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C'est la vie! - Des framboises sous la neige

Josée Blanchette   21 janvier 2005  Société
Qui n’a pas déjà imaginé la vie derrière ces fenêtres illuminées qu’on scrute du dehors ?
Photo : Jacques Nadeau
Qui n’a pas déjà imaginé la vie derrière ces fenêtres illuminées qu’on scrute du dehors ?
Ça y est. Les narcisses que Namour m'a offerts sont à leur place derrière la fenêtre sud-ouest, celle qui reçoit le plus de lumière. Leur parfum entêtant persistera jusqu'au matin, comme si une mouffette avait arrosé l'endroit de Chanel no 5. Une petite araignée s'est frayé un chemin hors du pot tout à l'heure et j'ai murmuré : « Araignée du matin, chagrin. » Il m'arrive de me prendre pour l'héroïne d'un film de Jean-Pierre Jeunet (Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, Un long dimanche de fiançailles).

Namour est parti au bout du monde faire tourner des ballons sur son nez. C'est peut-être ça, le chagrin, être au loin ? Les framboises sont à cuire et l'odeur de confitures s'insinue jusque dans mon bureau, un pied de nez rituel à l'hiver. Dans un instant, j'irai baisser le feu et retirer l'écume. C'est peut-être ça, le bonheur, le labeur ?

Namour est parti et j'ai hérité du lit à faire, des poubelles à descendre, des journaux à monter, des plantes à arroser, du thermomètre à regarder le matin. Lorsque l'autre n'est pas là, on se rend compte de tout ce qu'il accomplit en silence, toute sa part de charges domestiques.

Mais ça m'amuse, j'en fais mon hobby pour la semaine. Mon intérieur est toute ma vie depuis si longtemps. Je ne le quitte pas le matin, je n'y reviens pas le soir. J'y suis, j'y reste, j'y gagne ma croûte et je m'y vautre en solitaire, observée par la chatte roulée en boule près de moi, sur la table.

Agoraphobie contagieuse

S'il faut en croire ceux qui ont étudié la question de la domesticité, je suis atteinte d'un mal endémique et moderne, une quête narcissique, nombriliste, une forme d'agoraphobie que Freud aurait eu un plaisir malsain à explorer s'il avait été de ce siècle.

À en juger par le nombre d'émissions de télé et de magazines consacrés au sujet, la maison s'avère notre dernier refuge contre les tsunamis, janvier, les attentats terroristes, l'agression d'un monde qui nous échappe de maintes façons.

Mais il y a bien davantage : notre quête de raffinement et d'expression personnelle atteint des sommets en matière de décoration, d'aménagement intérieur et paysager. La sphère de l'intime n'est pas seulement surinvestie, elle n'a jamais tant paradé en robe de soirée, hurlé au porte-voix son bon goût et son anticonformisme, qui ressemble curieusement à de l'embourgeoisement.

Alors qu'il murmurait jadis sous l'éclairage blafard d'une lampe de salon bancale, l'intime se soumet à des systèmes d'éclairage perfectionnés, montrant ce qui tantôt aurait gêné, dévoilant son jupon et la petite culotte, comme à la télé-réalité. Nous participons tous plus ou moins de cette orgie domestique, recherchant l'amour en récurant le cul des casseroles, trouvant un sens sacré aux activités qui ponctuent nos quotidiens.

Suprême ironie, notre papesse est en prison pour avoir initié le crime, mais elle sera ressortie juste à temps pour planter son jardin au printemps. God bless Martha !

L'héroïne de l'autofiction

Son essai poétique s'adresse « à ceux et celles qui revendiquent un goût (fétichiste) pour la cuisine, le ménage, la décoration, les menus travaux autour de la maison, bref, pour un art de vivre domestique aujourd'hui considéré comme le revers d'un certain féminisme ou comme un luxe désuet, un passe-temps chic ».

Isabelle Décarie fait partie de ces femmes qui ont du mal à concilier leur goût immodéré pour la domesticité et leur carrière universitaire, le milieu intellectuel se montrant dédaigneux des basses besognes.

N'est pas Marguerite Duras ou Colette qui veut. Entre deux postdocs en littérature, Isabelle a commis Fictions domestiques - La maison dans tous ses états (Éditions Trait d'union, 2004), que j'ai dévoré d'un bout à l'autre.

Partagée entre le Brésil (où elle vit avec son mari, pigiste à la maison comme elle) et le Québec (où elle garde un pied-à-terre sur le Plateau), Isabelle Décarie s'intéresse depuis toujours à nos intérieurs. Qui n'a pas déjà imaginé la vie derrière ces fenêtres illuminées qu'on scrute du dehors ? (Ces « sanctuaires d'or des lampes du soir », dixit Saint-Ex. « Qui ne s'est pas déjà arrêté aux habitudes domestiques des uns et des autres ? »)

« J'ai connu une famille qui appelait le "bataclan" l'ensemble des condiments pour un repas. J'ai connu une famille dont la maison paraissait inhabitée, comme un hôtel. J'ai connu une famille qui mangeait des crêpes pour vider les restes du réfrigérateur. J'ai connu une famille dont tous les membres prenaient leur douche le soir. J'ai connu une famille dont le père faisait du yoga en sous-vêtements moulants dans le salon. J'ai connu une famille dont les tics et les habitudes m'ont transformée en étrangère », écrit-elle joliment.

Pas plus tard que dimanche dernier, j'ai appris à Namour à mettre la table. Ça fait d'ailleurs cent fois que je redis « le couteau à droite, la fourchette à gauche », et, à ce rythme, mon B. de 15 mois saura y faire avant lui. Mais Namour n'est peut-être que le représentant d'un ordre qui m'échappe ? Et il me force à m'interroger sur mes dogmes, mes habitudes, mes valeurs, ce que nous transmettrons en héritage domestique à notre fils.

« Le domestique est l'envers du sauvage — et pourtant, combien de sauvageries se passent sous le toit d'un logis ? —, il perpétue l'idée d'un apprivoisement de la vie dans un lieu clos, par des gestes et des pratiques. Chacun possède sa façon d'effectuer ces tâches qui très vite se transforment en rituels », écrit encore Isabelle Décarie, qui voit la domesticité comme un mode de création anonyme, une fiction domiciliaire. Appliqué à notre société psy, elle y décèle un double fantasme : celui d'être la romancière de son quotidien et l'héroïne sulfureuse de ce quotidien romancé.

Maintenant, vous m'excuserez, j'ai de la confiture à mettre en pots, des étiquettes à broder au point de croix et une vie trépidante à vivre.

Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com

***

La Life

Blogue (ou carnet) pour les nuls

Un blogue n'est pas un site Internet ; c'est un carnet dont vous feuilletez les billets, un word-in-progress. N'y cherchez pas l'oeuvre de Yourcenar. Et puis, donnez une chance au staff !

Un blogue est comme un train en marche : vous sautez dedans et vous débarquez quand bon vous semble.

Un blogue, c'est ce que j'ai trouvé de plus proche du journalisme en direct. Aussitôt écrit, aussitôt publié. C'est de l'instantané, plus court que long, pas vraiment conçu pour être laminé. Si je pouvais vous en faire une version multisensorielle (avec diffuseur d'huile essentielle de fleur d'oranger, dégustation de chocolat au piment d'Espelette, fond sonore de The Planet Sleeps et petit massage des trapèzes), je le ferais. La technologie n'est pas encore au point.

Mon blogue n'est pas un forum. Appelez les tribunes téléphoniques si vous désirez vous crêper le chignon. Ou alors créez votre propre carnet. Dorénavant, vous pourrez commenter certains billets, ça dépendra si j'ai envie de lire que Martin n'est pas d'accord avec Christine qui, elle, est d'accord avec Yves qui, lui, pense que je ne devrais pas bloguer. Z'avez rien de mieux à dire que ça ? J'ai pas accouché d'un prématuré à 66 ans, j'ai accouché d'un blogue à 41 !

À ce propos, certains blogueurs d'expérience ont été surpris par l'agressivité de messages trouvés sur mon blogue. Il semble qu'il y ait un code d'éthique silencieux entre blogueurs qui s'appelle la gentillesse, une version humaniste de la politesse. Elle se perd, je sais. Mettez vos mitaines avant de cogner. Il fait froid dehors.

www.ledevoir.com/blog/joblo

***

Visité : le blogue de Martine Gingras (www.banlieusardise.com), auquel le magazine Châtelaine consacre un texte ce mois-ci. Cette Québécoise de 31 ans est une version 450 de notre divine Martha. Des recettes (même de savon), des trucs, des rubriques « Soins, jardinage, loisirs, maternité » (Martine va accoucher ce printemps d'une petite fille), tout y est pour cocooner entre amies. Un site très visuel et très visité : 2000 hits par jour. En attendant que l'autre sorte de prison...

Trouvé : de la crème fraîche Liberté pour ajouter dans toutes vos recettes françaises ou belges. C'est un nouveau produit (pas bio) ; on en trouve surtout dans les fromageries, et Liberté ne le mentionne pas encore sur son site Internet.

Acheté : le magazine Ricardo pour Namour. Finalement, je le lui ai chipé et j'ai découvert une recette de tartiflette dans laquelle vous pourrez utiliser la crème fraîche en lieu et place de la crème 35 % à cuisson aromatisée à la gomme de cellulose, de guar et de caroube. Plus de 50 recettes qui respirent la chaleur du foyer, le rôti de boeuf de maman et son pouding au chocolat. Et puis, il y a Ricardo, qu'on voudrait toutes avoir comme beauf ou comme gendre.

Remarqué : que l'émission Les Anges de la rénovation est diffusée à TVA le vendredi soir à 20h. La version française de l'émission de télé-réalité Extreme Makeover, Home Edition vous arrachera une larme. Conservez le Kleenex et laissez à votre psy le soin de l'analyser. Ce soir, un soldat états-unien revient d'Irak pour retrouver sa famille et sa maison (l'utérus, maman bobo !) entièrement rénovée par les « anges ».

Aimé : la pièce de théâtre La Société des loisirs de l'auteur François Archambault. Le texte, surtout, qui a remporté le Masque du texte original à la Soirée des Masques 2004, est à entendre. Deux visions du monde s'affrontent dans un bungalow de banlieue pourvu d'une piscine, d'un piano, d'un bébé et de tous les attributs de la réussite sociale. Un vide sidéral s'est installé entre les murs de la perfection Wallpaper. Jusqu'au 19 février à La Licorne, (514) 523-2246, et à travers le Canada par la suite.

Lu : z'irez voir mon blogue...






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Vos réactions

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  • Bernard St-Laurent
    Inscrit
    vendredi 21 janvier 2005 08h52
    Remerciements
    « Je suis un heureux canadien vivant à Rome et lire Josée avant la fin de semaine adoucit encore plus la vie.

    Merci à l'éditeur de ne pas toujours verrouiller ces merveilleux textes. »

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