Du Nord à la rue - Un Blanc parmi les Inuits
Photo : Jacques Nadeau
Emmanuel Morin veut ouvrir un centre d’hébergement temporaire pour autochtones intoxiqués à Montréal, une «unité de référence et de dégrisement» dont le travail sera soutenu par une patrouille de rue.
Par moins 30 un soir d'hiver, où peut bien dormir un autochtone éméché sans logis ni amis dans la métropole? Nulle part.
Un constat désolant qu'espère corriger Emmanuel Morin, un Blanc qui s'est épris des Inuits dès ses études universitaires. M. Morin est le directeur de Projets autochtones du Québec, un organisme sans but lucratif qui propose d'ouvrir le premier centre d'hébergement pour Amérindiens où hommes et femmes seront les bienvenus.
À l'heure actuelle, il n'existe qu'une seule maison d'hébergement créée par et pour des membres des Premières Nations, et elle est exclusive à la clientèle féminine, soit le Foyer d'hébergement pour femmes autochtones. Les hommes sont laissés à eux-mêmes. Le Refuge des jeunes est bien prêt à les accueillir pour la nuit, idem pour la Old Brewery Mission ou l'Accueil Bonneau, à condition qu'ils ne soient pas intoxiqués — ce qui est presque toujours le cas.
Même à jeun, les autochtones ne fréquentent pas les ressources des «Blancs». Le personnel n'y est pour rien, la clientèle leur est hostile. «Les hommes autochtones préfèrent dormir à l'extérieur à cause du racisme. Ils se font battre, se font demander: "qu'est-ce que tu fais ici?"», confirme Annie Pisuktie, travailleuse de rue au Centre d'amitié autochtone.
Avec la contribution de la Old Brewery Mission, du YMCA centre-ville, du CLSC des Faubourgs et de l'Université de Montréal, entre autres, Emmanuel Morin veut ouvrir le premier centre de réinsertion de longue durée (neuf mois) comprenant huit places, afin d'amener les sans-abri autochtones à se prendre en main et, qui sait, revisiter leurs terres s'ils en expriment le désir. «Chez les Inuits, même s'ils ne retournent pas dans le Nord, ils y pensent tout le temps», dit-il. «Il n'y aura pas de thérapie, on va les diriger vers les personnes-ressources. [...] Ce sera pour ceux qui désirent retourner au travail ou aux études, et qui sont empêchés de le faire par leur milieu.»
M. Morin veut aussi ouvrir un centre d'hébergement temporaire pour autochtones intoxiqués à Montréal, une «unité de référence et de dégrisement» dont le travail sera soutenu par une patrouille de rue. Il compte enfin former des jeunes au journalisme, en jumelant 10 autochtones de la métropole et 10 Inuits de Puvirnituq dans un projet de formation continue où les uns visiteront les autres.
Un constat d'inaction
Emmanuel Morin s'est laissé séduire par le peuple inuit lorsqu'il a effectué sa thèse de maîtrise en criminologie (Université de Montréal) sur l'agression sexuelle chez les mineurs, mais il en fut quitte pour un choc culturel, voire un traumatisme, lors de son premier séjour à Puvirnituq, dans le Nunavik. Une femme a été tuée sous ses yeux, le deuxième meurtre en l'espace d'un week-end. Elle avait passé la journée à invectiver son assassin et à lui lancer des roches parce qu'il ne voulait pas lui fournir de la drogue, sans que personne intervienne. «À la fin, il a sorti sa carabine et a tiré. C'est moi qui ai appelé le policier. [...] La violence est là, l'alcool est là. Et quand ça explose, ça explose en "crisse"», lance-t-il.
Sa passion pour les Inuits a survécu à la tragédie, et fut assez durable pour l'inciter à apprendre l'inuktitut, assez forte pour qu'il s'interpose entre policiers montréalais et Inuits lorsqu'ils éprouvent des problèmes de communication dans la rue. Il n'oubliera jamais la réaction de cette Inuite, tombant d'ivresse sur la voie publique, lorsqu'il lui a adressé la parole dans sa langue en plein coeur du centre-ville: «Elle a dégrisé d'un seul coup!»
Malgré cet attachement, Emmanuel Morin n'a jamais senti qu'il avait gagné la confiance du personnel du Centre d'amitié autochtone de Montréal, où il a oeuvré temporairement. Projets autochtones est en partie né de cette frustration. «J'ai travaillé un an avec eux, et ça été très difficile. C'est comme s'ils évoluaient dans un milieu clos et voulaient avoir le contrôle sur tout, sans être capables d'avoir la maîtrise de tout», explique-t-il.
M. Morin ne remet pas en cause la pertinence du Centre d'amitié, et encore moins le dévouement de son personnel. Il en a contre leur résistance naturelle à déléguer, à accepter l'aide extérieure, avec le résultat que le projet de centre d'hébergement, réclamé depuis au moins quatre ans, tarde à voir le jour. «Il y a une difficulté du Centre d'amitié autochtone à se mobiliser pour un projet qui n'était pas si difficile à faire», laisse-t-il tomber.
Projets autochtones attend une subvention de 40 000 $ du Centre national de prévention du crime (CNPC), et une autre de 137 000 $ dans le cadre du volet autochtone de l'Initiative nationale pour les sans-abri (INSA). «On ne veut pas entrer en concurrence ou doubler les activités du Centre d'amitié autochtone. Les besoins sont là. Il pourrait y avoir trois ou quatre organismes comme ça sans que l'un empiète sur l'autre», croit-il.
Emmanuel Morin se désole plus que tout du désintérêt des Blancs à l'égard des Inuits, qui vivent carrément dans des conditions «du tiers monde» à Montréal. «J'en ai parfois des frissons. Ce sont les gens les plus "poqués". J'ai vu des gens qui se retrouvent dans les bas-fonds des bas-fonds. Ils ne vivent même plus au quotidien. Ils vivent à l'heure près.»
Le grand public peut difficilement s'émouvoir d'une misère passant inaperçue. Mais restera-t-il indifférent à la misère au cube? La croissance démographique suit une courbe ascendante dans les territoires autochtones et inuits, avec un taux de natalité deux fois supérieur à celui des autres Canadiens. La stagnation économique dans ces communautés, couplée à l'attrait des grands centres urbains, risque d'inciter à l'exode un nombre croissant de jeunes adultes dans les prochaines années. Alors qu'ils sont peu instruits et peu fortunés, l'accueil qui leur sera réservé, hostile ou hospitalier, et l'aide qu'ils trouveront, insuffisante ou satisfaisante, joueront un rôle déterminant dans leurs chances d'échapper à la rue.
Un constat désolant qu'espère corriger Emmanuel Morin, un Blanc qui s'est épris des Inuits dès ses études universitaires. M. Morin est le directeur de Projets autochtones du Québec, un organisme sans but lucratif qui propose d'ouvrir le premier centre d'hébergement pour Amérindiens où hommes et femmes seront les bienvenus.
À l'heure actuelle, il n'existe qu'une seule maison d'hébergement créée par et pour des membres des Premières Nations, et elle est exclusive à la clientèle féminine, soit le Foyer d'hébergement pour femmes autochtones. Les hommes sont laissés à eux-mêmes. Le Refuge des jeunes est bien prêt à les accueillir pour la nuit, idem pour la Old Brewery Mission ou l'Accueil Bonneau, à condition qu'ils ne soient pas intoxiqués — ce qui est presque toujours le cas.
Même à jeun, les autochtones ne fréquentent pas les ressources des «Blancs». Le personnel n'y est pour rien, la clientèle leur est hostile. «Les hommes autochtones préfèrent dormir à l'extérieur à cause du racisme. Ils se font battre, se font demander: "qu'est-ce que tu fais ici?"», confirme Annie Pisuktie, travailleuse de rue au Centre d'amitié autochtone.
Avec la contribution de la Old Brewery Mission, du YMCA centre-ville, du CLSC des Faubourgs et de l'Université de Montréal, entre autres, Emmanuel Morin veut ouvrir le premier centre de réinsertion de longue durée (neuf mois) comprenant huit places, afin d'amener les sans-abri autochtones à se prendre en main et, qui sait, revisiter leurs terres s'ils en expriment le désir. «Chez les Inuits, même s'ils ne retournent pas dans le Nord, ils y pensent tout le temps», dit-il. «Il n'y aura pas de thérapie, on va les diriger vers les personnes-ressources. [...] Ce sera pour ceux qui désirent retourner au travail ou aux études, et qui sont empêchés de le faire par leur milieu.»
M. Morin veut aussi ouvrir un centre d'hébergement temporaire pour autochtones intoxiqués à Montréal, une «unité de référence et de dégrisement» dont le travail sera soutenu par une patrouille de rue. Il compte enfin former des jeunes au journalisme, en jumelant 10 autochtones de la métropole et 10 Inuits de Puvirnituq dans un projet de formation continue où les uns visiteront les autres.
Un constat d'inaction
Emmanuel Morin s'est laissé séduire par le peuple inuit lorsqu'il a effectué sa thèse de maîtrise en criminologie (Université de Montréal) sur l'agression sexuelle chez les mineurs, mais il en fut quitte pour un choc culturel, voire un traumatisme, lors de son premier séjour à Puvirnituq, dans le Nunavik. Une femme a été tuée sous ses yeux, le deuxième meurtre en l'espace d'un week-end. Elle avait passé la journée à invectiver son assassin et à lui lancer des roches parce qu'il ne voulait pas lui fournir de la drogue, sans que personne intervienne. «À la fin, il a sorti sa carabine et a tiré. C'est moi qui ai appelé le policier. [...] La violence est là, l'alcool est là. Et quand ça explose, ça explose en "crisse"», lance-t-il.
Sa passion pour les Inuits a survécu à la tragédie, et fut assez durable pour l'inciter à apprendre l'inuktitut, assez forte pour qu'il s'interpose entre policiers montréalais et Inuits lorsqu'ils éprouvent des problèmes de communication dans la rue. Il n'oubliera jamais la réaction de cette Inuite, tombant d'ivresse sur la voie publique, lorsqu'il lui a adressé la parole dans sa langue en plein coeur du centre-ville: «Elle a dégrisé d'un seul coup!»
Malgré cet attachement, Emmanuel Morin n'a jamais senti qu'il avait gagné la confiance du personnel du Centre d'amitié autochtone de Montréal, où il a oeuvré temporairement. Projets autochtones est en partie né de cette frustration. «J'ai travaillé un an avec eux, et ça été très difficile. C'est comme s'ils évoluaient dans un milieu clos et voulaient avoir le contrôle sur tout, sans être capables d'avoir la maîtrise de tout», explique-t-il.
M. Morin ne remet pas en cause la pertinence du Centre d'amitié, et encore moins le dévouement de son personnel. Il en a contre leur résistance naturelle à déléguer, à accepter l'aide extérieure, avec le résultat que le projet de centre d'hébergement, réclamé depuis au moins quatre ans, tarde à voir le jour. «Il y a une difficulté du Centre d'amitié autochtone à se mobiliser pour un projet qui n'était pas si difficile à faire», laisse-t-il tomber.
Projets autochtones attend une subvention de 40 000 $ du Centre national de prévention du crime (CNPC), et une autre de 137 000 $ dans le cadre du volet autochtone de l'Initiative nationale pour les sans-abri (INSA). «On ne veut pas entrer en concurrence ou doubler les activités du Centre d'amitié autochtone. Les besoins sont là. Il pourrait y avoir trois ou quatre organismes comme ça sans que l'un empiète sur l'autre», croit-il.
Emmanuel Morin se désole plus que tout du désintérêt des Blancs à l'égard des Inuits, qui vivent carrément dans des conditions «du tiers monde» à Montréal. «J'en ai parfois des frissons. Ce sont les gens les plus "poqués". J'ai vu des gens qui se retrouvent dans les bas-fonds des bas-fonds. Ils ne vivent même plus au quotidien. Ils vivent à l'heure près.»
Le grand public peut difficilement s'émouvoir d'une misère passant inaperçue. Mais restera-t-il indifférent à la misère au cube? La croissance démographique suit une courbe ascendante dans les territoires autochtones et inuits, avec un taux de natalité deux fois supérieur à celui des autres Canadiens. La stagnation économique dans ces communautés, couplée à l'attrait des grands centres urbains, risque d'inciter à l'exode un nombre croissant de jeunes adultes dans les prochaines années. Alors qu'ils sont peu instruits et peu fortunés, l'accueil qui leur sera réservé, hostile ou hospitalier, et l'aide qu'ils trouveront, insuffisante ou satisfaisante, joueront un rôle déterminant dans leurs chances d'échapper à la rue.
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