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Transvision 2004 - Le corps «traditionnel» est obsolète, proclament les transhumanistes

Antoine Robitaille   9 août 2004  Société
Toronto — Un homme nu, en position horizontale, suspendu dans le ciel de Copenhague par une dizaine de crochets métalliques insérés dans la peau du dos, des fesses et des jambes, au bout de longs câbles reliés à une grue mécanique géante.

Ses images vidéo, à la fois délirantes et rebutantes, d'une «performance artistique contemporaine » défilent sur un grand écran, dans l'amphithéâtre McLeod de la faculté de médecine de l'Université de Toronto. Debout devant l'écran, sur la scène, se tient l'artiste australien Stelarc; c'est lui, dans la vidéo, qui se trouve suspendu. «Voilà : "le corps" [c'est ainsi qu'il parle de lui] trimbalé au dessus du Théâtre royal, tel un vulgaire sac de peau rempli d'os», explique-t-il, ponctuant sa phrase d'un rire guttural.

Stelarc est l'un des chefs de file du courant «post-humain» d'art contemporain, lancé dans les années 80 par Donna Harroway avec son Cyborg Manifesto. Chaque artiste de cette mouvance rivalise d'audace pour illustrer la prétendue obsolescence du corps traditionnel, devenu un auxiliaire du moi, un «accessoire» en voie d'être dépassé. Autre membre de ce mouvement: l'artiste française Orlan, célèbre entre autres choses pour ses opérations chirurgicales en direct et ses implants frontaux «pour ressembler à Mona Lisa».

Fakir post-moderne

Les quelque 200 participants de Transvision 2004 — 6e congrès de ces militants du transhumanisme, qui se terminait hier; l'an prochain, il aura lieu à Caracas — frémissent, mais semblent adhérer au spectacle de Stelarc, qui tient à la fois du fakir post-moderne et d'un Jackass sophistiqué, poussant la logique du piercing à son extrême limite. Dans la salle, plusieurs transhumanistes enthousiastes filment ou enregistrent l'exposé de Stelarc, lequel présentera en tout une dizaine «d'extraits» audiovisuels de «performances». De douloureuses «suspensions», comme celle de Copenhague, mais aussi des jeux de prothèses, dont la «greffe» symbolique d'un troisième bras doté d'une main mécanique autonome. Stelarc présente aussi des «exosquelettes» — squelettes externes — à l'allure d'araignées mécaniques géantes, au milieu desquelles «l'artiste» se tient; attirail qu'il actionne par les mouvements de son corps. Autant de «figures du prolongement du corps par les machines», interprète-t-il. Il expose aussi quelques projets en cours ou futurs, comme celui de se faire greffer une troisième oreille artificielle — faite de matière organique — sur le côté du visage, sinon sur un bras (voir photo). Il exprime sa frustration de ne pas trouver de médecin pour lui permettre d'accomplir son dessein artistique: «Les médecins font des expériences sur toutes sortes de personnes malades, mais pas sur des artistes consentants!» Stelarc présente enfin son avatar numérique qui répond à peu près

intelligemment à des questions de l'auditoire.

L'artiste est en quelque sorte le clou du congrès Transvision. La caution artistique de l'idéologie du transhumanisme. La salle avait été «chauffée» par une autre artiste, Natasha Vita-More, aussi présidente de l'Institut de l'Extropie, qui avait présenté des extraits d'interviews imaginaires avec des prototypes post-humains existant dans la littérature et la réalité: «Primo», un corps parfait de l'avenir, imaginé par elle; Ramona, un avatar vidéo du MIT; Asimo, le robot bipède de Honda; «Creature», un algorithme évoluant, Nano, un nanorobot. Et enfin l'agent Smith, de Matrix. Morale de la présentation : «depuis des temps immémoriaux, notre corps a été notre production artistique puisque nous l'avons habillé, décoré, marqué, percé, modifié à notre guise, et selon les modes. Dans ce siècle, nous poursuivrons dans la même veine en lui donnant encore plus de formes, de tailles, de goûts divers», affirme-t-elle. Bref, le post-humain futur «sera ce que nous voudrons bien imaginer».

Mais rassurons-nous: dans l'avenir radieux de ces technologies informatiques et nanotechnologiques qui permettront d'avoir un corps de la forme voulue, lequel au surplus ne vieillira plus, «il sera possible pour ceux qui le souhaitent de rester humain, au sens où on l'est maintenant». C'est Nick Bostrom qui l'affirme. Philosophe rattaché à l'Université Oxford en Angleterre, il est le jeune — 31 ans — fondateur de la World Transhumanist Association (WTA). Son approche, argue-t-il, est fondée sur le choix individuel : «Supposons que quelqu'un trouve qu'il est important de mourir pour donner un sens à la vie, sorte d'idée qu'on entend souvent, eh bien, rien ni personne n'empêchera celui-ci de ne pas utiliser les techniques anti-vieillissement», lance-t-il avec une ironie mal cachée.

Scénarios

La post-humanité, comment cela arrivera, exactement? Précisons que selon ses adeptes, il y aura d'abord une période de «transhumanité». Un moment transitoire, qui n'est pas sans parenté avec celle de la dictature du prolétariat chez les communistes. Car après elle, ce sera le «stade suprême».

Comment, alors? Les transhumanistes divergent et se disputent sur l'ordre d'apparition de chacune des possibilités suivantes, qui finiront par s'entremêler:
- La victoire contre le vieillissement grâce au génie biogénétique et à la nanotechnologie. Elle est annoncée par Aubrey de Grey (voir Le Devoir du 24 juillet), biologiste de Cambridge, qui a galvanisé la foule transhumaniste, samedi.
- «L'amplification cognitive», par l'entremise de substances sophistiquées — bien plus précises que le Prozac — agissant sur la composition biochimique du cerveau. Techniques entre autre annoncées par le neuroscientiste suédois Anders Sandberg: «Un jour on décryptera la formule biochimique du sentiment amoureux et on pourra se donner ce sentiment à volonté», dit-il;
- L'immortalité par «uploading», c'est-à-dire le téléchargement des informations se trouvant dans notre cerveaux;
- La «singularity»: moment particulier d'accélération exponentielle du progrès technique, qui pourrait arriver soudainement, et où une «forme de conscience» apparaîtrait dans la machine. Cette théorie, promue entre autres par Ray Kurzweil, du MIT, fait l'objet de discussions byzantines parmi les transhumamistes: quand, où, comment, la singularity se présentera?

Agir tout de suite

Certains, comme John Oh, un informaticien de Floride, participant à Transvision, s'intéressent profondément à ces scénarios futuristes, mais ont par ailleurs, dès maintenant, décidé de prendre les choses en main. Oh a commencé, il y a deux ans et demi, un programme de «restriction calorique», qui l'amène à manger radicalement moins pour vivre plus longtemps. «CR est la seule méthode anti-âge qui ait vraiment été démontrée scientifiquement», soutient-il. Anorexie volontaire? Non, car la composition des aliments est très surveillée. Oh, toutefois très maigre, explique qu'il s'agit au fond de «revenir à l'alimentation que l'évolution avait choisie pour nous», faite essentiellement de fruits et des légumes. C'est la façon dont nous mangions lorsque «nous étions des chasseurs-cueilleurs», soutient-il avant de préciser qu'il «faut faire attention pour ne pas commencer trop abruptement» lorsqu'on adopte ce «style de vie» tardivement, dans la trentaine, comme lui.

Autre moyen pour éviter la grande faucheuse: Michael La Torra a choisi la cryogénie (congélation en vue d'une réanimation) et porte donc le petit bracelet d'Alcor, une firme qui, moyennant beaucoup de dollars, s'engage à aller vous chercher sur les lieux de votre décès. Ensuite? Après des interventions diverses, «elle précipite votre corps dans l'azote liquide à -196 °C», dans un de ses entrepôts de l'Alabama, raconte, sans état d'âme, ce professeur d'anglais du Nouveau-Mexique. Il ne reste qu'à attendre la solution nanotechnologique qui vous ressuscitera, dit-il.

Dans le Hall de l'amphithéâtre McLeod, sous un buste d'Hippocrate, est gravée une des grandes phrases de ce père de la médecine: «La vie est courte, l'art est long.» La désignant, Natasha Vita-More s'exclame: «Mais plus pour longtemps!»






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