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L'histoire en vacances - Québec en 1749: une Rome face à Carthage

Jean Simard   30 août 2004  Société
Tous les lundis de cet été, Le Devoir vous emmène visiter un lieu de villégiature qui porte l'empreinte de l'histoire. Cette série a été préparée par la Société des Dix, une académie d'histoire fondée en 1935 qui regroupe dix chercheurs en histoire du Québec et de l'Amérique française. Leurs spécialités vont de l'archéologie à l'histoire littéraire, en passant par la politique, la sociologie, l'ethnologie et la musique. Fraternisant lors de repas de l'amitié et s'entraidant dans leurs travaux, ils publient depuis 1936 Les Cahiers des Dix. On peut s'abonner en s'adressant aux éditions La Liberté à Québec : http://www.librairielaliberte.com/. Le site des Dix: http://www.unites.uqam.ca/Dix/

Ce texte constitue la dernière contribution de la Société des Dix pour cet été. Toutes nos excuses pour avoir annoncé la fin de cette série avec la publication du texte de Benoît Lacroix, la semaine dernière, une semaine plus tôt que prévu au programme.

Le seul étranger connu qui ait mis le pied au Canada à l'époque coloniale française a pour nom Pehr Kalm. Délégué par l'Académie royale des sciences de Suède pour inventorier la flore d'Amérique du Nord, il a passé d'abord neuf mois dans les colonies anglaises, puis quatre autres dans la vallée du Saint-Laurent.

Né en Finlande et appartenant à la minorité suédoise de ce pays, il étudie à l'Université d'Upsal (Suède) auprès des naturalistes Carl von Linné et Anders Celsius avant de devenir lui-même professeur d'économique — c'est-à-dire de minéralogie, de botanique, de zoologie et de chimie dans leurs applications agricoles, minières et industrielles — à l'Université d'Abo (Finlande). Du 21 juin au 29 octobre 1749, le naturaliste remonte l'Hudson jusqu'au lac Champlain, puis atteint Montréal par le Richelieu et entreprend la descente du Saint-Laurent qui le mène à Québec et jusqu'aux Éboulements.

Jour après jour, il note dans son carnet de terrain le temps qu'il fait, ce qu'il apprend des ressources naturelles du pays: flore, faune, composition des sols, géographie, agriculture, et ce qu'il observe dans la population: façons de parler, modes de construction, langue, moeurs et coutumes. À son retour en Suède, Kalm publie par tranches son journal de route, mais dans une version écourtée à peu près de moitié qui sera traduite en plusieurs langues. Nous devons au savant québécois Jacques Rousseau (1905-1970) l'initiative de la première traduction française de la version intégrale de ce journal dans sa partie canadienne. Nous tirons du Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749 (Traduction annotée du journal de route par Jacques Rousseau et Guy Béthune avec le concours de Pierre Morisset, Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 1977) quelques extraits se rapportant aux us et coutumes des habitants de Québec à la fin du Régime français. Quand il herborise et décrit la flore, le naturaliste accomplit sa mission scientifique. Mais lorsqu'il fait ses commentaires sur les gens qu'il côtoie, il donne l'impression d'être en vacances.

Trois sortes d'ecclésiastiques

Ce qui frappe tout d'abord ce luthérien qui deviendra pasteur de paroisse à la fin de sa vie, c'est la présence structurante des institutions religieuses catholiques dans la ville de Québec. Il les visite toutes, y compris celles qui sont cloîtrées: ursulines, augustines de l'Hôtel-Dieu et de l'Hôpital général. Lorsqu'il s'apprête à quitter l'Hôtel-Dieu, la religieuse qui l'accompagne lui laisse entendre qu'elle et ses soeurs veulent prier Dieu de tout leur coeur afin qu'il devienne un bon catholique romain, à quoi il s'empresse de répondre: «J'aimerais encore mieux devenir un bon chrétien et qu'en remerciements de leurs prières, je ne veux pas manquer de demander à Dieu qu'elles aussi aient la faculté de devenir de bonnes chrétiennes.» Son passage à l'Hôpital général, où il reste à dîner, lui aurait laissé une plus agréable impression: «La plupart d'entre elles sont d'origine noble; une de celles qui m'accompagnent est fille de gouverneur, elle a grand air et on pourrait la prendre pour une princesse, d'autant qu'elle est bien d'une demi-aune plus grande que moi, sinon plus. [...] J'ai l'impression que ces religieuses-ci ont un certain charme en conversant et des attitudes qui manquaient aux autres.»

Mais son admiration va encore plus aux jésuites qu'il se plaît à comparer aux prêtres du séminaire et aux moines récollets: «L'évêque mis à part, on trouve au Canada trois sortes d'ecclésiastiques, à savoir les Jésuites, les prêtres et les moines déchaux. Tous sont de religion papiste, mais appartiennent à trois ordres différents. Les Jésuites en sont sans aucun doute les plus distingués et doivent avoir le pas sur les deux autres. On dit également ici, sous forme de dicton: "Pour faire un récollet, il faut un hachet, pour faire un prêtre, il faut un ciseaux, mais pour faire un jésuite, il faut un pinceau". C'est ainsi qu'on souligne à quel point l'un surpasse l'autre. [...] Ils accueillent seulement en leur compagnie les sujets qui présentent de grandes capacités et rejettent de chez eux tous ceux qui sont bêtes. Par contre, on prend ici comme prêtre tout ce qu'on trouve et on prête encore moins d'attention à ce point chez les moines.»

Les femmes de Québec et de Montréal

Le strict luthérien, plus avancé dans les sciences exactes que dans celles de l'homme et surtout de la femme, n'a pas été beaucoup impressionné par les femmes de Québec qu'il trouve bien frivoles et même volages. Le jugement qu'il laisse sur elles donne a contrario une petite idée de la veuve d'un collègue pasteur qu'il prendra pour épouse, en janvier 1750, à Philadelphie dans la Nouvelle-Suède: «En général les dames de Montréal semblent être plus jolies que celles de Québec, si j'ose m'exprimer ainsi et bien que je ne sois pas très compétent en ce domaine. Je crois également que les premières, en particulier lorsqu'elles appartiennent à la haute société, surpassent beaucoup les secondes dans le domaine de la chasteté. On dit en effet qu'existe à Québec une façon de vivre trop libre, spécialement chez les femmes mariées qui, paraît-il, sont présentées aux nombreux jeunes Français qu'amène chaque année la marine royale. [...] La femme de Québec est en général aussi paresseuse qu'une Anglaise et bien plus portée qu'elle encore sur les questions sentimentales. On dit qu'il existe à Québec une pauvre fille qui, à dix-huit ans, était incapable de dénombrer les amoureux qu'elle avait eus, non plus que ceux qu'elle avait alors. Les jeunes filles de Montréal ne sont pas superficielles à ce degré-là; on les trouve presque toujours assises en train de coudre et elles mettent également la main à d'autres travaux ménagers. [...] Ce qui les dépite, cependant, c'est que les jeunes filles de Québec se marient ordinairement plus vite qu'elles.»

Le statut du français

Les ethnologues ont beaucoup étudié le phénomène de la tradition orale et démontré que la culture française en Amérique s'était largement transmise à l'abri de l'écrit. La chose s'explique en bonne partie par la rupture du lien avec la mère-patrie qu'a opérée la conquête britannique. Nous avons certainement connu ici l'une des rares régressions culturelles de l'histoire dont l'incapacité de parler, d'écrire et de lire à l'égal des Français est le signe.

D'après Kalm, il n'en était pas ainsi en 1749: «Tous, ici, tiennent pour assuré que les gens du commun parlent ordinairement au Canada un français plus pur qu'en n'importe quelle Province de France et qu'ils peuvent même, à coup sûr, rivaliser avec Paris. Ce sont les Français nés à Paris, eux-mêmes, qui ont été obligés de le reconnaître. La plupart des habitants du Canada, hommes et femmes, peuvent lire un texte, mais aussi peuvent lire assez bien. J'ai rencontré des femmes qui écrivaient comme le meilleur des écrivains publics et je rougis, pour ma part, de n'être pas en mesure de le faire de la sorte.»

Un autre phénomène tout aussi intéressant que souligne le voyageur, c'est l'utilisation des idiomes locaux comme langues communes dans le commerce des habitants du Nouveau Monde: «Il est amusant de constater, écrit-il, que presque tous les Français du Canada, à quelques exceptions près, ne comprennent pas un mot d'anglais et que, de même, les Anglais et les Hollandais des provinces anglaises ne peuvent ni comprendre, ni parler le français, mais que les uns et les autres peuvent communiquer entre eux par le truchement de l'une ou l'autre des langues indigènes qu'ils ont en commun. Celles-ci jouent donc, en Amérique du Nord, le rôle que le latin ou le français tient en Europe.»

L'avenir du Canada

Notre naturaliste en vacances, se laissant emporter par l'enthousiasme, devise sur l'avenir du pays visité. Utilisant la logique probabiliste, il prédit un grand avenir aux Français du Canada. Laissons-nous bercer un peu par le rêve: «Celui qui veut bien se rappeler à quel point toutes les maisons du Canada sont remplies d'enfants des deux sexes et que les hommes et les femmes d'origine française sont, mieux que n'importe qui, bâtis les uns et les autres pour avoir des enfants, celui-là comprendra facilement comment le pays a pu si bien s'accroître en l'espace de cinquante à soixante ans et comment il se développera encore bien davantage dans l'avenir. [...] Chez les Anglais, par contre, c'est la liberté, ou pour mieux dire l'arbitraire [...] pas d'officiers ou des incapables qui préfèrent le punch et les toasts à leur gloire et à celle du roi, qui s'adonnent chaque jour à la boisson; et des milliers d'autres choses du même genre. Tirez les conclusions de tout cela pour l'avenir et n'oubliez pas en même temps la politique française et sa subtilité dans l'art de gouverner: vous pourrez alors vous imaginer comme une chose réalisée ce qui n'est pas encore arrivé; en un mot, ici se développe une Rome face à Carthage.»

Membre émérite de la Société des Dix






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