Scandales sexuels chez Oxfam: les ONG du Québec tentent de se faire rassurantes

Après le tremblement de terre de 2010, les organisations humanitaires se sont précipitées vers Haïti. Parmi elles, Oxfam Grande-Bretagne, aujourd’hui empêtrée dans des scandales sexuels.
Photo: Tony Belizaire Agence France-Presse Après le tremblement de terre de 2010, les organisations humanitaires se sont précipitées vers Haïti. Parmi elles, Oxfam Grande-Bretagne, aujourd’hui empêtrée dans des scandales sexuels.

Le scandale des agressions et inconduites sexuelles qui affecte Oxfam en Grande-Bretagne (GB) s’amplifie et fait réagir les organismes humanitaires du Québec.

 

Les groupes contactés par Le Devoir se disent « outrés », « choqués » et « scandalisés » par l’affaire britannique. Ils ajoutent que les mesures déjà en place ici leur permettent de mieux sélectionner, encadrer et surveiller leurs employés afin de prévenir de telles dérives « autant que faire se peut ».

 

Après Haïti et le Tchad, Oxfam GB fait face à de nouvelles accusations de viols visant ses travailleurs humanitaires employés au Soudan du Sud, mais aussi d’agressions sur des mineurs bénévoles dans les magasins de l’organisme en Grande-Bretagne.

 

Ces nouvelles tuiles tombent après les révélations des médias britanniques concernant une enquête ouverte en interne en 2011 qui a mis au jour une « culture d’impunité » parmi les employés d’Oxfam. L’enquête de l’organisme n’exclut pas le recours à des prostituées mineures en Haïti en 2011 et au Tchad en 2006. Le président haïtien a dénoncé une « violation extrêmement grave de la dignité humaine ».

 

Oxfam-Québec se dissocie fermement de son vis-à-vis britannique et condamne cette « terrible histoire d’abus de pouvoir et d’inconduite sexuelle […] avec la plus grande fermeté ». L’organisme était présent à Haïti au moment des faits reprochés et y est d’ailleurs toujours.

 

Son communiqué diffusé mardi rappelle que les faits reprochés avaient été dénoncés à l’époque, au sein de la fédération mondiale oxfamienne. Seulement, les documents de septembre 2011 n’évoquaient que des « écarts de conduite », sans en préciser la teneur. Trois employés avaient ensuite démissionné et quatre autres avaient été renvoyés.

 

« On avait un peu de détails, mais certainement pas tous les détails qui sortent maintenant. On ne connaissait pas non plus les cas dans d’autres pays », explique au Devoir Denise Byrnes, directrice générale d’Oxfam-Québec. « Ça nous avait choqués à l’époque. Ça ravive les mêmes sentiments aujourd’hui. C’est une trahison que les gens vivent. »

 

Elle ajoute que si Oxfam GB devait revivre la même crise qu’à l’époque, elle serait gérée d’une autre façon. « Ce scandale offre aussi une occasion de discuter plus largement des problèmes d’agressions et de harcèlement pour devenir des leaders dans le domaine avec les meilleures pratiques possible. Le mouvement #MeToo a changé beaucoup de chose dans beaucoup de milieux. C’est maintenant au tour du nôtre. »

 

De la honte

 

Au moment de l’entrevue mardi soir, Mme Byrnes s’était retirée temporairement d’une réunion virtuelle avec la vingtaine de directions nationales du réseau Oxfam mondial, de l’Australie au Mexique. Une réunion de gestion de crise, évidemment. « Nous avons décidé de nouvelles actions concrètes que nous révélerons plus tard, explique la dirigeante québécoise. Nous allons aussi échanger nos meilleures pratiques. »

 

Des actions ont déjà été mises en place au cours des dernières années. La multinationale des interventions humanitaires a ouvert une ligne téléphonique de dénonciation des exploitations et des abus. Des femmes dirigent 15 des 22 divisions nationales. Oxfam-Québec a fait signer des codes de déontologie, formé un comité interne contre « les violences basées sur le genre », vérifie les antécédents judiciaires de tous ses employés.

 

« On est tous choqués et on a tous honte de cette situation dégoûtante. Mais je ne pense pas que ce soit généralisé », dit Linda Gagnon, directrice générale par intérim de Solidarité Union Coopération (SUCO). Elle ajoute elle aussi que le mouvement de dénonciation des agressions #MeToo a bien prouvé que tous les milieux sont susceptibles de vivre ce genre de comportement. « Ce qu’il faut, c’est surtout profiter du moment pour chacun faire son examen de conscience et s’assurer qu’on a mis le plus possible des balises pour éviter ce genre de comportement. »

 

L’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), qui en regroupe 66, développe ses propres mécanismes de contrôle. Elle travaille depuis deux ans à un Protocole d’auto-accréditation à la sécurité. La version définitive du document sera présentée en mars. Un volet complet propose des mesures pour contrer le harcèlement dans le groupe des employés aidant comme dans les rapports avec la clientèle soutenue.

 

« C’est tout à fait intolérable, ce qui s’est passé en Haïti et ailleurs », dit Michèle Asselin, directrice générale de l’AQOCI, rappelant que l’aide étrangère du Canada se fait obligatoirement, selon des règles ministérielles, dans le respect de l’égalité hommes-femmes. « Les agressions visent en plus les populations les plus vulnérables. Il y a une responsabilité collective à assumer pour les protéger. »

 

La folie de l’aide

 

Comme ses collègues, Linda Gagnon a consacré sa vie professionnelle à l’entraide internationale. Au SUCO depuis 18 ans, elle n’a eu vent d’aucun cas d’agression sexuelle. La sélection des candidats est capitale, explique-t-elle. Ceux de son organisme doivent répondre à un questionnaire, fournir des références et passer par une formation avant le départ notamment sur les questions éthiques.

 

SUCO mène en ce moment 17 projets dans 7 pays avec une équipe d’environ 75 personnes. Mme Gagnon n’a jamais eu vent de reproches d’inconduite sexuelle, encore moins d’agressions. « On espère que ce genre de situation ne se reproduira jamais, dit-elle. Tout le monde a des leçons à en tirer. Il faut donc améliorer nos processus de sélection des candidats et nos conditions de travail tout en sachant que le risque zéro n’existe pas. »

 

Selon un audit interne d’Oxfam, entre 11 et 14 % d’un groupe de 120 personnes ayant travaillé dans trois pays en 2013 et 2014 ont subi ou ont été témoins d’agressions sexuelles. Et l’enquête concentrée sur les inconduites entre employés n’a même pas interrogé les bénéficiaires de services.

 

Le scandale n’a pas encore de répercussions sur le soutien gouvernemental britannique aux organismes humanitaires, malgré une certaine pression médiatico-populaire. Le quotidien europhobe et populiste Daily Express a lancé dès le lendemain des révélations une pétition demandant de « stopper la folie de l’aide à l’étranger ». Elle a vite recueilli plus de 100 000 signatures.

 

La première ministre Theresa May a plutôt annoncé que l’aide étatique ne bougerait pas et qu’elle maintiendrait la portion de 0,7 % du produit national brut (PNB) consacrée à l’aide internationale — le Canada stagne à 0,26 %. L’organisme public UK Aid gère un des plus généreux fonds d’Europe, en fait le seul avec celui de l’Allemagne qui atteint encore ce seuil de 0,7 % fixé par l’ONU en 1970, d’après la recommandation d’une commission dirigée alors par l’ex-premier ministre Lester B. Pearson. En 2016, son budget dépassait les 23 milliards.

 

Pour prévenir la réaction négative de ses bailleurs de fonds, Oxfam-Québec les a tous contactés, y compris les gouvernements. Certains étaient déjà en création critique. « On espère qu’avec cette transparence et les actions que nous faisons, nous pourrons garder leur confiance et la regagner pour certains, dit la directrice Byrnes. Certains étaient émus et mécontents. Je les comprends. Nous-mêmes, nous sommes profondément touchés. »