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À la rencontre des villégiateurs de Sainte-Pétronille

Gilles Gallichan   28 juin 2004  Société
Résidence d’été de Raoul Dandurand et de Joséphine Marchand, au 216, chemin du Bout-de-l’Île, photographiée en 1902 (Archives nationales du Québec, fonds Würtele). — Source Archives nationales du Québec
Résidence d’été de Raoul Dandurand et de Joséphine Marchand, au 216, chemin du Bout-de-l’Île, photographiée en 1902 (Archives nationales du Québec, fonds Würtele). — Source Archives nationales du Québec
Tous les lundis de cet été, Le Devoir vous emmène visiter un lieu de villégiature qui porte l'empreinte de l'histoire. Sainte-Pétronille, Les Éboulements, la Côte de Beaupré, La Prairie, la baie des Ormes... autant de sites au nom aussi enchanteur qu'évocateur d'une époque où la campagne occupait la place prépondérante dans la vie des habitants de ce pays.

Cette série a été préparée par la Société des Dix, une académie d'histoire fondée en 1935 qui regroupe dix chercheurs en histoire du Québec et de l'Amérique française. Leurs spécialités vont de l'archéologie à l'histoire littéraire, en passant par la politique, la sociologie, l'ethnologie et la musique. Fraternisant lors de repas de l'amitié et s'entraidant dans leurs travaux, ils publient depuis 1936 Les Cahiers des Dix. On peut s'abonner en s'adressant aux éditions La Liberté à Québec: http://www.librairielaliberte.com/. Le site des Dix est le suivant: http://www.unites.uqam.ca/Dix/Gilles Gallichan

Dans sa trilogie désormais célèbre, Marie Laberge a imaginé pour nous la belle figure de Gabrielle qui goûtait, entourée des siens, des moments de bonheur à Sainte-Pétronille de l'île d'Orléans, au matin encore tranquille d'un commencement du monde. La romancière nous parle aussi des saisons douces de la pointe ouest qui forme une avancée vers Québec, donnant à l'île d'Orléans l'allure d'un navire immense entrant au port. Tous les pilotes et marins du Saint-Laurent savent que le petit phare du quai, le «feu du bout de l'île», annonce l'arrivée dans la rade de Québec ou bien, en direction de la mer, l'ouverture vers l'estuaire et le grand large. Sainte-Pétronille est un lieu chargé d'histoire, mais aussi une destination où plusieurs générations de vacanciers québécois sont venues chercher, comme les personnages de Marie Laberge, le goût du bonheur.

Fondé en 1870, le village de Sainte-Pétronille est le plus jeune de l'île d'Orléans, qui est connue des deux côtés de l'Atlantique et visitée chaque année par des milliers de touristes. Lieu fondateur pour de très nombreuses familles du Québec et de partout en Amérique, l'île a conservé une âme chargée de symboles qui fut nourrie au souffle du talent de nombreux écrivains dont Pierre-Georges Roy, Camille Pouliot, Michel Lessard et Marie Laberge, sans oublier Félix Leclerc dont la mémoire est si intimement identifiée à ce coin de terre. Avec la construction du pont en 1935, l'île, devenue plus accessible, a révélé une partie de ses charmes aux excursionnistes et s'est laissé davantage apprivoiser par les nombreux estivants.

Si le village de Sainte-Pétronille est relativement jeune, l'occupation du lieu remonte toutefois aux débuts de la Nouvelle-France. Le jésuite Chaumonot y établit, en 1651, les Hurons pourchassés par leurs ennemis iroquois. Ils s'installent vraisemblablement près de l'endroit où se trouvent aujourd'hui le quai et l'auberge La Goéliche. L'année suivante, Eléonore de Grandmaison, vivant en cet agréable endroit depuis quelques années déjà, y épouse Jacques Gourdeau de Beaulieu qui donne son nom prédestiné au fief du Bout de l'Île. Certains de leurs descendants habitent toujours le village, enracinés à un temps sans âge et rythmé par les marées. Pendant deux siècles, le territoire a été partagé entre les paroisses de Saint-Pierre, au nord, et de Saint-Laurent pour sa partie sud. On y a peu cultivé, car la terre y est moins riche que dans les autres secteurs de l'île. Le site donnant sur le havre de Québec est cependant remarquable. En 1759, le général Wolfe comprend l'avantage stratégique du fief de Beaulieu et y établit au lieu-dit «Mont-des-roses» l'un de ses quartiers militaires pour mener le siège de Québec et surveiller la région.

Après la Conquête, le lieu pacifié exerce toujours son charme discret. Devenu évêque de Québec en 1784, Mgr Mariaucheau d'Esgly conserve la cure de Saint-Pierre de l'île et revient souvent rendre visite aux ouailles qui habitent le haut de sa paroisse. Le peintre William Berczy visite la pointe en 1809 et note l'hospitalité des habitants. Plusieurs officiers britanniques amateurs de dessins ou d'aquarelles s'en inspirent pour croquer une perspective vers Montmorency, sa grande chute et son horizon de montagnes. Vers 1820, le Bout de l'Île s'anime pendant quelques années. On y ouvre un chantier maritime où l'on construit deux importants navires: le Colombus et le Baron Renfrew.

Vocation récréative

À partir du milieu des années 1850, avec la construction d'un quai et, bientôt, une circulation régulière de bateaux à vapeur entre Québec et l'île, la vocation récréative de la pointe Beaulieu se confirme. On verra alors aux côtés des insulaires «nés natifs» s'installer une riche bourgeoisie locale. Entre les maisons de pilotes, de chaloupiers, d'artisans et d'hommes de métiers, de belles résidences sont érigées dans des boisés de chênes et d'érables. Une élite bien nantie d'avocats, de juges, de médecins, d'architectes et d'armateurs s'y retrouve chaque été, faisant passer la population de quelques centaines à quelques milliers d'habitants.

Les anglophones sont suffisamment nombreux pour y construire en 1867 une charmante et discrète chapelle anglicane (à l'arrière du 194, Chemin du Bout-de-l'Île) et pour y aménager l'année suivante un des plus anciens terrains de golf toujours en usage en Amérique. Pour les touristes qui arrivent toujours plus nombreux, un hôtel élégant est construit sur l'emprise même du quai, offrant au gré des marées une vue remarquable sur le Saint-Laurent. Cet établissement, lieu de séjour encore fort apprécié, a porté successivement les noms de Château Bel-Air, Manoir de l'Anse et auberge La Goéliche.

La paroisse catholique est fondée sous la dédicace de sainte Pétronille qui, selon la légende chrétienne, était fille de saint Pierre et fut reconnue comme patronne des rois de France depuis l'époque de Charlemagne. L'église paroissiale fut construite en 1871. Plusieurs pèlerins, en route vers Sainte-Anne-de-Beaupré, aimaient faire escale à Sainte-Pétronille. Cela incita l'abbé C.-H. Paquet, deuxième curé de la paroisse, à aménager dans son église un oratoire qu'il dédia à sainte Philomène, une sainte apocryphe et mythique, néanmoins fort populaire au XIXe siècle. L'église de Sainte-Pétronille attire maintenant moins de pèlerins, mais, pendant la belle saison, les mélomanes de partout se pressent aux concerts de musique de chambre qu'on y donne chaque été depuis vingt ans.

Résidents éminents

Certaines personnalités qui ont marqué l'histoire du Québec ont passé des étés à Sainte-Pétronille. Parmi les plus illustres figurent Raoul Dandurand (1861-1942), homme politique et grand diplomate canadien, et son épouse Joséphine Marchand (1861-1925), journaliste et femme de lettres. Ils habitaient au 216, chemin du Bout-de-l'Île, une superbe villa mansardée transformée aujourd'hui en gîte du passant. Le célèbre Horatio Walker, peintre de la vie rurale, avait établi sa maison et son atelier dans la rue qui porte aujourd'hui son nom. Un autre peintre québécois, Marius Dubois, s'est aussi laissé charmer par ce coin de l'île d'Orléans et y a installé son atelier. Lucille Laflamme-Côté, une autre artiste du cru, puise couleurs et inspiration dans les paysages orléanais.

À la villa de retraite spirituelle Notre-Dame-d'Orléans, au 253, chemin du Bout-de-l'Île, on peut admirer sur son promontoire l'ancien domaine de l'armateur Porteous avec ses jardins en terrasses à l'italienne. Il y a un siècle, une cohorte de jardiniers s'affairaient à longueur d'année à entretenir la splendeur horticole du domaine.

D'autres résidents éminents ont marqué de leur passage la petite histoire de Sainte-Pétronille. Charles Langelier (1850-1920), ministre influent dans le gouvernement d'Honoré Mercier, et Cyrille Fraser Delâge (1869-1957), président de l'Assemblée législative puis surintendant de l'Instruction publique, habitaient deux très belles maisons de la rue Gagnon, non loin du quai. Antonin Galipeault (1879-1971), également président de l'Assemblée, puis ministre dans les gouvernements de Lomer Gouin et d'Alexandre Taschereau, et juge à la Cour du banc du roi, était aussi un citoyen respecté du village, comme d'ailleurs le juge et écrivain Ferdinand Roy (1873-1948), résident de la rue du Quai et père du futur cardinal archevêque de Québec, Maurice Roy. Au début des années 1940, le jeune René Lévesque a souvent séjourné à Sainte-Pétronille chez son beau-père Albert Pelletier, et le ténor Raoul Jobin a aussi passé quelques étés au Bout de l'Île. Quelques-uns se souviendront aussi que le chanteur populaire René Simard et sa famille ont habité plusieurs années dans le village.

Les maisons anciennes, les boutiques, les sentiers et les promenades qui longent le fleuve rappellent le charme particulier de Sainte-Pétronille. On y marche dans les pas de plusieurs visiteurs illustres qui sont passés par là depuis plus de deux siècles.

Aujourd'hui encore, des artistes, des écrivains, des comédiens, des journalistes, des juges, des hommes politiques, des professeurs ont élu domicile dans ce petit village, au milieu des familles qui lui ont donné une vie et une âme depuis plus de 350 ans: les Blais, Châtigny, Laflamme, Paquet, Rousseau, Plante, Émond, Leclerc et bien d'autres. Au gré d'une promenade dans un crépuscule d'été, on peut encore y croiser les villégiateurs d'hier et les habitants de toujours. Le visiteur de 2004, pour peu qu'il sache être attentif à la beauté des êtres et des choses, trouvera à Sainte-Pétronille une part oubliée de lui-même, souvent la meilleure. Il renouera avec ses racines qui ont fait germer en ce lieu l'héritage des deux mondes. Et, face au berceau de ce pays, debout sur l'étrave d'une île pleine de souvenirs et de doux mystères, il sentira dans ses veines battre la fière tendresse du «grand-père au regard bleu» qui veille toujours.

***

Pour en savoir plus: Daniel B. Guillot, Un coin de notre île, Sainte-Pétronille, Sainte-Pétronille, 1984, 38 pages






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