Le Tiers-Monde au bout de la rue
Photo : Jacques Nadeau
Les habitués du secteur McGill-Sherbrooke reconnaîtront M. Samson, que l’on voit régulièrement devant l’édifice abritant les bureaux montréalais du premier ministre Jean Charest.
Environ 350 autochtones vivent en situation d'itinérance chronique à Montréal, dans des conditions dignes du Tiers-Monde. Au détour d'une station de métro ou d'un parc fréquenté par des prédateurs de la misère humaine, ils se révéleront au regard du passant observateur, la main tendue, un ravage en lieu et place du visage. Le Devoir se penche aujourd'hui et lundi sur ces vies négligées, oubliées.
Difficile de dire s'il va exploser ou s'écraser. Avec ses yeux écarquillés et injectés de rage, il semble en orbite autour d'une autre planète, mais son visage exsangue trahit sa fatigue et sa grande détresse. Il insiste pour garder son identité secrète — «Anonyme!», crie-t-il à toutes les deux phrases — sans pour autant renoncer à son droit de parole. Que tous les hommes blancs d'âge adulte se mettent à l'abri. Une bande autochtone de l'ouest du pays gagnera Montréal d'un jour à l'autre pour venger la mort de tous les siens. Cette bande n'épargnera personne, et si Hank (nom fictif) vend la mèche, c'est qu'il ne supporterait pas de vivre avec la mort de centaines d'innocents sur la conscience.
Sauf dans l'esprit agité de Hank, c'est un lundi soir tranquille à l'angle des rues Sainte-Catherine et Atwater, alors que la patrouille de rue Ka'wàhse («où vas-tu?» en mohawk) distribue sandwichs, jus, café et réconfort aux itinérants. Une dizaine d'autochtones traînent dans l'édicule d'une station de métro transformé en gîte de fortune. Dès que Peter Joch gare la caravane, des itinérants jusque-là invisibles se massent à ses côtés, comme s'ils émergeaient des fissures du macadam.
Les trois membres de la patrouille Ka'wàhse, Peter Joch, Sébastien Papatens et Pamela Shauk, ne font pas de discrimination: ils servent aussi bien les Blancs que les autochtones tous les soirs de la semaine. «Au moindre signe de violence, on se retrouve à la caravane et on repart», précise M. Joch. Il en a vu de toutes les couleurs en deux ans de collaboration avec cette patrouille financée par le Centre d'amitié autochtone de Montréal (CAAM), le point de ralliement des aborigènes dans la métropole. Certains n'ont pas mangé depuis deux jours, d'autres doivent être secourus pour des engelures aux pieds. La plupart ne recevraient aucune aide, aucune écoute, si ce n'était de la patrouille Ka'wàhse. «Nous sommes comme des "preachers" du social. Nous voulons parler aux gens parce qu'ils sont extrêmement isolés. Certains d'entre eux sont tellement surpris qu'on leur parle qu'ils en pleurent», affirme Peter Joch.
Ce soir, aucun problème à l'horizon: c'est la Saint-Valentin. Une jeune autochtone, 20 ans à peine, distribue les étreintes, et elle voudrait bien convaincre le fringant Sébastien de «faire le party avec elle». Hank, quant à lui, dégage une forte odeur de lendemain de veille alors que la soirée commence à peine. Mis à part ses propos incohérents sur cette «bande de l'ouest qui viendra les venger tous», il va plutôt bien, compte tenu des circonstances. «J'ai perdu 11 amis depuis le début de l'année», lance-t-il dans un rare moment de lucidité. Le dernier en lice est son thérapeute, emporté par le cancer, avec qui il avait développé une relation d'amitié salvatrice. À en juger par son état, tout semble à recommencer.
Frappés par la misère
Les autochtones échouent dans la rue pour mille et une raisons difficiles à cerner. Ils ne se laissent pas soutirer des confidences facilement. Simon (nom fictif) est du nombre. D'où viens-tu? «Je suis de ce monde», dit-il avec un sens de la repartie non altéré par l'alcool. «Ne te tiens pas avec moi, je suis toujours saoul», ajoute-t-il avant de disparaître, tout fier d'avoir obtenu deux sandwichs plutôt qu'un seul de la part de la patrouille Ka'wàhse.
Quelques coins de rue plus loin, Mary adopte la même attitude défensive. Après une soirée passée à danser au son des tambours au Centre d'amitié autochtone, cette femme originaire de Kuujjuaq est reconduite au Foyer d'hébergement pour femmes autochtones de Montréal par Peter Joch et ses collègues. Pourquoi a-t-elle mis le cap sur Montréal? «Parce qu'on peut se tenir occupé, occupé», rigole-t-elle. «À Kuujjuaq, c'est toujours de l'igloo et du ski-doo», râle sa soeur. Et l'été? «C'est leurs quatre-roues.»
Pamela Shauk, travailleuse de rue avec la patrouille Ka'wàhse, connaît très bien les deux soeurs, Inuites tout comme elle. La frêle et sensible dame soumet une explication à l'exode des femmes de sa nation trempée dans la sobriété et la sagesse. La plupart, tout comme Pamela, quittent le Grand Nord à cause de la violence, physique et sexuelle, qui balaie toutes les communautés. Pamela vit à Montréal, mais son coeur restera à jamais dans le Grand Nord. «Si ce n'était pas de cette violence, je retournerais y vivre», soupire-t-elle.
Les Inuits sont clairement surreprésentés parmi les sans-abri de Montréal. Ils forment moins de 10 % de la population autochtone de la métropole mais comptent pour 43 % des itinérants amérindiens. Lorsqu'ils prennent un aller simple pour le sud, c'est autant par attrait pour la grande ville que par désir de fuir une communauté enfoncée dans la misère. Dans le Nunavik, le taux de suicide est de 79 décès pour 100 000 habitants, six fois plus que dans le reste du Canada. Les agressions sexuelles disputent au suicide la palme du pire fléau. Environ 40 % des enfants originaires des communautés nordiques auraient subi une agression sexuelle. En 1993 à Puvirnituq, dans le Nunavik, 127 enfants ont dénoncé de façon solidaire et spontanée les agressions commises contre eux, ce qui représentait le quart de la population d'âge mineur du village. Cinq ans plus tard, leur geste a été imité par 50 jeunes d'Inukjuak et une vingtaine de Salluit.
La croissance démographique est phénoménale alors que les perspectives d'emploi sont nulles, contribuant à attirer les autochtones vers les villes. La situation n'est guère plus reluisante dans les réserves surpeuplées, où s'entassent les autochtones dans des logements insalubres, contaminés par les moisissures, d'un océan à l'autre.
Le parcours des autochtones n'est pas différent de celui des Québécois issus des régions éloignées, qui espèrent trouver de meilleures conditions de vie et de travail dans les grands centres urbains. Sauf que les Premières Nations connaissent une grande précarité économique (ils sont deux fois plus pauvres que le reste des Montréalais), en plus d'être sous-scolarisés et prisonniers du lourd passé que l'on connaît.
Le Centre d'amitié autochtone, angle Saint-Laurent et Ontario, compte parmi sa clientèle 200 familles aux prises avec la plus grande insécurité et une immense instabilité. En d'autres mots, elles sont à deux pas de la rue si leurs conditions économiques se détériorent ou si la crise du logement ne se résorbe pas. Le cycle de l'itinérance connaît des soubresauts. En une année, de 800 à 1000 autochtones peuvent séjourner dans la rue. Il s'agit d'une population très mobile. Une fois le charme du premier contact avec la ville dissipé, la plupart regagnent leur territoire d'origine lorsqu'ils comprennent que, sans argent, sans diplôme, sans connaissance du français et sans le soutien de leur communauté, ils sont condamnés à l'exclusion. «S'ils ne réussissent pas à rentrer chez eux dans un délai d'un an, ils vont rester sans-abri», fait observer Manon Lamontagne, auteure d'une étude sur la population autochtone de Montréal. «Il n'y a pas d'intégration dans la vie métropolitaine.»
Par un cruel coup du sort, ceux qui restent dans la rue renouent alors avec une violence et une misère dont ils se croyaient à tort libérés par leur exode. Cette violence frappe surtout les femmes, prises dans un cercle vicieux. Dans le Grand Nord, la plupart d'entre elles désertent leur communauté pour échapper à un conjoint violent. Une fois à Montréal, elles évitent comme la peste les hommes de leur propre communauté. «Si elles voient un homme inuit, elles ne se tiendront pas avec lui. Elles ont peur que les abus recommencent, comme à la maison», affirme Annie Pisuktie, travailleuse de rue au CAAM. «Mais elles vont souvent trouver un homme avec un problème de dépendance, qui le leur transmettra à leur tour», ajoute-t-elle.
Entre d'intenses périodes de consommation d'alcool et de crack et de désagréables descentes, le cycle de violence ne demande qu'à reprendre. L'effet euphorisant du crack est éphémère: quelques minutes tout au plus. Son usage régulier induit des comportement violents, des sautes d'humeur, des hallucinations et des épisodes paranoïdes, entre autres choses. Les femmes sont les premières à en pâtir lorsque les petites roches blanches sont consumées.
Marqués par le deuil
La patrouille de rue Ka'wàhse passe tous les jours au métro Atwater, un point de rencontre des autochtones en raison de la proximité de l'Hôpital général pour enfants, où ils viennent faire soigner leurs petits. Le béton est froid, mais deux grosses bouteilles de bière se baladant de main en main réchauffent les esprits. L'édicule appartient aux autochtones errants, du moins jusqu'à la fermeture. Parfois, il n'y a rien d'autre à faire pour Sébastien, Pamela et Peter que de poursuivre leur chemin. Ces âmes charitables cherchent à aider les gens mais ne se laissent pas aveugler par la noblesse de leur cause. Ils rencontrent des cas si lourds, enveloppés dans une telle carapace d'amertume, qu'ils n'osent pas trop s'approcher d'eux. Il vivent souvent de ces soirées où leur travail relève de la mission impossible.
Le trio tente cependant une dernière fois de placer Annie pour la nuit, une Inuite aveugle qui peine à marcher, ce qui ne l'empêche pas de boire, boire, boire. En matinée, Annie était accompagnée de Greg, un Métis dont les Inuits se méfient d'instinct. Et pour cause! Greg vient de terminer une peine de huit ans de pénitencier pour avoir violé une fille de 17 ans devant sa mère qu'il avait attachée. Il ne s'en vante pas auprès de ses nouvelles «amies», reconnaissant seulement qu'il bénéficie d'une libération conditionnelle, mais son dossier criminel, accessible sur Internet, ne ment pas. Ce soir, heureusement, Greg est absent.
Bonne nouvelle: la patrouille a trouvé une place pour Annie dans un refuge pour femmes, mais elle est précédée de sa réputation. Son penchant pour la bouteille, passe encore, mais ses jambes faibles inquiètent au plus haut point la direction de l'établissement. En cas d'incendie, elle ne pourrait pas être évacuée. Où dormira Annie? «Elle trouvera probablement quelqu'un», laisse tomber Peter Joch. Avec le temps, il a appris à se constituer une défense contre la détresse qui s'agglutine autour de sa caravane cinq soirs par semaine et à se fixer des objectifs réalistes. S'il réfère un Amérindien par mois à des ressources d'aide qui tenteront de le sortir de la rue, c'est un exploit. «J'arrive à me couper, à ne pas laisser tout ça envahir mon coeur, parce que c'est parfois la seule chose à faire. Je ne fais pas ce métier pour sauver les gens, parce que je n'y arriverai pas.»
Difficile de dire s'il va exploser ou s'écraser. Avec ses yeux écarquillés et injectés de rage, il semble en orbite autour d'une autre planète, mais son visage exsangue trahit sa fatigue et sa grande détresse. Il insiste pour garder son identité secrète — «Anonyme!», crie-t-il à toutes les deux phrases — sans pour autant renoncer à son droit de parole. Que tous les hommes blancs d'âge adulte se mettent à l'abri. Une bande autochtone de l'ouest du pays gagnera Montréal d'un jour à l'autre pour venger la mort de tous les siens. Cette bande n'épargnera personne, et si Hank (nom fictif) vend la mèche, c'est qu'il ne supporterait pas de vivre avec la mort de centaines d'innocents sur la conscience.
Sauf dans l'esprit agité de Hank, c'est un lundi soir tranquille à l'angle des rues Sainte-Catherine et Atwater, alors que la patrouille de rue Ka'wàhse («où vas-tu?» en mohawk) distribue sandwichs, jus, café et réconfort aux itinérants. Une dizaine d'autochtones traînent dans l'édicule d'une station de métro transformé en gîte de fortune. Dès que Peter Joch gare la caravane, des itinérants jusque-là invisibles se massent à ses côtés, comme s'ils émergeaient des fissures du macadam.
Les trois membres de la patrouille Ka'wàhse, Peter Joch, Sébastien Papatens et Pamela Shauk, ne font pas de discrimination: ils servent aussi bien les Blancs que les autochtones tous les soirs de la semaine. «Au moindre signe de violence, on se retrouve à la caravane et on repart», précise M. Joch. Il en a vu de toutes les couleurs en deux ans de collaboration avec cette patrouille financée par le Centre d'amitié autochtone de Montréal (CAAM), le point de ralliement des aborigènes dans la métropole. Certains n'ont pas mangé depuis deux jours, d'autres doivent être secourus pour des engelures aux pieds. La plupart ne recevraient aucune aide, aucune écoute, si ce n'était de la patrouille Ka'wàhse. «Nous sommes comme des "preachers" du social. Nous voulons parler aux gens parce qu'ils sont extrêmement isolés. Certains d'entre eux sont tellement surpris qu'on leur parle qu'ils en pleurent», affirme Peter Joch.
Ce soir, aucun problème à l'horizon: c'est la Saint-Valentin. Une jeune autochtone, 20 ans à peine, distribue les étreintes, et elle voudrait bien convaincre le fringant Sébastien de «faire le party avec elle». Hank, quant à lui, dégage une forte odeur de lendemain de veille alors que la soirée commence à peine. Mis à part ses propos incohérents sur cette «bande de l'ouest qui viendra les venger tous», il va plutôt bien, compte tenu des circonstances. «J'ai perdu 11 amis depuis le début de l'année», lance-t-il dans un rare moment de lucidité. Le dernier en lice est son thérapeute, emporté par le cancer, avec qui il avait développé une relation d'amitié salvatrice. À en juger par son état, tout semble à recommencer.
Frappés par la misère
Les autochtones échouent dans la rue pour mille et une raisons difficiles à cerner. Ils ne se laissent pas soutirer des confidences facilement. Simon (nom fictif) est du nombre. D'où viens-tu? «Je suis de ce monde», dit-il avec un sens de la repartie non altéré par l'alcool. «Ne te tiens pas avec moi, je suis toujours saoul», ajoute-t-il avant de disparaître, tout fier d'avoir obtenu deux sandwichs plutôt qu'un seul de la part de la patrouille Ka'wàhse.
Quelques coins de rue plus loin, Mary adopte la même attitude défensive. Après une soirée passée à danser au son des tambours au Centre d'amitié autochtone, cette femme originaire de Kuujjuaq est reconduite au Foyer d'hébergement pour femmes autochtones de Montréal par Peter Joch et ses collègues. Pourquoi a-t-elle mis le cap sur Montréal? «Parce qu'on peut se tenir occupé, occupé», rigole-t-elle. «À Kuujjuaq, c'est toujours de l'igloo et du ski-doo», râle sa soeur. Et l'été? «C'est leurs quatre-roues.»
Pamela Shauk, travailleuse de rue avec la patrouille Ka'wàhse, connaît très bien les deux soeurs, Inuites tout comme elle. La frêle et sensible dame soumet une explication à l'exode des femmes de sa nation trempée dans la sobriété et la sagesse. La plupart, tout comme Pamela, quittent le Grand Nord à cause de la violence, physique et sexuelle, qui balaie toutes les communautés. Pamela vit à Montréal, mais son coeur restera à jamais dans le Grand Nord. «Si ce n'était pas de cette violence, je retournerais y vivre», soupire-t-elle.
Les Inuits sont clairement surreprésentés parmi les sans-abri de Montréal. Ils forment moins de 10 % de la population autochtone de la métropole mais comptent pour 43 % des itinérants amérindiens. Lorsqu'ils prennent un aller simple pour le sud, c'est autant par attrait pour la grande ville que par désir de fuir une communauté enfoncée dans la misère. Dans le Nunavik, le taux de suicide est de 79 décès pour 100 000 habitants, six fois plus que dans le reste du Canada. Les agressions sexuelles disputent au suicide la palme du pire fléau. Environ 40 % des enfants originaires des communautés nordiques auraient subi une agression sexuelle. En 1993 à Puvirnituq, dans le Nunavik, 127 enfants ont dénoncé de façon solidaire et spontanée les agressions commises contre eux, ce qui représentait le quart de la population d'âge mineur du village. Cinq ans plus tard, leur geste a été imité par 50 jeunes d'Inukjuak et une vingtaine de Salluit.
La croissance démographique est phénoménale alors que les perspectives d'emploi sont nulles, contribuant à attirer les autochtones vers les villes. La situation n'est guère plus reluisante dans les réserves surpeuplées, où s'entassent les autochtones dans des logements insalubres, contaminés par les moisissures, d'un océan à l'autre.
Le parcours des autochtones n'est pas différent de celui des Québécois issus des régions éloignées, qui espèrent trouver de meilleures conditions de vie et de travail dans les grands centres urbains. Sauf que les Premières Nations connaissent une grande précarité économique (ils sont deux fois plus pauvres que le reste des Montréalais), en plus d'être sous-scolarisés et prisonniers du lourd passé que l'on connaît.
Le Centre d'amitié autochtone, angle Saint-Laurent et Ontario, compte parmi sa clientèle 200 familles aux prises avec la plus grande insécurité et une immense instabilité. En d'autres mots, elles sont à deux pas de la rue si leurs conditions économiques se détériorent ou si la crise du logement ne se résorbe pas. Le cycle de l'itinérance connaît des soubresauts. En une année, de 800 à 1000 autochtones peuvent séjourner dans la rue. Il s'agit d'une population très mobile. Une fois le charme du premier contact avec la ville dissipé, la plupart regagnent leur territoire d'origine lorsqu'ils comprennent que, sans argent, sans diplôme, sans connaissance du français et sans le soutien de leur communauté, ils sont condamnés à l'exclusion. «S'ils ne réussissent pas à rentrer chez eux dans un délai d'un an, ils vont rester sans-abri», fait observer Manon Lamontagne, auteure d'une étude sur la population autochtone de Montréal. «Il n'y a pas d'intégration dans la vie métropolitaine.»
Par un cruel coup du sort, ceux qui restent dans la rue renouent alors avec une violence et une misère dont ils se croyaient à tort libérés par leur exode. Cette violence frappe surtout les femmes, prises dans un cercle vicieux. Dans le Grand Nord, la plupart d'entre elles désertent leur communauté pour échapper à un conjoint violent. Une fois à Montréal, elles évitent comme la peste les hommes de leur propre communauté. «Si elles voient un homme inuit, elles ne se tiendront pas avec lui. Elles ont peur que les abus recommencent, comme à la maison», affirme Annie Pisuktie, travailleuse de rue au CAAM. «Mais elles vont souvent trouver un homme avec un problème de dépendance, qui le leur transmettra à leur tour», ajoute-t-elle.
Entre d'intenses périodes de consommation d'alcool et de crack et de désagréables descentes, le cycle de violence ne demande qu'à reprendre. L'effet euphorisant du crack est éphémère: quelques minutes tout au plus. Son usage régulier induit des comportement violents, des sautes d'humeur, des hallucinations et des épisodes paranoïdes, entre autres choses. Les femmes sont les premières à en pâtir lorsque les petites roches blanches sont consumées.
Marqués par le deuil
La patrouille de rue Ka'wàhse passe tous les jours au métro Atwater, un point de rencontre des autochtones en raison de la proximité de l'Hôpital général pour enfants, où ils viennent faire soigner leurs petits. Le béton est froid, mais deux grosses bouteilles de bière se baladant de main en main réchauffent les esprits. L'édicule appartient aux autochtones errants, du moins jusqu'à la fermeture. Parfois, il n'y a rien d'autre à faire pour Sébastien, Pamela et Peter que de poursuivre leur chemin. Ces âmes charitables cherchent à aider les gens mais ne se laissent pas aveugler par la noblesse de leur cause. Ils rencontrent des cas si lourds, enveloppés dans une telle carapace d'amertume, qu'ils n'osent pas trop s'approcher d'eux. Il vivent souvent de ces soirées où leur travail relève de la mission impossible.
Le trio tente cependant une dernière fois de placer Annie pour la nuit, une Inuite aveugle qui peine à marcher, ce qui ne l'empêche pas de boire, boire, boire. En matinée, Annie était accompagnée de Greg, un Métis dont les Inuits se méfient d'instinct. Et pour cause! Greg vient de terminer une peine de huit ans de pénitencier pour avoir violé une fille de 17 ans devant sa mère qu'il avait attachée. Il ne s'en vante pas auprès de ses nouvelles «amies», reconnaissant seulement qu'il bénéficie d'une libération conditionnelle, mais son dossier criminel, accessible sur Internet, ne ment pas. Ce soir, heureusement, Greg est absent.
Bonne nouvelle: la patrouille a trouvé une place pour Annie dans un refuge pour femmes, mais elle est précédée de sa réputation. Son penchant pour la bouteille, passe encore, mais ses jambes faibles inquiètent au plus haut point la direction de l'établissement. En cas d'incendie, elle ne pourrait pas être évacuée. Où dormira Annie? «Elle trouvera probablement quelqu'un», laisse tomber Peter Joch. Avec le temps, il a appris à se constituer une défense contre la détresse qui s'agglutine autour de sa caravane cinq soirs par semaine et à se fixer des objectifs réalistes. S'il réfère un Amérindien par mois à des ressources d'aide qui tenteront de le sortir de la rue, c'est un exploit. «J'arrive à me couper, à ne pas laisser tout ça envahir mon coeur, parce que c'est parfois la seule chose à faire. Je ne fais pas ce métier pour sauver les gens, parce que je n'y arriverai pas.»
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