Un conflit pas tout à fait comme les autres
Photo : Clément Allard
Les grévistes ont aménagé un abri de fortune pour affronter le froid.
Depuis maintenant plus de sept mois, les 37 employés en grève de l'Atelier la flèche de fer inc. (AFFI) à Québec se relaient sur le piquet de grève. Un conflit de travail classique, quoi. Mais voilà, ils sont pour la plupart handicapés: sourds, déficients intellectuels, dépressifs chroniques ou paraplégiques. Une entente, loin de leurs espoirs, se profile à l'horizon, assortie d'une menace de fermeture qui les hante.
La plupart des employés de ce centre de travail adapté (CTA) spécialisé dans la peinture industrielle gagnaient 7,94 $ l'heure avant le déclenchement de la grève, le 16 avril. L'Office des personnes handicapées du Québec (OPHQ) verse 8,57 $ l'heure à l'entreprise pour couvrir le salaire minimum et les avantages sociaux. Exigeant au départ une hausse de 1 $ l'heure, les syndiqués sont maintenant prêts à reprendre le travail pour la moitié.
Le Devoir a rencontré une dizaine d'entre eux entassés dans leur abri de fortune muni d'une chaufferette au propane, qu'ils ont bâti de leurs propres mains cet automne pour se réchauffer. Ils sont visiblement très fiers de leur construction: «Ici, c'est notre siège social, et derrière [l'usine], c'est notre entrepôt», lance l'un d'eux, assis sous les guirlandes de Noël qui ornent les poutres de bois.
Cette bonne humeur laisse rapidement la place à la colère et à une incompréhension de voir le conflit s'éterniser. «On ne demande pas 20 $ de l'heure, on veut juste être capables de vivre sans s'appauvrir. Quand on va faire l'épicerie ou qu'on prend l'autobus, on n'a pas de rabais parce qu'on est handicapés. Il y en a qui sont ici depuis 20 ans et qui gagnent toujours 7,94 $ de l'heure», s'exclame le vice-président du syndicat, Claude Arsenault. Ce dernier se promène en chaise roulante depuis qu'un malheureux plongeon l'a privé de l'usage de ses jambes, il y a une dizaine d'années.
Responsable du contrôle de la qualité à l'usine, il assure que les pièces produites sont aussi bonnes, sinon meilleures, qu'ailleurs: «Il y a de l'argent qui rentre à cause de ce qu'on sort, et en plus ils reçoivent des subventions». Un autre, analphabète et dépressif, poursuit: «Ils font de l'argent sur notre dos!»
Après deux négociations infructueuses sur le plan salarial, les syndiqués, affiliés au Syndicat des employés professionnels et de bureau (SEPB-FTQ), sont cette fois déterminés à faire reculer un peu la pauvreté. «Je n'arrive pas avec mon salaire. Cela fait trois mois que je suis dans le rouge et que je dois emprunter. C'est pour ça que j'ai voté pour la grève», confie Michel. Le président du syndicat, Jocelyn Dubé, souligne pour sa part qu'il gagnait un meilleur salaire en livrant du courrier pour le gouvernement, il y a de cela 20 ans.
Les employés de l'AFFI gagnent à peine plus que ce que représente le chèque d'aide sociale auquel ils auraient droit en tant qu'handicapés. Mais ils ne voudraient pas retourner à la maison pour tout l'or du monde. «J'aime bien mieux faire de quoi que de rester encabané chez nous à écouter la TV. Ici, je sais que le pain et le beurre que je mets sur la table, c'est de l'argent que j'ai gagné. Je suis fier de travailler», déclare Roch, qui sable des pièces à l'AFFI depuis 13 ans. Il souligne que certains de ses collègues prennent jusqu'à quatre autobus avant de poinçonner leur fiche le matin.
L'oisiveté commence à leur peser, même si les allocations de grève de 290 $ par semaine représentent 60 $ de plus que leur salaire net habituel. «On est à bout. Cela vient plate de ne rien faire de ses journées», dit l'un d'eux.
Menace de fermeture
Le porte-parole de l'employeur, Roger Pedneault, avocat à la retraite, reconnaît que les salaires ne sont pas élevés, mais il assure qu'ils sont comparables à ceux offerts sur le marché du travail «normal». «Bien sûr qu'ils ne gagnent pas assez cher, c'est le minimum. Je ne dirai pas que 15 000 $, c'est le Pérou. Mais cela vaut bien d'autres situations dans le contexte», s'emporte-t-il, en réaction aux demandes syndicales.
Il affirme que l'usine de Québec ne couvre pas ses frais et est restée ouverte jusqu'à maintenant uniquement parce que le groupe, qui possède quatre CTA à travers le Québec, veut «remplir sa mission sociale de créer le plus de postes possible. Si on avait réfléchi en termes de rentabilité, elle serait déjà fermée.»
Il y a une dizaine de jours, lors d'une rencontre de conciliation, l'AFFI et l'exécutif syndical en sont venus à une entente de principe qui fixerait le salaire horaire à 8,22 $, assortie d'un montant forfaitaire. Une offre très similaire à celle qui a été rejetée l'été dernier, que l'exécutif est bien prêt à recommander à ses membres, si cela leur permet de retrouver leurs emplois.
Seulement voilà, l'employeur ne veut pas fixer une date pour le retour au travail, ni s'engager à reprendre tout le monde. C'est que l'usine a perdu presque tous ses contrats. «Nous essayons de relancer l'usine. Pour le moment, je ne peux pas assurer la pérennité de l'entreprise», explique M. Pedneault, qui préside le conseil d'administration de l'AFFI. Lors de la rencontre de conciliation, il a évoqué la possibilité de ne reprendre que quelques employés au début et de tenter d'en replacer certains dans un autre CTA, l'atelier TAQ (où le salaire est moins élevé).
La conseillère syndicale du SEPB, Laure Lapierre, commence à s'inquiéter: «J'ai le sentiment qu'ils veulent bâcler la convention, pour ensuite fermer en disant que cela n'a rien à voir avec la négociation». Elle a suggéré que les employés prennent leurs vacances pour laisser le temps à l'employeur de trouver de nouveaux contrats. Une proposition qui est restée lettre morte.
Pendant ce temps, l'inquiétude s'incruste dans le petit abri où les grévistes passent leur quart de piquetage. «Pas question de "rentrage" de six personnes à la fois. C'est tout le monde ou ben personne pantoute», avertit Roch. La perspective que certains restent sur le carreau l'inquiète: «Il y en a plusieurs qui ne seront pas capables de se replacer, on a presque tous en haut de 40 ans. [...] Puis les patrons n'ont pas confiance envers les personnes handicapées. Je ne sais peut-être pas lire ni écrire, mais il y a ben des choses que je peux montrer. Ils veulent même pas nous essayer, ils ont peur des handicapés.»
Pour sa part, Céline s'emballe en expliquant à quel point elle avait trouvé difficile de remplir correctement les cartes de chômage la dernière fois qu'elle y a eu recours. «De toute façon, après une grève, on n'y aura même pas droit», réplique un collègue.
D'autres ne gobent tout simplement pas la menace de fermeture, convaincus que l'employeur ment au sujet de la situation financière de l'entreprise. «Cela fait sept mois qu'on est en grève et ils paient encore les contremaîtres. On n'est pas des innocents, s'ils étaient vraiment au bord de la faillite, ils auraient déjà fermé. C'est toute la "gamique" des CTA: si on a une hausse chez AFFI, tous les autres centres vont en demander plus. Ils veulent garder tous les salaires en bas de l'échelle», expose Denis.
Tous sont choqués de voir que l'entreprise a perdu davantage de contrats pendant sept mois de grève qu'en donnant gain de cause aux employés. Certains se demandent même si l'entreprise reçoit la subvention pendant la grève. À l'OPHQ, on reconnaît que la subvention versée en avril comprenait le salaire des employés pour les trois premiers mois du conflit, mais on assure que ces sommes ont été déduites du versement suivant. L'Office n'a pas voulu commenter le cas de l'AFFI, soulignant que la gestion relève des entreprises.
Le groupe AFFI, qui emploie 117 handicapés dans ses quatre ateliers, reçoit annuellement 1,8 million en subventions salariales et a réalisé un chiffre d'affaires d'environ six millions l'an dernier.
Près de 3000 handicapés travaillent dans les 44 centres de travail adapté, dont huit sont syndiqués. Le salaire horaire moyen y est de 9,27 $, soit un peu plus que celui versé chez l'AFFI.
La plupart des employés de ce centre de travail adapté (CTA) spécialisé dans la peinture industrielle gagnaient 7,94 $ l'heure avant le déclenchement de la grève, le 16 avril. L'Office des personnes handicapées du Québec (OPHQ) verse 8,57 $ l'heure à l'entreprise pour couvrir le salaire minimum et les avantages sociaux. Exigeant au départ une hausse de 1 $ l'heure, les syndiqués sont maintenant prêts à reprendre le travail pour la moitié.
Le Devoir a rencontré une dizaine d'entre eux entassés dans leur abri de fortune muni d'une chaufferette au propane, qu'ils ont bâti de leurs propres mains cet automne pour se réchauffer. Ils sont visiblement très fiers de leur construction: «Ici, c'est notre siège social, et derrière [l'usine], c'est notre entrepôt», lance l'un d'eux, assis sous les guirlandes de Noël qui ornent les poutres de bois.
Cette bonne humeur laisse rapidement la place à la colère et à une incompréhension de voir le conflit s'éterniser. «On ne demande pas 20 $ de l'heure, on veut juste être capables de vivre sans s'appauvrir. Quand on va faire l'épicerie ou qu'on prend l'autobus, on n'a pas de rabais parce qu'on est handicapés. Il y en a qui sont ici depuis 20 ans et qui gagnent toujours 7,94 $ de l'heure», s'exclame le vice-président du syndicat, Claude Arsenault. Ce dernier se promène en chaise roulante depuis qu'un malheureux plongeon l'a privé de l'usage de ses jambes, il y a une dizaine d'années.
Responsable du contrôle de la qualité à l'usine, il assure que les pièces produites sont aussi bonnes, sinon meilleures, qu'ailleurs: «Il y a de l'argent qui rentre à cause de ce qu'on sort, et en plus ils reçoivent des subventions». Un autre, analphabète et dépressif, poursuit: «Ils font de l'argent sur notre dos!»
Après deux négociations infructueuses sur le plan salarial, les syndiqués, affiliés au Syndicat des employés professionnels et de bureau (SEPB-FTQ), sont cette fois déterminés à faire reculer un peu la pauvreté. «Je n'arrive pas avec mon salaire. Cela fait trois mois que je suis dans le rouge et que je dois emprunter. C'est pour ça que j'ai voté pour la grève», confie Michel. Le président du syndicat, Jocelyn Dubé, souligne pour sa part qu'il gagnait un meilleur salaire en livrant du courrier pour le gouvernement, il y a de cela 20 ans.
Les employés de l'AFFI gagnent à peine plus que ce que représente le chèque d'aide sociale auquel ils auraient droit en tant qu'handicapés. Mais ils ne voudraient pas retourner à la maison pour tout l'or du monde. «J'aime bien mieux faire de quoi que de rester encabané chez nous à écouter la TV. Ici, je sais que le pain et le beurre que je mets sur la table, c'est de l'argent que j'ai gagné. Je suis fier de travailler», déclare Roch, qui sable des pièces à l'AFFI depuis 13 ans. Il souligne que certains de ses collègues prennent jusqu'à quatre autobus avant de poinçonner leur fiche le matin.
L'oisiveté commence à leur peser, même si les allocations de grève de 290 $ par semaine représentent 60 $ de plus que leur salaire net habituel. «On est à bout. Cela vient plate de ne rien faire de ses journées», dit l'un d'eux.
Menace de fermeture
Le porte-parole de l'employeur, Roger Pedneault, avocat à la retraite, reconnaît que les salaires ne sont pas élevés, mais il assure qu'ils sont comparables à ceux offerts sur le marché du travail «normal». «Bien sûr qu'ils ne gagnent pas assez cher, c'est le minimum. Je ne dirai pas que 15 000 $, c'est le Pérou. Mais cela vaut bien d'autres situations dans le contexte», s'emporte-t-il, en réaction aux demandes syndicales.
Il affirme que l'usine de Québec ne couvre pas ses frais et est restée ouverte jusqu'à maintenant uniquement parce que le groupe, qui possède quatre CTA à travers le Québec, veut «remplir sa mission sociale de créer le plus de postes possible. Si on avait réfléchi en termes de rentabilité, elle serait déjà fermée.»
Il y a une dizaine de jours, lors d'une rencontre de conciliation, l'AFFI et l'exécutif syndical en sont venus à une entente de principe qui fixerait le salaire horaire à 8,22 $, assortie d'un montant forfaitaire. Une offre très similaire à celle qui a été rejetée l'été dernier, que l'exécutif est bien prêt à recommander à ses membres, si cela leur permet de retrouver leurs emplois.
Seulement voilà, l'employeur ne veut pas fixer une date pour le retour au travail, ni s'engager à reprendre tout le monde. C'est que l'usine a perdu presque tous ses contrats. «Nous essayons de relancer l'usine. Pour le moment, je ne peux pas assurer la pérennité de l'entreprise», explique M. Pedneault, qui préside le conseil d'administration de l'AFFI. Lors de la rencontre de conciliation, il a évoqué la possibilité de ne reprendre que quelques employés au début et de tenter d'en replacer certains dans un autre CTA, l'atelier TAQ (où le salaire est moins élevé).
La conseillère syndicale du SEPB, Laure Lapierre, commence à s'inquiéter: «J'ai le sentiment qu'ils veulent bâcler la convention, pour ensuite fermer en disant que cela n'a rien à voir avec la négociation». Elle a suggéré que les employés prennent leurs vacances pour laisser le temps à l'employeur de trouver de nouveaux contrats. Une proposition qui est restée lettre morte.
Pendant ce temps, l'inquiétude s'incruste dans le petit abri où les grévistes passent leur quart de piquetage. «Pas question de "rentrage" de six personnes à la fois. C'est tout le monde ou ben personne pantoute», avertit Roch. La perspective que certains restent sur le carreau l'inquiète: «Il y en a plusieurs qui ne seront pas capables de se replacer, on a presque tous en haut de 40 ans. [...] Puis les patrons n'ont pas confiance envers les personnes handicapées. Je ne sais peut-être pas lire ni écrire, mais il y a ben des choses que je peux montrer. Ils veulent même pas nous essayer, ils ont peur des handicapés.»
Pour sa part, Céline s'emballe en expliquant à quel point elle avait trouvé difficile de remplir correctement les cartes de chômage la dernière fois qu'elle y a eu recours. «De toute façon, après une grève, on n'y aura même pas droit», réplique un collègue.
D'autres ne gobent tout simplement pas la menace de fermeture, convaincus que l'employeur ment au sujet de la situation financière de l'entreprise. «Cela fait sept mois qu'on est en grève et ils paient encore les contremaîtres. On n'est pas des innocents, s'ils étaient vraiment au bord de la faillite, ils auraient déjà fermé. C'est toute la "gamique" des CTA: si on a une hausse chez AFFI, tous les autres centres vont en demander plus. Ils veulent garder tous les salaires en bas de l'échelle», expose Denis.
Tous sont choqués de voir que l'entreprise a perdu davantage de contrats pendant sept mois de grève qu'en donnant gain de cause aux employés. Certains se demandent même si l'entreprise reçoit la subvention pendant la grève. À l'OPHQ, on reconnaît que la subvention versée en avril comprenait le salaire des employés pour les trois premiers mois du conflit, mais on assure que ces sommes ont été déduites du versement suivant. L'Office n'a pas voulu commenter le cas de l'AFFI, soulignant que la gestion relève des entreprises.
Le groupe AFFI, qui emploie 117 handicapés dans ses quatre ateliers, reçoit annuellement 1,8 million en subventions salariales et a réalisé un chiffre d'affaires d'environ six millions l'an dernier.
Près de 3000 handicapés travaillent dans les 44 centres de travail adapté, dont huit sont syndiqués. Le salaire horaire moyen y est de 9,27 $, soit un peu plus que celui versé chez l'AFFI.
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