable subsistance? Aura-t-il ten-
    dance à tenter un nivellement par le haut, comme sa mission le commande,
    ou préférera-t-il continuer à " bougonner" dans la facilité?
    Fin de mon indignation!

    Madame Bombardier, je ne vous quitte-rai pas sans vous dire à quel point
    j'admire l'ardeur et le courage même dont vous faites preuve en vous portant vigoureusement à la défense de notre plus bel héritage, que tant
    d'inconscients s'acharnent à détruire.

    P. Rémi Catafard, ing. »

  • Céline Maltais
    Inscrite
    mardi 8 mars 2005 08h36
    comme une bouffée d'air pur...
    « votre texte :"les intouchables" est entré chez-moi, grâce au Devoir.
    Bravo et merci, de si bien dire et écrire haut et fort ce que beaucoup de Québecois pensent et discutent dans leur salon.( Je suis du nombre)
    Vous êtes de celles qui nous sont indispensables.
    Continuez, vous êtes une Grande.
    Céline Maltais »

  • Louise Picotte
    Abonnée
    vendredi 18 mars 2005 14h44
    Mille mercis
    « Merci de ne pas vous abaisser à leur niveau et de répliquer si intelligemment. Félicitation, Louise Picotte »

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