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Un mémorial pour ne pas oublier

Christian Rioux   27 janvier 2005  Société
Paris — Les nouveaux bâtiments du Mémorial de la Shoah ne sont pas encore ouverts au public que, déjà, des gerbes de fleurs ont été déposées au pied du mur où sont gravés les 76 000 noms des déportés juifs français qui ne sont jamais revenus des camps de la mort. Un inconnu, Jean-Marie Monka, a envoyé des fleurs de Pologne pour honorer la mémoire d'un parent ou d'un ami. Sa seule sépulture est aujourd'hui un nom gravé dans la pierre du mémorial.

C'est par ce Mur des noms que l'on pénètre dans le Mémorial de la Shoah, qui rouvre ses portes ce matin après trois ans de travaux dans l'ancien quartier juif du Marais, à Paris. «Nous avons voulu que l'on pénètre par ce Mur des noms pour faire comprendre toute la gravité de la Shoah», dit l'architecte François Pin. Loin de la mise en scène qui caractérise parfois ce type de mémorial, François Pin a voulu respecter la sobriété des lieux et «ne pas en rajouter dans le sentiment». C'est pourquoi l'exposition se déploie autour d'une simple crypte qui contient des cendres des victimes recueillies dans les camps.

Avec ceux de Jérusalem et de Washington (inauguré en 1993), le mémorial de Paris compte parmi les plus importants et les plus anciens. La première pierre du mémorial français (alors appelé Mémorial du Martyr juif inconnu) fut posée le 27 mai 1953, peu avant que David Ben Gourion ne fasse voter à la Knesset la création du mémorial Yad Vashem, à Jérusalem. Il faut dire que, depuis l'extermination des Juifs d'Europe, la France est devenue le pays européen qui compte la plus grande communauté juive.

La réouverture de ce mémorial témoigne aussi d'une nouvelle sensibilité, explique Olivier Lalieu, dont l'arrière-grand-père (Félix Katz) est mort dans les camps. «Depuis les années 80, il y a eu une prise de conscience dans la population. Avant, on commémorait les résistants morts au combat mais pas nécessairement les Juifs menés à l'extermination.»

La seule réalisation du mur des Noms aura nécessité deux ans de travail afin d'examiner les listes de la Gestapo, celles du gouvernement de Vichy et plusieurs autres en France, en Israël et aux États-Unis. Sans compter les 18 000 formulaires remplis par les familles de déportés aujourd'hui dispersées à travers le monde.

Le Mémorial de la Shoah n'est pas qu'un lieu d'exposition. Il contient aussi les archives du Centre de documentation juive contemporaine. Elles sont aujourd'hui les plus importantes d'Europe. C'est en avril 1943, dans la France occupée, qu'Isaac Schneersohn crée ce centre afin de rassembler les preuves qui permettront un jour de juger les responsables de la persécution des Juifs. À la libération, aidé par des résistants, il met la main sur les archives de la Gestapo, une somme de documents quasi unique en Europe. Ceux-ci serviront d'ailleurs de pièces à conviction aux procès de Nuremberg et de Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon.

Le Centre de documentation juive contemporaine propose aujourd'hui plus d'un million de pièces d'archives. On y trouve notamment 2000 témoignages en français enregistrés sur DVD par la Fondation américaine des survivants de la Shoah, créée par le cinéaste Steven Spielberg.

«Pour bien montrer que la Shoah, c'était des femmes, des enfants et des hommes, nous avons voulu jalonner l'exposition de portraits individuels», explique la commissaire Lior Smadja. Entre une évocation de la vie des Juifs avant la guerre et celle dans le camp d'Auschwitz, le visiteur peut s'arrêter sur le parcours d'Abraham Gryntuch, interné au camp de Pithivier. Des objets personnels, comme son porte-plume, sont exposés dans de petites vitrines.

Cette volonté de personnaliser la mémoire s'exprime aussi dans la reproduction des photos du célèbre Album d'Auschwitz et de celles prises clandestinement par des membres du Sonderkommando, le groupe de prisonniers affectés au fonctionnement des chambres à gaz. Au cours de sa recherche, Lior Smadja a découvert des photos jusque-là inédites des rafles de Lyon et du 9 décembre à Tunis.

On sent partout la volonté de recueillir les témoignages des derniers survivants, qui ne seront bientôt plus là pour parler. «On a essayé de montrer la vie, celle des Juifs et des prisonniers, dit Lior Smadja. Le meurtre, on ne le voit pas. On le suggère en expliquant les rouages de cette machine. La mort, on la sent en voyant la vie. Tout simplement.»

La mort crue, on la voit pourtant dans l'exposition temporaire des dessins de David Olère, qui occupe une partie du premier étage. Assassinats, mutilations et exterminations jalonnent les cauchemars de cet ancien membre du Sonderkommando. Libéré en 1945 après la «marche de la mort» qui mena 50 000 détenus d'Auschwitz au camp de Mauthausen, Olère dessine ses visions d'horreur dès son retour en France. Il faudra attendre que l'on déterre les manuscrits de cinq membres du même commando pour comprendre qu'Olène n'avait rien inventé.

«Ce mémorial veut rendre indélébile le souvenir de la Shoah, un souvenir qu'il faut renouveler sans cesse», dit Olivier Lalieu. Sur le Mur des noms qui se dresse dans le froid de cette journée ensoleillée, un espace a d'ailleurs été laissé libre. Déjà, 15 nouveaux noms y ont été ajoutés depuis la réalisation du monument.






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